Dans un Paris jaune éclatant, Étienne Dardel couvre manifestations et soulèvements, il documente l’urgence et les dérapages policiers. Sous cette identité fictionnelle, on reconnaîtra facilement David Dufresne, auteur d’un roman (c’est le terme revendiqué par l’auteur) furieusement politique, Dernière sommation, qui sort aujourd’hui en poche chez Points, un récit qui articule les événements brûlants d’un quinquennat qui ne cesse de déraper.

Comment dire l’expérience d’un ailleurs en passe de devenir le présent globalisé quand on ressent un immédiat « sentiment d’irréalité. L’impression de ne pas être là » ? Tel pourrait être le problème qui se pose à Alexandre Labruffe pour (d)écrire son Hiver à Wuhan et (re)composer depuis des mots arrachés à l’« irréalité » comme un récit projeté et démantelé parce que l’auteur se trouve, justement, sur les lieux d’une crise mondiale venant percuter tout ce qu’il avait imaginé ou pré-vu.

White de Bret Easton Ellis est désormais disponible en poche chez 10/18. White est un essai ou plutôt un laboratoire, le commentaire de son œuvre comme de son époque rongée par un politiquement correct devenu une forme de totalitarisme. Bien-pensance, puritanisme, instrumentalisation idéologique de l’art, tout passe au white spirit de BEE.

Cetentretien avec Maurice Olender a été tourné à Bruxelles, le 22 février 2020, dans sa bibliothèque. À l’occasion de la sortie demain de son livre Singulier Pluriel, avant-critique et entretien avec Maurice Olender, dans ce espace de recherches, de déambulations et refuge, ce drôle de lieu où « pour mettre les choses à l’endroit, il faut d’abord les mettre dans un drôle d’endroit qu’on pourrait dire à l’envers ».

Le procès des attentats de janvier 2015 a commencé le mercredi 2 septembre au Palais de justice de Paris. Un procès pour l’histoire lit-on partout. Un procès pour les vivants, pour les victimes et leurs familles ; un procès qui fait resurgir la douleur, le souvenir, l’horreur, l’injustice. Cette semaine, Diacritik vous propose de revenir sur des œuvres qui, frontalement ou en creux, parlent de Charlie avant « Je suis Charlie », des traumatismes, de l’après et de la reconstruction impossible et nécessaire. Parce que ces livres, ces albums, ces dessins, ces entretiens sont à la fois témoignages, traces, mémoire, histoire(s). Aujourd’hui : Le Lambeau, de Philippe Lançon.

L’œuvre de Jonathan Franzen s’équilibre entre romans et essais. L’écrivain a expliqué dans le bel entretien qu’il a récemment accordé au magazine Society qu’« écrire de la non-fiction (l’a) libéré en tant que romancier ». Cette articulation fiction/non fiction dit surtout un rapport au monde, la nécessité de le saisir non seulement en l’inventant et le représentant mais en déconstruisant ce qui se trame et se construit. C’est ce que montre magistralement Et si on arrêtait de faire semblant ? qui ne peut être réduit à une collection d’articles engagés ou à un recueil de récits mais repose sur leur complémentarité féconde, seule à même de dire le « monde technocapitaliste étrange » dans lequel nous vivons.

Comment ne pas convoquer Flaubert et son Éducation sentimentale pour évoquer La Tannerie, le quatrième et formidable roman de Celia Levi ? Non pour l’écraser du poids d’un chef d’œuvre mais pour montrer combien, dans ce livre comme dans nombre de grands récits contemporains, la structure de l’histoire, la chronique comme les interrogations portées par le romanesque puisent dans les grands romans du XIXe siècle, qu’ils en sont volontairement indissociables.

Dans le nouveau roman de Pierre Ducrozet, Le Grand Vertige, tout est mouvement. Mouvements les grandes parties du livre, mouvements les départs incessants des personnages tout autour du globe pour enquêter ou même disparaître. Mais c’est surtout la grande loi du vivant qu’énonce l’un des personnages du livre, « tout est constamment en mouvement, ça vous paraît élémentaire mais ça ne l’est pas ».

Hannah Arendt, analysant la Condition de l’homme moderne l’écrivait : les marchandises ont supplanté les paroles, la bourse a détrôné l’agora, le marché est devenu le lien du collectif. La destinée des Frères Lehman, telle que Stefano Massini en retrace l’épopée, en est l’illustration parfaite, du départ de Bavière d’Heyum Lehmann (avec deux n), le 11 septembre 1844 à la faillite aux répercussions planétaires de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008 : à travers l’histoire d’une dynastie c’est toute l’Amérique dans sa grandeur et ses décadences que saisit l’auteur italien, en une fresque singulière et sidérante.

Le journaliste américain Ted Conover avait passé six semaines en immersion à Cargill Meat Solutions, un abattoir du Nebraska, en tant qu’inspecteur du service sanitaire. Geoffrey Le Guilcher s’est lui fait engager en tant qu’ouvrier intérimaire dans un abattoir industriel de Bretagne, rebaptisé Mercure, à l’été 2016. Il y a passé quarante jours en immersion totale, en est revenu avec un livre coup de poing : Steak Machine qui sort en poche chez Points.

East Village Blues de Chantal Thomas est tout ensemble une ballade et une balade, pérégrination dans un quartier de New York que la romancière hanta dans les années 70 et chant d’une « vie étrange » au croisement de Rimbaud et de la Beat Generation, célébration d’un « monde (qui) bénit les poètes ». Le livre prend doublement « la forme d’une ville », en ce qu’il est un véritable « poème en marche » et une ode inspirée à la liberté qu’inspire la vie new-yorkaise.

« Incarner l’un des personnages principaux de votre vie » : peut-être est-ce le « but » que se fixe Renata Adler lorsqu’elle entreprend d’écrire Speedboat, publié en 1976 qui paraît enfin en poche chez Points, dans une traduction française de Céline Leroy. Déambuler dans New York comme dans son passé, être dans l’excursion (vers des îles, d’autres lieux) pour tenter de cerner ce point mouvant, son «moi» dans le monde, face aux êtres, aux choses vues.

Chinelo Okparanta, née en 1981 au Nigeria, vivant aux USA depuis l’âge de dix ans, était jusqu’ici connue pour ses nouvelles (Le Bonheur comme l’eau, Zoé, 2014). Les éditions 10/18 publient en poche son premier roman, Sous les branches de l’udala, dans une traduction française de Carine Chichereau. La sortie en grand format du livre (Belfond) avait été l’occasion pour Diacritik d’un grand entretien croisant les voix de la romancière et de sa traductrice.

« Nos maisons nous contiennent ; qui peut dire ce que nous contenons, nous ? » : cette question pourrait être le fil rouge de Floride, recueil de nouvelles signé Lauren Groff qui paraît en poche, chez Points, dans une traduction de Carine Chichereau. La maison, d’abord cadre matériel de la majorité de ces textes, lieu dans lequel évoluent les personnages, figure aussi, par extension, le recueil dans son ensemble, l’auteure décryptant avec subtilité et force « ce que nous contenons, nous ».

Xavier Boissel est le créateur d’un univers littéraire majeur, de Paris est un leurre (2012) à Capsules de temps (2019), en passant par Autopsie des ombres (2013), Rivières de la nuit (2014), Avant l’aube (2017). La sortie en poche d’Autopsie des ombres, dans la collection Barnum des éditions Inculte, est l’occasion de le (re)découvrir. observe un monde qui se désagrège, une Europe véritable terrain vague. Si pour l’ex-casque bleu de retour du conflit yougoslave du livre « il n’y a plus de lieu possible », la fiction est, pour Boissel, cet espace où les fragments trouvent un sens.