« Personne ne peut dire d’où vient un livre et encore moins celui qui l’a écrit. Les livres naissent de l’ignorance, et s’ils continuent à vivre après avoir été écrits, ce n’est que dans la mesure où on ne peut les comprendre », soulignait Paul Auster dans Leviathan (1993), via son personnage Aaron.

L’histoire pourrait être kafkaïenne, et Benjamin Balint le souligne dès le titre de son essai Le Dernier procès de Kafka, qui vient de paraître aux éditions de La Découverte : la saga des manuscrits et inédits de l’un des plus grands écrivains du XXe siècle, par ailleurs docteur en droit, semble tout droit inspirée du Château comme du Procès, elle est au centre de ce livre passionnant qui se lit comme un roman.

Rien de plus fascinant, peut-être, que la correspondance d’un écrivain, ce « commerce avec des fantômes, non seulement avec celui du destinataire, mais encore avec le sien propre », écrivait Kafka. Ce type de lecture procure un plaisir particulier, certes intellectuel (découvrir obliquement une œuvre) mais aussi interdit (entrer dans l’intime).

Le 5 novembre 2022 un ouragan dans la baie de San Francisco provoque 60000 morts et efface Oakland et San José de la carte. Les assurances ne peuvent couvrir les remboursements et, par un effet domino, c’est toute l’économie américaine qui s’effondre, entraînant le système mondial avec elle. Le point de départ du roman d’Antoinette Rychner est à peine dystopique : capitalisme et bouleversements climatiques sont intimement liés, le scénario de nos devenirs apocalyptiques est face à nous. Mais comment dire l’après, un Après le monde ?

Comment saisir à la fois le déséquilibre d’un homme, Barry Cohen, et celui d’un pays, les États-Unis, sur le point d’élire Donald Trump à la présidence ? Tel est le défi narratif de Gary Shteyngart dans Lake Success, un roman qui emprunte aux codes du roman d’apprentissage comme de voyage pour composer un récit singulier, nouvelle pierre à l’édifice d’un Absurdistan que l’écrivain compose livre après livre, entre désespoir et ironie.

En exergue de Voir de ces propres yeux d’Hélène Giannecchini qui vient de paraître dans « La Librairie du XXIe siècle », une citation d’Emmanuel Hocquard : « Ce ne sont pas des confidences, mais plutôt des descriptions de situations. Des leçons d’anatomie ».

Peut-être Paul Auster, imaginant Ferguson, s’est-il souvenu de Rimbaud : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », tant ce délire pourrait être le creuset romanesque de 4321 et de son personnage central démultiplié. Ferguson est d’ailleurs moins un personnage qu’une figure, surface de projection comme mise à distance de son auteur, un moteur fictionnel comme une interrogation de ce qui pourrait fonder une identité américaine comme notre rapport au réel.

Une séquence furtive dans un documentaire peut-elle changer le cours d’une vie, l’image qu’un fils avait de son père ? C’est la question que pose Papa de Régis Jauffret. L’écrivain voit son père arrêté par la Gestapo devant la maison de son enfance, en 1943 : 7 secondes d’un film diffusé à la télévision, La Police de Vichy. Or son père, mort en 1987, n’a jamais évoqué ce moment. Régis Jauffret se lance dans une enquête sur cet inconnu, son père.

Un terrain vague, au centre d’un ensemble de maisons réservées à des militaires algériens : des enfants en ont fait leur terrain de foot et l’espace de leurs rêves de grandeur. On les nommera bientôt Les petits de Décembre, dès lors qu’ils organisent une résistance au projet de construction de deux villas sur leur espace de jeux. Alors que l’Algérie se lève contre les vieilles oligarchies militaires, il est bon de relire le dernier roman de Kaouther Adimi, allégorie d’une jeunesse qui refuse ce dont elle devrait mais ne veut plus hériter.

Dans un Paris jaune éclatant, Étienne Dardel couvre manifestations et soulèvements, il documente l’urgence et les dérapages policiers. Sous cette identité fictionnelle, on reconnaîtra facilement David Dufresne, auteur du roman — c’est le terme revendiqué en couverture — le plus furieusement politique de ces derniers mois, Dernière sommation, sous couverture jaune paille, un récit qui articule les événements brûlants d’un quinquennat qui ne cesse de déraper.

À l’envers la mer dans le dernier roman de Marie Darrieussecq, à l’envers ceux qui tentent d’y (sur)vivre, à l’envers nos espoirs et nos repères. Qui serait un héros aujourd’hui ? « We can be heroes, just for one day », chantait David Bowie, en exergue du livre, une chanson qui revient au cœur du roman, Bowie qu’on écoutait sans savoir « ce que ça voulait dire ». On avait beau « traduire mot à mot, non », on ne savait pas alors. « Le plafond tournait », comme la planète. Mais rond, vraiment ?

« On ne t’a jamais dit que la littérature ne parle jamais de choses gentillettes, même quand ça se passe sur une île ? », écrivait Juli Zeh dans Décompression (2O13) qui se déroulait déjà sur l’île de Lanzarote ; phrase qui apparaît désormais comme le programme de son nouveau roman puisque, dans Nouvel an (2019), Henning passe lui aussi ses vacances de Noël en famille sur cette île des Canaries.

À l’occasion des 30 ans de La Librairie du XXIe siècle créée et dirigée aux éditions du Seuil par Maurice Olender, la Bpi organisait, le 9 décembre, une rencontre avec quelques-un.e.s des auteur.e.s qui se croisent dans cette collection éclectique, riche de plus de 250 titres traduits en une quarantaine de langues.
Edit : en raison du mouvement de grève, la rencontre est reportée à une date ultérieure, qui vous sera communiquée dès que nous en aurons connaissance.