Dès ses trois épigraphes Nein, nein, nein ! est un récit, une histoire de fous (Baldwin), de confession nécessaire parce qu’impossible (Cioran), de « ciel couleur Juifs » (Zusak) : Jerry Stahl est ce fou qui ne peut oublier, qui part en voyage organisé pour tenter d’échapper à sa dépression suite à un énième mariage raté et une carrière en vrac et tenter d’en finir avec son art d’« orchestrer sa propre destruction ». Mais pas n’importe quel voyage : la Shoah en autocar, direction les camps d’extermination, cap vers sa mémoire et le passé, vraiment ?

Surie Eckstein est une femme empêchée : elle a 57 ans, dix enfants, elle se pensait ménopausée et apprend qu’elle est enceinte de jumeaux, 13 ans après sa dernière grossesse. Il lui est impossible de même imaginer avorter, elle appartient à la communauté juive hassidique de Brooklyn. Comment vivre avec ce corps qui semble lui échapper ou lui rappeler qu’il est sien ? Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom signe un exceptionnel portrait de femme, tout en nuances et empathie, un roman qui est une véritable parabole sur les impasses que créent en nous nos croyances et silences et sur le long chemin pour tenter de s’en libérer.

Bien sûr, le dernier roman de Joshua Cohen, couronné par le prix Pulitzer 2022 et qui vient de paraître en poche chez J’ai Lu, ravira les amateurs de caméo avec l’apparition tonitruante de Benjamin Nétanyahou dans sa dernière partie. Mais il ne faudrait pas réduire livre à un patronyme devenu dynastie. Mieux vaut accorder une grande attention à son sous-titre : Les Nétanyahou, « ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voire carrément négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre » qui souligne sa dimension de fable ironique et d’histoire morale. Joshua Cohen signe avec Les Nétanyahou un immense et irrésistible roman des conflits sous l’apparence inoffensive d’un campus novel et d’une satire du monde académique.

Abondance, le premier roman de Jakob Guanzon, est de ces textes qui ne proposent pas seulement une lecture mais bien une expérience, qui ne donnent pas seulement à lire mais à ressentir ce qu’est, concrètement, une vie de laissé pour compte aux États-Unis aujourd’hui. Le roman suit Henry et son fils Junior, le jour des 8 ans de l’enfant, et le lendemain, dramatique, de cet anniversaire, dans une forme de huis clos et de boucle temporelle à la tension insoutenable, décuplée par des chapitres qui reviennent sur les années qui ont précédé cette journée : l’adolescence d’Henry, sa rencontre avec Michelle, la naissance de leur enfant mais aussi une série de dérives et addictions qui vont les prendre et les laisser exsangues, comme « évidés ».

« Elle sort de la forêt seule sur son cheval. Âgée de dix-sept ans, dans la froide bruine de mars, Marie, qui vient de France ». Rares sont les premières phrases de roman d’une telle puissance, dont la plénitude vaut apparition et évidence, qui lancent un récit sans le dévoiler et sèment quelques graines qui immédiatement fascinent et accrochent. L’héroïne du dernier roman de Lauren Groff surgit, nous fait face, dans ces mots qui ont le phrasé du vers, entre netteté et mystère, et ouvrent pourtant à la densité du roman.

« Gods always behave like the people who make them. Les dieux se comportent toujours comme ceux qui les font » (Zora Neale Hutston, exergue de la quatrième partie de Notre part de la nuit, « Cercles de craie. 1960-1976 »).

Comment parler de Notre part de nuit de Mariana Enriquez, comment ne pas réduire sa virtuose ampleur romanesque à une intrigue linéaire qui manquerait son inventivité littéraire folle et sa manière de saisir l’essence de la culture comme de l’histoire argentines ? Sans doute faut-il partir de cette aporie même : Notre part de nuit dépasse tout ce que l’on peut en écrire, c’est une expérience de lecture qui s’empare de vous dès les premières pages et vous habite intimement, jusqu’au bout, pour longtemps vous hanter.

La (longue) citation en exergue, empruntée au sonnet 66 de Shakespeare, donne le ton : « (…) Lassée de voir qu’un homme intègre doit mendier / quand à côté de lui des nullités notoires / se vautrent dans le luxe et de l’amour du public ». Si l’énonciation shakespearienne au masculin passe au féminin chez Salvayre, demeure le décapage des vanités fausses et gloires baudruches. C’est à ce « continent » que s’attaque Lydie Salvayre « avec l’audace d’un Christophe Colomb » pour donner les clés de la réussite la plus éclatante. Comment mentir, écraser, monter, paraître, instrumentaliser et « être au top » ? vous saurez tout en lisant cet Irréfutable essai de successologie, que l’on peine à qualifier tant il est à la fois une parodie des manuels de bien-être et développement personnel — comme autant de déclinaisons d’un prêt à penser confortable — et une fresque décapante de notre monde comme il déraille.

Le Relais des Amis est à la fois un lieu et l’absence de tout lieu : c’est, sur son recto concret, le nom d’un café dans une petite ville de la côte normande et, sur son verso abstrait, le principe romanesque d’un livre qui portera le nom de ce café. Là Simon tente, en vain, de commencer un roman, il n’a pas même la première phrase. Mais on le suit se rendre au Relais des Amis et tout s’enclenche, la prose de Christine Montalbetti s’envole, suivant un personnage puis un autre, faisant du roman non une fuite en avant mais un passage de relais, un art de la fugue.

« Collectionner les photographies, c’est collectionner le monde », écrivait Susan Sontag (De la photographie), citée en exergue du superbe collectif, dirigé par Magali Nachtergael et Anne Reverseau, qui vient de paraître aux éditions Le Mot et le reste. Un monde en cartes postales s’attache à ce drôle de rectangle de papier cartonné qui s’offre comme un dispositif texte/image. Apparue au XIXe siècle, la carte postale a connu son âge d’or au XXe, avant de tomber en désuétude ces dernières décennies, concurrencée par le téléphone, les mails et SMS puis les réseaux sociaux, Instagram et Pinterest en tête, pour mieux être réinvestie et réinventée par la littérature et l’art contemporain.

Alors que les éditions Bourgois réactualisent leur fond Susan Sontag dans la collection « Titres » et publient la biographie de l’autrice par Benjamin Moser, les éditions Globe font paraître Sempre Susan de Sigrid Nunez. Ces Souvenirs sur Sontag, parus en 2011 aux États-Unis et traduits en France en 2012 chez 13e note éditions, n’étaient plus disponibles et il est formidable de pouvoir les (re)découvrir, alors même que Sigrid Nunez a connu un large succès en France avec la publication de L’Ami (Stock, 2019).

« Je deviens sans doute un peu folle
Perdue dans ma lignée »
(Pauline Delabroy-Allard, Maison-Tanière, L’iconoclaste, 2021)

Que dit un prénom de soi comme de ses origines ? Avant d’être enceinte, Pauline ne s’était jamais demandé pourquoi « Jeanne, Jérôme, Ysé » accompagnent son prénom principal. Mais là, alors que la narratrice entreprend des démarches administratives pour obtenir une carte d’identité, sa première, elle s’étonne : pourquoi ces quatre prénoms dont un masculin ? « Ce n’est pas anodin, tout de même, d’être ainsi escortée dans l’existence par trois inconnus ».

En 2014, Eula Biss achète une maison et elle entre ainsi dans « l’escalier en colimaçon » de l’avoir et se faire avoir, comme le condense le titre de son livre, articulation d’éléments contradictoires pour dire des sentiments eux-mêmes complexes face à cet achat quand on ressent aussi un « inconfort face à ce confort ». Devenir propriétaire sera pour l’autrice l’occasion de réfléchir à de grands sujets (le capitalisme, l’art) à travers de petites choses, de penser des phénomènes sociaux et collectifs via son cas particulier, faisant d’Avoir et se faire avoir un texte singulier, ni vraiment essai ni pleinement roman, journal et recueil de moments et de lectures, selon la facture si singulière que quelques autrices américaines impriment au genre de l’essai (déconstruit, et comme froncé) qui devient une « expérience de démantèlement de soi ».

Comment donner forme à l’indicible ? Comment trouver une voie pour un récit quand se déploie la polyphonie d’un procès ? Tel pourrait être la double disjonction à l’œuvre dans V13 d’Emmanuel Carrère, recueil augmenté de ses chroniques du procès du 13 novembre 2015, parues chaque semaine ou presque dans L’Obs, comme dans d’autres organes de presse européens : Écrire malgré l’impossibilité de dire pleinement ce qui dépasse l’entendement, écrire depuis le foisonnement de voix comme de silences que le procès a laissés s’exprimer, jour après jour, de septembre 2021 à juillet 2022.