Paul Auster

Depuis quelques livres, Paul Auster infléchit son œuvre vers une dimension (auto)réflexive : on se souvient de son diptyque autobiographique, en 2013 et 2014, Chronique d’hiver, suivi d’Excursions dans la zone intérieure, pendant mental de ce miroir d’encre, non plus le sexe, les cicatrices, la chair pour tenir la chronique d’une vie mais ce qui, dans son enfance, l’a conduit à devenir lui-même, les expériences fondatrices. L’année dernière paraissait La Pipe d’Oppen, désormais disponible en poche chez Babel, un recueil d’essais, discours, préfaces et entretiens, quatorze textes qui forment un nouveau portrait oblique, en éventail, pour définir son propre art poétique à travers l’analyse de Perec (dans son rapport à Truffaut), André du Bouchet, Nathaniel Hawthorne, Jim Jarmusch et d’autres.

Paris, janvier 1907 : c’est dans le contexte d’un débat national sur l’abolition de la peine de mort qu’intervient un crime odieux, l’affaire Soleilland, le meurtre d’une petite fille de onze ans. Exploité par la presse, le fait divers aura pour conséquence une parenthèse de plus de 70 ans avant le vote, en France, de l’abolition de la peine capitale, illustrant le lien quasi consubstantiel entre le meurtre d’enfant et ce type de peine. Quatrième volet de la série « Fait divers, l’Histoire à la une », ce documentaire exceptionnel met en perspective deux contextes historiques, via deux affaires centrées sur le meurtre d’un enfant et deux débats aux conséquences diamétralement opposées, l’affaire Soleilland et l’affaire Patrick Henry.

Le troisième épisode de la série documentaire d’Emmanuel Blanchard et Dominique Kalifa, diffusé samedi sur Arte, est centré sur la fameuse Violette Nozière, « le monstre en jupon », un fait divers qui met en perspective un acte au sommet de la hiérarchie criminelle, le parricide. Tuer le père, pilier de la société, c’est renverser l’ordre social. Mais derrière l’acte, ce sont toutes les contradictions et tensions des années 30 qui sont déployées et interrogées dans cet épisode passionnant.

Marie Darrieussecq (DR)

« Du nerf. Il faut que je raconte cette histoire. Il faut que j’essaie de comprendre en mettant les choses bout à bout. En rameutant les morceaux. Parce que ça ne va pas. C’est pas bon, là, tout ça. Pas bon du tout ».
La narratrice du dernier roman de Marie Darrieussecq, Notre vie dans les forêts, témoigne d’une situation de crise, plurielle. Tout se fragmente, le monde tel que nous l’avons connu, celui dans lequel elle a, elle aussi, vécu, son propre corps et tout ce qui pourrait ressembler à un avant clairement identifiable.

Le second épisode de la série Faits divers à la une (Arte), diffusé juste après Roswell, se déroule cinquante ans plus tard, sous un pont parisien. C’est ce moment que Robert McLiam Wilson, dans une tribune récente publiée dans Libération, a qualifié de « triomphe du rien », expression qui dit bien le paradoxe oxymorique d’un fait en apparence sans importance pourtant susceptible d’un emballement infini, en ce sens passionnant parce qu’il révèle nos imaginaires, nos constructions fictionnelles comme un moment de l’histoire sociale.

Samedi 9 septembre s’ouvre, sur Arte, la diffusion de Faits divers, l’Histoire à la une, une série documentaire d’Emmanuel Blanchard et Dominique Kalifa, en dix épisodes de 26 mn, autour de faits divers sont des marqueurs à la fois historiques, médiatiques et sociologiques, voire littéraires ou cinématographiques. Ils se sont produits en France, aux USA, au Japon, en Allemagne ou ailleurs mais leur onde de choc est planétaire, ils sont parfois l’épisode initial d’une saga criminelle, selon la loi sérielle du genre, d’autres sont des hapax, tous sont contextualisés et analysés à travers des images d’archives d’une grande richesse, des commentaires de spécialistes (historiens, sociologues, anthropologues).
La série documentaire débute samedi prochain avec ses deux premiers épisodes, L’invention des soucoupes volantes (Roswell) et La presse contre la couronne (Lady Di).

Là où l’histoire se termine, le quatrième roman d’Alessandro Piperno, est une interrogation aiguë de la filiation et des soubresauts de l’histoire contemporaine, quand tout se fragmente et implose. Mêlant récit intimiste et peinture sociale pour composer une comédie drôle, féroce et parfois mélancolique, le romancier italien sonde l’histoire récente (le terrorisme européen) et révèle les dessous de la haute société romaine, une « bonne société qui n’avait plus de nom à présent, ni de prestige, ni de distinction, rien, que des stocks options, des notifications d’ouverture d’enquêtes judiciaires, quelques mauvais pressentiments de caste » . Quelque chose se termine, en effet.
En mars dernier, Alessandro Piperno a accordé un long entretien à Simona Crippa et Christine Marcandier, pour Diacritik.

Lola Lafon © Diacritik

Trois femmes puissantes : le titre du roman de Marie NDiaye pourrait servir de fil rouge à quelques livres de cette rentrée littéraire, dont Mercy Mary Patty de Lola Lafon. Son titre décline trois prénoms féminins en colonnes. Patty pour Patricia Hearst, centre opaque d’un fait divers qui a déchaîné l’Amérique des années 70, devenue Tania lorsqu’elle a rejoint le combat politique des membres du SLA, groupe terroriste qui l’avait enlevée. Patty, peut-être aussi pour Patti Smith dont une chanson traverse fugitivement le livre ; mais aussi Mercy Short, Mary Jemison, et d’autres dont le titre garde en creux l’identité, toutes ces femmes qui, de siècle en siècle, désertent le chemin balisé pour les traverses, « fuiront la route pour la rocaille ». C’est à elles qu’est consacré Mercy Mary Patty, elles qui comme ce livre et son auteure ont pour volonté d’« être hors territoire » pour reprendre une phrase de Lola Lafon dans le grand entretien qu’elle a accordé à Diacritik.

Nadia Comaneci

Le 17 juillet 1976, aux J.O. de Montréal, un elfe roumain entre dans l’imaginaire mondial. Son défi à l’équilibre, à la perfection et à l’espace suspend le temps et dérègle les ordinateurs qui ne peuvent enregistrer sa note : 10. Elle a quatorze ans, mesure 1,47 m et chacun retient son nom, Nadia Comaneci.
C’est cette figure que Lola Lafon place, en 2014, au centre d’un roman proche d’une vie potentielle, La petite Communiste qui ne souriait jamais (Babel) : l’exactitude ne sera pas sa règle, charge à la fiction de remplir les silences du récit officiel, à la littérature de dire ce qui échappe, de recomposer cette icône et « idole pop » pour faire sailli ce qu’elle incarne et représente. « Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. »

La Ballade de Rikers Island de Régis Jauffret est l’histoire de « l’archevêque de la finance mondiale » accusé de viol par une femme de chambre d’origine africaine. Le personnage principal n’est jamais nommé. Il est « il », son épouse est « elle ». En revanche la victime porte son nom réel, Nafissatou Diallo, « Nafissatou la Peule, l’analphabète, tombée dans l’encre des journaux, devenue un petit tas de lettres ». Tout renvoie aux principaux épisodes d’une affaire médiatisée à outrance et tout est pourtant roman, selon le credo inscrit en exergue du livre, « le roman, c’est la réalité augmentée ».


« Je porte plainte ».
La Ballade de Rikers Island (Seuil, 2014, p. 310)

L’œuvre de Régis Jauffret est un puzzle et une mosaïque, Microfictions et Fragments de la vie des gens explorant les marges pour faire « rentrer toute la vie d’un homme ou d’une femme dans une goutte d’eau » — en référence à son premier livre publié, Les Gouttes (1985) — en d’« horribles voyages » dont lui-même dit ne pas toujours sortir « intact ». Depuis 2010 — si l’on considère que Lacrimosa (2008) peut être lu comme une transition entre la veine « imaginaire pur » et la veine « réel mis en fiction » puisque le roman narrait le suicide d’une personne proche de l’auteur —, et en lien peut-être avec le fait qu’il a été le rédacteur en chef du magazine Dossiers criminels, l’œuvre de Régis Jauffret a connu un tournant : si l’écrivain poursuit son exploration d’une humanité malmenée, il se consacre à des affaires judiciaires qui ont défrayé la chronique médiatique, et trois de ses romans sont inspirés de faits divers : l’affaire Stern, l’affaire Fritzl, l’affaire DSK.