Maggie Nelson : Une partie rouge, sa part d’ombre

Maggie Nelson © Tom Atwood

« Récit personnel » annonce un avertissement liminaire : The Red Parts de Maggie Nelson, d’abord paru en 2007, avec adjonction d’une préface inédite en 2012, paraît en français en cette rentrée, aux éditions du sous-sol, dans une très belle traduction de Julia Deck.
Une partie rouge a des faits réels pour sujet, mais recomposés par un récit personnel, donc, liés à des souvenirs, réinterprétés ; soit le réel mais depuis cette « machine à souvenirs et à formulations » qu’est le travail littéraire selon Peter Handke (Le Malheur indifférent), cité en épigraphe.

« Nous nous racontons des histoires afin de vivre », affirmait Joan Didion, citée par Maggie Nelson à la page 171 d’Une partie rouge. Parfois ces histoires s’imposent, elles ne sont en rien des fictions divertissantes ou consolatrices, et les dire, alors qu’elles se sont réellement produites, revient à les rendre encore plus réelles. A l’origine du livre de Maggie Nelson, des faits — le meurtre de sa tante, Jane, en mars 1969 dans le Michigan, et la réouverture de l’enquête, en 2005 — et un livre antérieur de l’auteure, Jane : A Murder (2004), recueil poétique tout entier centrée sur Jane Mixer, cette tante que Maggie Nelson n’a pas connue (elle a été assassinée avant sa naissance) mais à laquelle, à force de non dits, d’hébétude et de silence, elle a fini par, en partie, s’identifier. Le livre de poésie était une manière d’échapper à l’emprise de cette histoire, la réouverture de l’enquête, le procès annoncé d’un nouveau suspect annulant tout ce que la jeune femme avait pu penser en partie ressaisir.

Maggie Nelson retrouve cet état de « conscience accrue » provoqué par le passé qui ressurgit, elle se rend à Los Angeles pour le procès, elle est « dans ce lieu hors temps que crée la littérature » qui sera, en écho, l’espace même de ce récit, entre réel et fiction, faits objectifs et représentation de ces faits, entre un événement collectif, socialisé, extérieur à soi (le crime et son extension policière puis judiciaire) et ses répercussions intimes comme le suggère le sous-titre paradoxal du livre, « autobiographie d’un procès », le terme de procès faisant signe tout autant vers la machine judiciaire que vers l’entreprise personnelle et littéraire. En ce sens, le paradoxe est surtout une tension, ce nœud de toute confession, processus et (re)mise en question de soi.

En 2005, c’est tout un pan du passé de Maggie Nelson qui refait surface : l’assassinat de la sœur cadette de sa mère, 35 ans plus tôt, mais aussi sa propre enfance, face au silence opaque qui entoure ce deuil, sa découverte d’un livre, dans le bureau de sa mère, Les Meurtres du Michigan, narrant un fait divers, avec un luxe obscène de détails : 7 jeunes femmes violées et tuées en deux ans. C’est ce paradoxe qui innervait Jane : A Murder, le silence familial vs. le déballage médiatique (journaux à sensation, livres, Internet désormais), avec, autre fil rouge du recueil, la trouble projection de Maggie dans cette figure d’une jeune femme brillante, rebelle, fascinante. Jane : A Murder était cette « histoire » que se/nous racontait Maggie Nelson « afin de vivre ». La réouverture de l’enquête, par Eric Schroeder, écroule le fragile édifice en remettant en cause le fait que l’auteur des six premiers crimes en série ait également commis le septième, sur Jane. C’est un infirmier à la retraite qui est arrêté et s’apprête à être jugé, Gary Earl Leiterman.

Maggie Nelson est de nouveau hantée par ce qu’elle nomme « l’esprit meurtrier » et seuls la sauvent l’écriture de ce livre et une ironie sèche quand l’enquêteur la contacte et lui dit avoir puisé des informations dans Jane : A Murder.

« En toute honnêteté, c’est la première fois que je lis un livre de poésie, m’écrirait-il.
Et c’est la première fois que mes écrits sont passés au crible par un inspecteur de la police judiciaire, lui répondrais-je avec tout autant d’honnêteté. »

Tout le récit consolateur que la famille de Maggie Nelson avait pu construire autour des blancs de l’histoire est détruit, le nouveau visage du meurtrier change tout, la presse se déchaîne. Si une forme de vérité apparaît avec l’enquête et le procès, ce sont aussi de nouvelles zones d’ombre qui se font jour, chacun doit, encore une fois, faire face à ses traumatismes et émotions. Et pour Maggie Nelson, l’affaire remet également en cause son rapport au récit, elle s’interroge sur les liens équivoques de son travail et de la presse à sensation quand, dans 48 Hours Mystery, elle entend citer « Edgar Allan Poe, qui déclara un jour que la mort d’une jeune femme magnifique était incontestablement le sujet le plus poétique du monde.
J’éprouve un choc : j’ai utilisé cette même citation dans Jane ».

C’est aussi littérairement qu’il faut reprendre pied. Maggie Nelson lit (ou relit) Sylvia Plath, Molly Melo de Rita Mae Brown, Le Chant du bourreau de Norman Mailer, Ma part d’ombre de James Ellroy… L’exploration est multiple, enquête sur une forme de récit possible, questionnement de cet « esprit meurtrier », cette fois du côté des tueurs, interrogation intime aussi, quant à son rapport à l’ensemble de ce fait divers mais aussi à sa propre mère qui avait, elle, tenté d’encapsuler sa souffrance, de l’anesthésier dans le silence.

« Après tout, Jane est morte. Nous parlons en réalité de ce dont les vivants ont besoin, ou de ce dont les vivants imaginent que les morts ont besoin, ou de ce que les vivants imaginent que les morts auraient voulu s’ils n’étaient pas morts. Mais les morts sont morts. Selon toute vraisemblance, ils ont cessé de vouloir ».

Une partie rouge est un récit singulier : en tant que récit de fait divers, parce qu’il questionne les codes du genre, sa définition extensive depuis le refus catégorique des deux registres fondateurs de ce type de discours dans les tabloïds — une représentation pornographique de la violence couplée à un sentimentalisme écœurant ; en tant qu’enquête intime sur un moment de crise ; en tant que texte sur la mort et le deuil — « les vivants ne peuvent pas se révéler entre eux ce que c’est de mourir (…) nous devons affronter seuls cette étape » ; en tant qu’interrogation sur un être femme (soit fille, amante, parfois sœur ou mère) ; c’est l’humanité face à la barbarie, la volonté de comprendre sans condamner ; autant de fils et de questionnement que Maggie Nelson noue, sans jamais réduire leurs tension. Une partie rouge est une enquête sur l’inconnu de tout récit, notre place de témoin quelle que soit l’histoire, intime ou plus collective, est-ce si différent, d’ailleurs ?

Maggie Nelson, Une partie rouge (The Red Parts), traduit de l’anglais (USA) par Julia Deck, éd. du sous-sol, 2017, 225 p., 20 €