« Peut-être n’y a-t-il pas là un parcours, seulement l’intermittence entre le probable et l’improbable »
(Le Stade de Wimbledon)

Daniele Del Giudice (1949-2021) était un marchand de temps comme un arpenteur, soit un alchimiste du récit. Italo Calvino avait qualifié Le Stade de Wimbledon de « livre insolite », et cet adjectif pourrait convenir à chacune des œuvres de l’écrivain italien disparu le 2 septembre dernier. Insolites, elles le sont au sens étymologique du terme : chaque récit de Daniele Del Giudice est un décollage vers l’(in)connu et, pour de nouveau citer Calvino, une « nouvelle approche de la représentation, du récit, selon un nouveau système de coordonnées ».

On aurait pu penser la vogue des vies imaginaires dépassée, l’exofiction tarie après une grosse décennie commmerciale épuisant le genre. À lire les romans de la rentrée littéraire 2021, on en est loin : du journal fictif de la mère d’Antonin Artaud à la vie spéculative de l’astronome danois Tycho Brahe, en passant par Les Vies de Jacob, le choix est large. Si la production ne brille généralement pas par sa singularité et ne dépasse pas la portée littéraire d’une fiche Wiki, quelques romans font exception. Parmi eux, Les Vies de Chevrolet de l’écrivain suisse Michel Layaz, aux éditions Zoé.

« Jacqueline Jacqueline, c’est le titre » mais c’est aussi « très bien comme fin ». Le prénom de l’aimée est un seuil pour Jean-Claude Grumberg, le début de tout comme un dénouement impossible, le refus de ce que la mort impose, après soixante ans d’un couple d’« agrafés ». Comment dire et partager ce qui dépasse l’entendement ? Qu’une telle femme l’ait aimé, que cet amour ait duré et ait pu être interrompu par la mort ? Tout est « impartageable » et tant mieux, répond Jacqueline à Jean-Claude Grumberg dans ce livre qui est tout entier un dialogue avec elle. « Sinon chaque être humain dès la naissance serait écrasé sous l’Himalaya des souffrances du monde ».

« C’est dommage que tu ne sois pas une vraie psy, me dit mon mari, on serait riches » : Lizzie n’est en effet pas psy mais bibliothécaire à Brooklyn, un poste d’observation rêvé de nos vies contemporaines. Elle a une vie « remplie de gens » et croque celles et ceux qui viennent emprunter des livres, mais aussi les gens qu’elle croise dans la rue ou dont elle traque les conversations dans les cafés ; elle dit son quotidien de mère, de femme et de sœur, raconte nos vies et la marche du monde par bribes et éclats qui finissent par composer une fresque de nos modernités aussi fantasque, lucide et tragiquement drôle que le furent les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon au siècle dernier.

Le 5 juin 1985, Gwendolyn Ann Turnbough est assassinée par son ex-mari. Trente ans après ce crime, sa fille Natasha Trethewey revient sur ce moment qui a « disloqué » sa vie et profondément marqué son écriture sans qu’elle parvienne encore à affronter directement ce déchaînement de violence qui, au-delà du drame privé, concentre les failles et déchirures états-uniennes, de la question raciale aux féminicides en passant par les traumas militaires. Memorial Drive paraît en France dans une traduction remarquable de Céline Leroy qui rend les souffles et les failles, les déchirures comme les pulsions de vie de Natasha Trethewey, sa quête d’une vérité intime au-delà d’une forme de réparation.

Après I love Dick de Chris Kraus, Jewish Cock de Katharina Volckmer : rien à voir entre les deux livres, sans doute, sinon la manière dont le sexe concentre une époque, dans ses espoirs fous comme dans ses failles, dont le sexe articule trajectoire singulière et Histoire collective. Le premier roman de Katharina Volckmer détonne par son insolence, sa liberté radicale, sa puissance. Dans un récit court — le monologue d’une jeune femme jambes écartées face au docteur Seligman —, l’autrice explore la question des corps et des genres, la culpabilité allemande, les liens de l’héritage et de l’identité. Si son texte rappelle Thomas Bernhard ou Woody Allen, Philip Roth ou Kafka, c’est bien une voix singulière qui fait irruption ici et ne laisse aucun répit à son lecteur.

Les 22 nouvelles qui composent Incident au fond de la galaxie, qui vient de paraître en poche chez Points, dans une traduction de Rosie Pinhas-Delpuech, sont la plus formidable entrée qui soit dans l’univers singulier de l’écrivain israélien Etgar Keret pour qui n’aurait jamais lu ses fables tragi-comiques, des récits qui condensent toute l’absurdité, aussi désespérante qu’hilarante de nos destinées contemporaines.

On aurait pu penser la vogue des vies imaginaires dépassée, l’exofiction tarie après une grosse décennie commerciale épuisant le genre. À lire les romans de la rentrée littéraire 2021, on en est loin : du portrait rapproché de Lucette Destouches aux vies de Chevrolet, le choix demeure large dans les rayons des libraires. Si cette production ne brille généralement pas par sa singularité et ne dépasse pas la portée littéraire d’une fiche Wiki, quelques romans font exception. Parmi eux, Le Temps de Tycho signé Nicolas Cavaillès qui paraît chez Corti.

521 romans sont publiés en cette rentrée littéraire, selon les chiffres de Livres Hebdo. Et pour les critiques et journalistes littéraires, chaque année, c’est la même rengaine : comment s’orienter dans cette avalanche éditoriale et par quel livre ouvrir sa propre rentrée ? Cette fois, pour moi, ce fut simple : Le Grand rire des hommes assis au bord du monde sort du lot, par ses dimensions, son ambition, sa manière. Son auteur est Philipp Weiss, son traducteur Olivier Mannoni, et ce n’est pas un livre mais cinq, sous coffret, publié aux éditions du Seuil. Mais si le choix fut facile, la critique l’est beaucoup moins.

« Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde », écrivait Borges : année après année, il multiplie les images, avant de découvrir, au seuil de sa mort, que « ce patient labyrinthe de lignes » a fini par dessiner son visage. Cet homme qu’imagine Borges dans El Hacedor, c’est Olivier Rolin écrivant Extérieur monde, depuis cette citation en épigraphe, composant son autoportrait via un arpentage de espaces autant géographiques qu’intérieurs, un désir du monde et de ses lieux, « un voyage à travers mes voyages », « un atlas subjectif ».