Dans la lumière de fin de journée une photographie est posée sur un chevalet au milieu de la grande table en bois. Anne-Lise Broyer travaille, concentrée et silencieuse, crayon et gomme à la main. Avec un infini soin elle trace des sillons noirs puis les estompent pour faire frémir un bosquet de feuilles au premier plan de son image.

Le dispositif des Habitants est présenté d’emblée par la voix off de Raymond Depardon : « Je pars sur les routes de France, de Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg. Je vais m’arrêter devant des habitations, des commerces, des places de mairie. Je pars à la rencontre des Français pour les écouter parler. De quoi ? je ne le sais pas encore. Je ne leur poserai pas de questions. Je vais leur laisser prendre leur temps, recueillir leurs conversations, leurs accents et leurs façons de parler. J’ai aménagé une vieille caravane, posé une caméra, installé quelques micros et j’ai invité des gens, rencontrés dans la rue quelques minutes auparavant, à poursuivre leur conversation devant nous, sans contraintes, en toute liberté ».

Un ouvrage récent, Éléments de Banalyse, permet de découvrir ce mouvement des années 80 du siècle dernier. Banalyse is Banalyse : la Banalyse « est avant tout un acte, le Congrès ordinaire de banalyse. Il se tient tous les ans dans une petite gare du centre de la France, appelée Les Fades, un endroit où il n’y a strictement rien à faire, où il n’y a aucune distraction, et où le risque de l’ennui est particulièrement important. » Ce Congrès n’a pas d’objet, « il consiste uniquement à être là, à perdre son temps à attendre les trains. La banalyse se définit par rapport à cet acte. »

Dans « Fonction du poète » (Les Rayons et les ombres), Victor Hugo, voix des contraires appariés, écrit que le poète est celui qui a « Les pieds ici, les yeux ailleurs ». Telle pourrait être la « petite botanique des lieux et de la mémoire » de cet Herbier des rayons que publie Xavier Houssin. 36 jours, 36 rues du quartier des Peupliers à Paris, 36 plantes et 36 plantes, journal d’un poète et écrivain des jours et des sensations, lors d’une expérience terrible, une radiothérapie, du 19 février au 11 avril 2013 : « Je n’aurai de printemps qu’aux derniers jours d’été ».

L’œuvre de Liliane Giraudon est parmi les plus belles et les plus intéressantes d’aujourd’hui. Œuvre subversive autant du point de vue de la langue, de ses codes, que du point de vue des corps, des identités, des genres (dans tous les sens du terme). Œuvre subversive et novatrice dans les modalités du rapport au monde, aux autres et à soi qu’elle crée et valorise.

Tous les jours, on surveille l’eau. On va voir ce qui sort de la Seine. Ce soir, on découvre sur les quais des batardeaux dont les bastaings ont été empilés la nuit précédente, et des murets de parpaings montés sans qu’on s’en aperçoive. On n’a rien vu venir. Ils sont drôles comme leur nom, mais on a le rire jaune quand on pense à l’eau qui pourrait s’insinuer dans nos maisons, qui remplirait d’abord les caves avant de diluer la terre des jardins, pour finalement tout recouvrir de noir. Depuis des jours, la pluie tombe et l’eau monte.

L’œuvre de Philippe Artières s’élabore à la croisée des sciences humaines et de la littérature, pour saisir l’ordinaire des existences anonymes, le bruit ténu des pratiques quotidiennes, à travers documents et archives : affiches, enseignes lumineuses, publicités et banderoles sont le territoire de cet auteur qui a fait de la notation et des graphies ordinaires son territoire.

Où lire ? Où écrire ? Ainsi est formulée l’interrogation d’Anne Savelli dans son livre nativement numérique Des Oloé, espaces élastiques où lire où écrire (mai 2011) paru aux éditions D-Fiction. Le lieu où on lit et la position de notre corps sont des questions qui se posent de nouveau avec la lecture numérique.

La voix résonne dans le casque. The return of the Thin White Duke. La voix est à la fois présente et absente, détachée, ailleurs. Throwing darts in lovers’ eyes. David Bowie est décédé le 10 janvier 2016. Pourtant sa voix est toujours là, au présent, lançant des fléchettes dans les yeux des amants. It’s too late to be grateful, it’s too late to be hateful. Comment la voix d’un mort peut-elle exister ? Voix après la mort ? Voix vivante d’un mort ? Et qui est mort si la voix est toujours là ?