Les enquêtes documentaires de Philippe Artières (Au Fond)

Philippe Artières
Philippe Artières

L’œuvre de Philippe Artières s’élabore à la croisée des sciences humaines et de la littérature, pour saisir l’ordinaire des existences anonymes, le bruit ténu des pratiques quotidiennes, à travers documents et archives : affiches, enseignes lumineuses, publicités et banderoles sont le territoire de cet auteur qui a fait de la notation et des graphies ordinaires son territoire.

Vie et mort de Paul Gény
Vie et mort de Paul Gény

L’écrivain s’aventure entre protocoles expérimentaux et urgence intime : dans Vie et mort de Paul Gény, il partait sur les traces d’un grand-oncle jésuite assassiné par un soldat italien. Déjà, le livre était moins le récit d’une vie qu’un dispositif, assemblage hétérogène de documents et de performances, où le ludique le dispute à la mélancolie. Déjà, le spectre d’un grand frère disparu hantait l’épilogue du livre.

Au fondC’est autour de cette présence spectrale que tourne le récent récit de Philippe Artières, avec une pudeur et un art de la sourdine admirables : le livre est de bout en bout porté par une nécessité viscérale à interroger tardivement la disparition brutale de ce grand frère qu’il n’a pas connu. L’ombre du frère mort a sans doute enténébré l’existence de l’auteur, mais nulle plainte, et peu de confidence, car la mort brutale de l’enfant dans son lit ne donne lieu ni aux lyrisme de la perte, ni aux lamentations sur le deuil impossible.

Pourtant cette urgence est sensible dès l’entame du récit, lorsqu’à la sortie d’une séance (de psychanalyse ?), le narrateur est requis par une photographie représentant deux jeunes hommes, qui se ressemblent comme deux frères, et qu’il achète sans pouvoir se l’expliquer. Pourquoi est-il requis par cette scène ? Pourquoi un tel besoin de posséder cette photographie ? Le narrateur creuse cette énigme – « Je ne connais pas ces bois, je n’ai pas foulé cette boue, je n’ai pas parlé à ces hommes ; on ne m’aperçoit pas sur l’image mais je suis là caché derrière un arbre. On ne voit pas l’enfant mais il est là à côté du photographe, on ne distingue pas le cadavre des morts et pourtant, ils demeurent là-bas dans cette terre remuée. » – Cette énigme inaugurale, le livre l’élucide en quelque sorte.

Mais c’est une explication elliptique, qui engage du lecteur des gestes interprétatifs et des hypothèses. Car le livre est composé de trois strates au premier regard hétérogènes, et qui ont en commun de sonder le même territoire familial de Lorraine : une saisie géographique et économique des grandes exploitations forestières de la famille ; une recherche sur les combats syndicaux dans les houillères de Lorraine dans les années 1960 et surtout de longs entretiens que Philippe Artières mène avec sa mère, pour revenir sur la disparition prématurée du frère aîné.

Le livre compose en ce sens un dispositif polyphonique, une polyphonie documentaire même puisqu’alternent les archives syndicales, départementales ou familiales et la retranscription de l’entretien, sans oublier les nombreuses photographies qui scandent le livre ni le lexique final qui permet de se familiariser avec les mots de l’exploitation forestière. Le lecteur n’accompagne donc pas un récit, mais dérive de document en document, d’une strate à l’autre. Il ne court pourtant pas tout à fait le risque de s’égarer, car ces pièces et ces documents lui sont comme des jalons dans son avancée de lecture : « Je note en relisant la première version du livre : il se dégage du texte complet une rudesse ; je n’ai pas beaucoup fléché l’itinéraire ; faut-il que je polisse toutes les aspérités, que je remplisse le creux ? Je ne veux pas ; je ne veux pas lisser ces récits pour en faire un ; certes, c’est parfois extrêmement rugueux, le lecteur va parfois se perdre mais il retrouvera une marque, une pierre, un bout de bois qui le fera avancer. Besoin de ne pas trop écrire mais agencer les voix et les images. En somme, imaginer un accrochage des textes et des documents. » Un agencement, un accrochage : la formule fait signe évidemment vers les arts plastiques et les dispositifs muséaux, à l’heure où la littérature s’aventure hors du lire en empruntant ses modèles à l’exposition, la collection ou encore la performance. Le livre se fait espace d’exposition documentaire, et le lecteur déambule à travers ses pages et les dates de ce journal de recherche en désordre, comme dans une galerie, réactivant par là les anciens imaginaires des arts de mémoire.

Qu’est-ce qui fait l’unité de ces « morceaux d’un puzzle épars », comme le dit la quatrième de couverture ? Sans doute d’abord, le territoire de Lorraine que l’auteur arpente selon trois lignes distinctes, pour mettre en évidence une même peine à vivre, celle des combats sociaux ou des drames familiaux. Un territoire dont l’auteur restitue la sauvagerie, la menace permanente des bêtes, la violence des tempêtes qui soufflent les forêts, mais une nature que l’on découvre peu à peu pétrie d’histoire et de violences sociales : « Ce que je croyais être une forêt sauvage participait d’une histoire industrielle et sociale. » Cette part sociale du territoire, l’écrivain la consigne à la suite de François Bon, notant moins les scieries et les usines de chaussures qui ferment, que l’empreinte violente de l’histoire politique à même le sol : « La terre est noire ; je suis saisi, troublé même par cette noirceur, presque ensanglantée. Pour la première fois, en foulant ces terrains vagues, j’ai l’impression de parcourir un champ de bataille. Il y a des amas de terre souillée, une légère fumée d’un chantier voisin. »

L’unité réside sans doute également dans le mouvement d’une enquête menée entre 2014 et 2015, et qui conduit l’auteur à fouiller dans les archives, à interroger ses proches, à s’enfoncer dans sa propre mémoire : c’est cette inquiétude de ce qui demeure sans réponse et pourtant meurtrit secrètement que ce récit composite restitue. Cette présence de l’enquêteur est partout sensible, marquée par les italiques en début de chaque section, où la trace d’une date et d’un lieu consigne les hasards de son parcours et les étapes de sa recherche. On le suit aux archives, feuilletant les registres, découvrant un texte inédit, retrouvant une correspondance : il y a là toute une scénographie du corps-enquêteur. Comme on le sent, c’est une enquête intime, mais qui a les dimensions d’un territoire et prend en charge les luttes sociales, pour dire comment un événement familial et secret est tout entier le réceptacle d’une histoire et d’une géographie sociales. Comment l’intime est une caisse de résonance d’un territoire collectif.

L’unité est enfin à chercher dans cette singulière expression qui donne son titre au livre : au fond. L’expression court dans tout le livre, parfois en sourdine, d’autres fois comme une rengaine : c’est d’abord évidemment, cette expérience d’aller au fond de la mine, où l’on risque sa peau dans les replis de la terre, mais c’est aussi au fond, ce qui reste d’un processus, ce qui demeure enfoui, comme le résidu d’une existence. C’est cette trace enfouie, ce reste intime qu’il faut aller chercher à la manière du mineur qui fait le lien entre l’investigation familiale et les luttes sociales, et qui rappelle le danger qui existe aussi à écrire. Tel est l’horizon impossible de ce livre, car il ne s’agit pas d’ordonner des archives ou d’agencer des documents, mais dans cette traversée-là d’aller au plus profond du passé pour « partir à la recherche d’un souvenir enfoui ».

Philippe Artières © Philippe Bretelle
Philippe Artières © Philippe Bretelle

Qu’est-ce au fond que cet étrange récit en miettes, ce puzzle où l’écrivain s’efface derrière la silhouette de l’enquêteur ? Un récit de filiation sans doute qui essaye de faire émerger un récit absent et enfoui dans les secrets de famille ; un tombeau plus sûrement encore si l’on en croit les phrases magnifiques de Vie et mort de Paul Gény : « N’est-ce pas au fond le rôle des écrivains que de bâtir les tombeaux des morts ? Qu’est-ce qu’écrire, disait Michel de Certeau, si ce n’est une pratique funéraire. » Une tentative d’égo-histoire enfin, qui éclaire les préférences et les méthodes de cet historien peu commun : « c’est sans doute ce blanc-là dans ma mémoire qui toujours me guide dans mes longues plongées dans les rébus de l’histoire. L’anonyme est mon impossible frère. C’est sans doute pour cela que je me suis souvent entiché de personnages peu recommandables, de ces jeunes hommes qui m’auraient précédé ; j’ai cherché non à en faire le portrait mais à cheminer avec eux. […] Ils furent nombreux ces frères de l’histoire, car toujours je le cherche lui, le premier, celui dont il ne reste rien. L’anonyme est devenu mon frère, celui qui m’aide à marcher, à aller jusqu’au bout. Partager quelque chose de ces vies des hommes anonymes plus que tenter d’approcher leur vérité, leur condition. À chaque fois, je me suis efforcé de me tenir au plus près, sachant que toujours ils m’échapperont, que toujours il sera du passé et que quelque chose de lui est définitivement perdu. »

Philippe Artières, Au fond, Seuil, « Fiction & Cie », 2016, 137 p., 16 €

En 2016, Philippe Artières a également publié Miettes (Verticales), lire ici l’article de Christine Marcandier