Batardeaux, par Amélie Lucas-Gary (Ecrire aujourd’hui)

Amélie Lucas-Gary

Tous les jours, on surveille l’eau. On va voir ce qui sort de la Seine. Ce soir, on découvre sur les quais des batardeaux dont les bastaings ont été empilés la nuit précédente, et des murets de parpaings montés sans qu’on s’en aperçoive. On n’a rien vu venir. Ils sont drôles comme leur nom, mais on a le rire jaune quand on pense à l’eau qui pourrait s’insinuer dans nos maisons, qui remplirait d’abord les caves avant de diluer la terre des jardins, pour finalement tout recouvrir de noir. Depuis des jours, la pluie tombe et l’eau monte.

On rentre chez nous, à cinq cent mètres. Dans nos lits, on dort mal ; on connait l’envie coupable que l’eau monte et rien ne s’arrête. La sonde d’Austerlitz tremble dans nos mains, et le doute mouillé nous fait froid. De cette vie, on a honte. Loin, l’eau qui coulerait dans les rues de Gibellina nous transporte ; elle lèche les murs lisses, avale les blocs, recouvre la chaux, remplit tout, et je danse debout devant moi. Les chevilles sous l’eau, mes bras ondulent. Un courant d’or m’aspire et m’emmène en Sicile où je vois enfin rougir le volcan. Je suis là-bas sur une île au milieu du silence de l’eau tiède, immobile.

Il y a quelques mois, Benoit m’offrait deux photographies. Protégées par une feuille de calque, il les avait glissées dans une grande enveloppe blanche : sur la première, figurait mon bureau ; sur la deuxième, celui de Pierre Patrolin – 9782290068885Benoit avait dit qu’il me donnerait ce tirage. Nous avons aimé ensemble La traversée de la France à la nage : les brasses répétées sous les arbres, peau sous l’eau, côtes contre berges, les mots coulés dans les phrases, la place éculée des virgules ; et soudain, le train pris pour retourner à Paris, alors que depuis trois cent pages le personnage nage, et qu’il nagera durant les centaines de pages de phrases qui suivent. La force constante de Pierre Patrolin confond si bien le geste et le texte pour faire muscle, que certains reculent quand j’abdique.

Les photographies sont très belles. Je ne sais pas laquelle regarder en premier, ni laquelle aimer davantage. La sienne n’est pas bavarde, la pièce plutôt austère. Je pense à Atget et au Paris du XIXè siècle – nos corps vont disparaître. Benoit photographie depuis des mois des bureaux où des gens écrivent, sans qu’ils y figurent. Il enregistre leur absence, au lieu d’écrire (cf. le site Au lieu d’écrire de Benoit Galibert)

Invariablement, sur toutes ces images, il y a une table, une chaise ou un tabouret, une fenêtre, ou un peu de jour qui entre. Je regarde les deux photos : celle de mon bureau vert est au format paysage ; la sienne est verticale, blanche et passante. Leurs différences me gênent, quand je les tiens, quand je les pose ; je n’arrive pas à les voir ensemble et je les range dans une boîte, protégées par leur calque – loin du soleil et de moi, je me dis.

Dehors, la pluie tombe et l’eau monte. Je décide de les accrocher au-dessus de mon bureau pour les regarder vraiment ; je commence par la mienne – rien n’a changé, mais sur cette photo, manque cette photo épinglée devant moi : elle manque à elle-même. Il faudrait la reprendre maintenant, mais la photo prise ne sera jamais celle photographiée. Les miroirs doivent se faire face, moi me tenir au milieu, rester la même à l’infini ; devant derrière soi de plus en plus petit méconnaissable, j’abandonne.

J’accroche la sienne, à gauche de la mienne. Ce qui est semblable se dérobe ; je vois son écran allumé, un fichier ouvert, un texte en train de se faire, alors que sur ma photographie paysage, l’ordinateur est éteint, écran rabattu – je me dis que c’est un mauvais présage. Le petit triangle découpé dans mon tabouret ressemble à ceux qui trouent les volets des maisons de vacances fermées ; c’est la saison morte sur la table où je travaille. La pluie tombe et l’eau monte encore.

Sur ce tabouret, il a traversé la France à la nage  ; mais son corps manque, et alors que le clavier appelle ses bras, à l’ombre de la table, l’absence de ses jambes imaginées immenses est insupportable. L’écrivain n’est pas là ; il est encore mort. Le réveil sur la table indique les 10h10 d’un appartement témoin, les aiguilles sont arrêtées pour toujours ; les mains sur le volant, l’accident peut être mortel. Je me dis qu’on m’a trompée. À quoi sert ce réveil ? L’ordinateur donne l’heure. Pourquoi se réveiller ? On ne dort pas sur un tabouret.

Dehors la pluie tombe et l’eau monte encore. Elle coule sur les ponts, les bateaux ne passent plus, plus personne ne traverse jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à traverser. À cinq cent mètres de chez nous, la rivière sort de son lit ; et on refuse de dormir. Ils sont la rue dans la nuit ; moi je suis assise comme en suisse, les cuisses serrées sur mon tabouret. Mon bureau est vert, au milieu du monde énervé.

Je rêve d’un bateau, un canoë qu’on cacherait dans la haie du jardin ; à bord, on partirait en voyage. Il y aurait suffisamment d’eau partout pour que rien ne fasse barrage et pour que la tête à hauteur de couronne, on n’ait qu’à tendre le bras pour cueillir les fruits dans les arbres.

C’est bientôt l’été pour finir. La pluie tombe et l’eau monte, et moi je comprends enfin comment coulent les rivières.

Amélie Lucas-Gary

Amélie Lucas-Gary a publié Grotte, éditions Christophe Lucquin, 2014, 176 p., 15 €

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