Les bruits de langues, ils se tendent et se braquent, ouvrent les mots pour sortir des livres. Ils rentrent, insidieux, dans vos oreilles et murmurent quelque chose qui vient du fond. Ces bruits de langues, dans la bouche d’autrices et auteurs contemporains, racontent quelque chose qui gronde. Une envie de dire, crier, dessiner, filmer, chanter, rapper, lire et partager. Et surtout une nécessité, une urgence à écrire pour donner voix aux invisibles.

Premier roman nucléaire, La Centrale d’Elisabeth Filhol est un procès verbal dans tous les sens du terme : récit clinique comme aventure du verbe. De ces textes qui happent et hantent, d’une séduction étrange, tout autant romanesque que politique, sociale, de ces objets littéraires qui semblent des évidences, stylistiques, structurelles.

Sans doute Pâture de vent de Christophe Manon qui vient de paraître chez Verdier est-il un des plus beaux livres de cette rentrée d’hiver. Fulgurant, déchiré de violence et d’une extrême douceur à la fois, le récit de Manon s’impose par la force figurative de son écriture et par le chant d’amour dont il caresse les personnages qui figuraient déjà dans Extrêmes et lumineux, son premier récit.

Les vrais textes de femmes, des textes avec des sexes de femmes, ça ne leur fait pas plaisir ; ça leur fait peur ; ça les écœure. Gueule des lecteurs, chefs de collections et patrons trônant. (Hélène Cixous, Le rire de la Méduse, 1975)

Une femme qui parle de sexe : Entrée en matière qui, en quelques mots, dit à son corps défendant plus qu’elle ne dit. Six mots exactement et l’ambivalence affleure, le doute survient.

Entrer en Volodinie fait toujours quelque chose. Faire théâtre ou mourir, en voila un sacré dilemme. C’est qu’on est dans le monde complexe du post-exotisme, et que parfois il n’y fait pas bon vivre : la violence, la guerre, la violence encore. Pourquoi vivre une vie de misère, quand tout vous nuit et conspire à vous nuire ? Peut-être parce qu’il y a en vous cette voix qui parle. Cette voix est bizarre, étrange, elle n’est pas à vous mais vous donne une force qui vous dépasse. Peut-être même que parler vous fera oublier votre mort.

La mort des autres nous laisse un peu bête. On ne sait quoi dire. Que dire ? L’expérience de la mort des autres est celle de l’inadéquation du langage, de son inanité, de son caractère fuyant. Cette espèce d’hébétude est d’autant plus vraie lorsqu’il s’agit de dire à propos d’un écrivain, et d’un écrivain comme Emmanuel Hocquard qui, à travers sa pratique de l’écriture, a fait du dire, d’abord, un problème. Pourquoi dire ce qu’il a déjà dit, ce qu’il a fait dans son écriture et qu’il suffit de lire ? On ne peut qu’inviter à lire, et pour cette invitation, on ne peut qu’ânonner, comme toujours.

1.

Il y a quelque chose de vertigineux à mettre à plat, comme sur une immense table (mais un mur pourrait tout aussi bien faire l’affaire), l’univers entier de Joost Swarte sous toutes ses formes. À en confronter les images, en frotter les projets, en égrener les séries, relevant ainsi ce qu’ils ont en commun, tout en se laissant emporter – perdant cette fois tout repère – par leur force singulière, chaque dessin étant toujours parfaitement accordé à l’idée qui l’a fait surgir, le plus modeste d’entre eux pouvant nous entrainer dans une reprise de dialogue sans fin, trouée de longs moments de respiration silencieuse.