Clément ou Les larmes de Phèdre (2/2)

La femme qui pleure (détail), Pablo Picasso, 1937

3.

La réaction de mes proches : « Encore ???!!! »

Selon eux, il n’aurait pas accepté mes faiblesses, ce rejet était de ma responsabilité, aucun homme n’est apte à me supporter : « Tu es trop chiante, trop hystérique, ils ressentent ton désespoir, et ça les dégoûte. De toute façon tu ne t’entiches que de minables types qui te maltraitent et que tu es bien incapable de garder. »

J’ai mis pendant un moment ce départ précipité sur le dos de sa souffrance quant à sa récente rupture.

Je jalousais son ex qui avait eu cette merveille à elle seule pendant 4 ans ! Elle, qu’il aimait encore. Je crois qu’à la place de cette fille, je ne l’aurais jamais laissé partir.

Il avait un penchant pour les amoureuses non françaises, il aimait raconter qu’il avait voyagé, qu’il travaillait à l’étranger, qu’il parlait plusieurs langues. Même entre nous, il tenait souvent à ce que nous échangions en anglais.

Il devait me juger trop peu exotique, à la différence de Viktor, que j’avais aimé juste avant lui.

Quelques mois plus tard, j’ai eu une histoire-éclair à Marseille, avec Moshe, et ses paroles incisives. Et cette histoire allait me confronter au même problème lorsque j’annonçais une éventuelle grossesse : « Ma famille ne reconnaitra pas cet enfant. ». Ou encore, durant l’été suivant, un certain Alex qui, après un bain dans une piscine à Bastia, au milieu de la nuit, avec son nez aquilin et son corps frêle brulé de soleil, ne cessait de répéter : « Tu avorteras si tu tombes enceinte, hein ? Dis moi que oui ! ».

Bastia justement, où je repartais peu de temps après sa disparition cette nuit de septembre.

Il avait parlé de m’accompagner, il voulait s’acheter un costume pour l’occasion car mon film était présenté en compétition et que, là-bas, les fêtes s’enchainent les derniers soirs.

Ce moyen-métrage pour lequel j’avais dépensé sang, sueur et santé mentale, intéressa très peu malgré les compliments que j’ai pu en tirer sur place, et ne remporta aucun prix ni aucune promesse.

J’avais fantasmé ce séjour à ses côtés.

Nous avions aussi évoqué un tour de l’Italie que je connais bien, ainsi qu’un voyage en Tunisie.

Avenir aveugle…

Cette semaine en Corse me laissa un goût amer.

Là est le principe même de l’état dépressif, ce qui nous entoure se teint d’une ombre triste tel un deuil permanent.

L’horreur c’était que cette tristesse était croissante. Son corps fin et immense me manquait.

Un espoir stupide obscurcissait mon intuition. Peut-être dû à mes psychotropes.

Des semaines plus tard, je réécoutais en boucle des chansons qui me ramenaient à lui, qu’il m’envoyait ou qu’il m’avait confié adorer.

My Lady Heroine, c’était ainsi qu’il m’appelait. Ma mère me la chantait lorsque j’étais enfant et remplaçait les paroles avec mes patronymes.

Quelques semaines après son départ, alors que je venais de m’installer à Marseille, j’imaginais fêter nos retrouvailles sur Jeepster de T-Rex. J’ai tellement écouté cette chanson en imaginant une réconciliation, je l’imaginais à Milan où nous avions prévu de nous rendre.

Mais les semaines s’écoulèrent, marquées par l’absence de nouvelle de sa part…

4.

Lorsque l’être aimé prononce ces termes rédhibitoires « c’est fini » ou encore « je ne t’aime plus », la réaction immédiate prend la forme d’une expérience physique douloureuse. C’est comme si le cœur marquait un arrêt, suivi de sueurs froides, la gorge se serre pour laisser place à un malaise. Comme un trépas.

S’en suit la phase de la négation : l’incapacité de croire en cette fin. Comparable au deuil, on questionne inlassablement les raisons de ce départ, on réalise avec souffrance que la présence de l’autre ne sera dorénavant plus.

Souvent ces mots ne tombent pas de nulle part, la personne a déjà adopté un comportement distant, c’est comme une alarme à retardement. On feint d’ignorer, puis les proches, à qui l’on confie cette angoisse de la rupture inévitable, consolent toujours avec les même mots : «  C’est une période difficile, mais ça s’arrangera »… Alors que la décision est déjà prise… et la fin très proche.

C’est un état d’une grande souffrance nostalgique et d’un manque profond.

Nous sommes face à une incompréhension douloureuse : pourquoi alors que je l’aime si sincèrement ce sentiment ne peut-il être partagé ?

De la douleur physique à la négation, vient alors une période de harcèlement, un besoin d’explication sans fin où l’on part en chasse des miettes de l’autre, sous le moindre prétexte – « Rends-moi mes affaires »… « Je mérite une dernière discussion »… On espère que dans ces échanges maladroits, il/elle changera d’avis.

Puis aussi la colère accompagnée d’un sentiment de culpabilité : « Qu’ai je fait ? Qu’aurais-je pu éviter pour qu’il/elle ne s’en aille pas ? »

Le désir de vengeance est ici légitime, on met au point des stratégies vaines. Et on tente la consolation, sentiment de survie à cette souffrance, afin de pallier l’affection disparue. Nous partons alors à la recherche désespérée d’un édulcorant : rappeler les ex, séduire de manière maladive des inconnus.

Parfois, les cibles nous rejettent, et l’ego, déjà meurtri, se morfond davantage dans ce sentiment d’être en tout point indésirable.

Si l’on trouve ce sujet palliatif, on le fait souvent souffrir, insatisfait de cette relation-pansement.

Il existe le cas rare où ce sujet nous fait oublier l’être aimé disparu… Un nouvel amour est enfin possible… Ou parfois nous sommes purement incapables du moindre désir envers qui que ce soit d’autre.

Une de mes proches amies m’a raconté cette terrible histoire, celle d’une femme que le mari maltraitait, trompait, puis s’en est allé. Cette dernière se rendait seule sur la plage, elle hurlait face à la mer, hurlait pendant des heures son désespoir d’amour non réciproque.

Je connais cette détresse, cette envie de hurler notre infortune, notre douleur, notre impuissance, notre manque provoqué par la disparition de l’autre. Alors j’ai hurlé mais en silence. J’ouvrais la bouche en grand, aucun son ne sortait, mais je hurlais.

La douleur et le manque sont quelquefois insoutenables, une détresse qui a pour conséquence, bien que n’ayant ni religion ni dieu ni foi, la prière. Je me surprends en effet à prier, à supplier qu’il m’aime de nouveau. La suite sans lui ne m’intéresse pas.

L’incapacité d’accepter peut durer, s’étaler sur des semaines, des mois, et ainsi la détresse première devient constante. On a beau se raisonner, se dire que tout est fini, au fond un espoir minime ne s’éteint pas. A chaque manifestation – courrier, coup de fil, email, sms… – une voix minuscule murmure que c’est peut être, enfin, le retour.

Mais ce retour est-il souhaitable après une telle souffrance ? Quel avenir pour un cœur aussi blessé, pour un amour trahi dans la douleur ?

Il n’existe alors que le refuge du souvenir, on s’allonge en fermant les yeux, et on imagine l’être disparu nous enlacer comme dans les moments d’un passé heureux. Efforts vains demandés à notre mémoire pour ressentir de nouveau la présence physique de l’autre. Surtout la rencontre, lorsque nous étions convoités, désirés à ses yeux. Les premiers échanges qui ont scellés l’union, premier baiser, premières étreintes, premières paroles si engageantes.

Nostalgie terrible, nostalgie aussi de notre état avant cette rencontre, lorsque nous n’étions pas amoureux, quand nos étions libres du futur être aimé, quand sa présence nous était inconnue.

Chaque soir est un espoir : peut-être que demain la tristesse, le manque, seront estompés, ou peut-être qu’il/elle reviendra ?

Pour les proches l’obsession devient rapidement irritante. Le nom du disparu revient sans cesse. S’opère alors souvent un double discours entre haine et désespoir.

Ainsi nous trouvons une piètre satisfaction, étonnement soulagé quand nous rencontrons de nouvelles personnes à qui l’on peut tout raconter depuis le début. Certains sont réconfortants, même si cela est bien vain, « Il reviendra »… On y croit, pendant quelques minutes…

Un lien particulier s’instaure entre soi et les lieux auxquels nous rattachons nos souvenirs. Plusieurs attitudes s’offrent à nous, l’incapacité d’y retourner par peur de souffrir, ou au contraire on se surprend à s’y rendre en espérant y retrouver les empreintes du passé heureux.

Lorsque je passais devant l’appartement de Samir non loin de la place de la Nation.

Lorsque je retrouve des images ou des odeurs qui me rappellent Nicolas. J’avais 22 ans, nous étions étudiants à Tokyo.

C’est ce que je ressens lorsque je traverse Clichy, j’aperçois ce nouveau Palais de Justice, décor de cet appartement où tout a commencé, et je me demande où il peut bien vivre dorénavant …

Concernant cette dernière histoire ici racontée, il n’y eut d’autre conclusion possible que celle que je ne l’intéressais pas, que suite à cette semaine passée à mes côtés, il en était arrivé au constat évident que son intérêt envers moi était faux.

Je crois que ce jeune homme allait mal, qu’il n’avait jamais su se bâtir un égo solide, et qu’en ma présence il tentait une guérison. Il sentait combien j’étais éprise, instrument de sa fierté et rien d’autre.

Voilà le nouveau paradigme sexuel et amoureux : instrumentaliser et objectiver l’autre pour bâtir l’estime de soi.

Je suis une pute à ego.

Car tant que l’on sera là à panser leur blessure, à leur rappeler combien ils sont capables de nous donner de la joie, une cruauté naturelle s’opère. Ils reconstruisent sur nous leurs douleurs afin de jouir du fait de nous abandonner, nous, blessés et tristes, et retourner librement chasser des personnes moins accessibles. Jeu d’ego qui ne trouve satisfaction que dans le défi, et plus la proie sera farouche, plus le semblant amoureux trouvera son terrain, et plus leur propre image sera caressée.

Notre salaire, nous personnes larguées, est celui du désarroi, de la déception, injuste monnaie d’échange pour les avoir tant rassurés, écoutés, consolés, d’avoir donné de nous et de notre chair…

5.

Courant décembre il s’est manifesté, craintivement, sur ces saloperies de réseaux sociaux. Mon estomac se retournait dès que son visage apparaissait sur mon écran de portable.

C’est alors que je l’ai recontacté, timidement, puis avec agressivité. Si j’avais eu un brin d’intelligence, ma patience aurait peut-être payé, mais une nouvelle fois, je fus incapable de la moindre stratégie dans ce désespoir amoureux.

J’en ai gagné une réponse atroce et une suppression de tout moyen de le contacter.

Point final, sans issue possible.

Constat inacceptable suite à cela : l’homme dont je suis amoureuse me déteste.

Je n’ai jamais connu de véritable bonheur amoureux.

Je n’ai jamais ressemblé à ce que l’on attend des jeunes femmes. Cette femme fatale que nous voudrions être, ce modèle absolu qui fait tourner la tête, croule sous le succès, fait chavirer les cœurs.

Non, moi je suis de l’autre côté, du côté des gens sans fierté, sans charme, qui aime sans retour et qui attendent inlassablement sans espoir.

Car, combien il est humain, trop humain, ce désir viscéral d’être aimé, adulé, séduisant, d’obtenir l’intérêt de qui l’on convoite ! Combien sont enviables ces personnes au charme irrésistible qui collectionnent les admirateurs transis dont elles disposent sans remord, sans angoisse et sans blessure !

Moi on ne me courtise pas, on ne me rappelle pas, on éconduit mes demandes et l’on me fait comprendre que la suite sera sans moi…

Et cela est informulable car si forte est la honte de se faire rejeter, d’aimer sans retour. Construction sociale qui nous enseigne la fierté de larguer et l’indignité d’être largué.

Enfant, être amoureux c’est le secret absolu, car si notre sentiment n’est pas partagé, nous devenons la cible d’un déshonneur dont se gargarisent les occupants de ce modèle sociétal qu’est l’école. Et pourtant, enfin adulte il en est de même.

De toute façon nous ne sommes jamais adultes, nous restons des gamins moqueurs mimant ce que l’on nous a enseigné comme le devenir « adulte » – apprécier le vin, organiser des réunions inutiles, prendre de la hauteur sur la mesquinerie naturelle, manier l’enrichissement matériel, parler avec assurance et vocabulaire, se forger des opinions, et tant d’autres attitudes à adopter pour se rendre légitime après le cap ingrat de l’enfance.

Et si forte est ma honte, moi qui ne suis pas du côté de ceux qui savent faire tomber l’autre amoureux.

Je suis chair, os, muscle, sang, vaisseaux, artères qui attendent qu’il revienne.

C’est un jeu auquel je n’ai jamais su jouer car je suis bien incapable de faire semblant. C’est pour cela que je n’ai jamais fait souffrir personne, je hais plus que tout porter la responsabilité d’une telle douleur. En conséquence je n’ai jamais rien laissé espérer à ceux qui me tournaient autour, fascinés par je ne sais quelle image que je renvoie sans même apprendre à me connaître.

J’ai toujours été surprise de voir combien sont nombreux ceux qui clament être aimés sans retour et qui se vantent d’éconduire leurs soupirant(e)s. Encore et toujours, bâtir son ego sur le sentiment de l’autre. Cela est si prétentieux et malveillant

Pour ma part je me suis toujours sentie bien coupable d’avoir à refuser l’intérêt d’un homme, non sans qu’une voix me murmure « Pour qui te prends-tu ? Crois-tu qu’ils sont nombreux à te vouloir ? »

La mauvaise télévision nous enseigne à admirer et imiter ceux que l’on courtise. Mais quel modèle pour les malheureux ? Les gens rejetés ? Ceux incapables de se faire aimer ?

Phèdre, peut être, celle qui se meurt de honte face à l’amour unilatéral, celle qui accepte de mourir de larmes. Cette reine majestueuse et malade. Cette divine héroïne dont les quelques actes de la pièce éponyme synthétisent avec une justesse admirable les étapes des mois de douleur d’amour non partagé. La culpabilité et la souffrance qu’elle ressent, sous la forme de dialogues théâtrales, deviennent la parabole exacte et cathartique de celles qui pèsent sur nous, êtres rejetés et largués.

D’Hippolyte elle n’obtiendra rien. Désespoir, espoir, stratégie vaine, jalousie et dénouement malheureux, la pièce de Racine n’est autre que la brillante mise en scène de toute la psychologie de l’amoureux brisé.

Lositude absolue dictée par notre monde, inacceptable échec et naïveté puérile : cette personne ne t’aime pas, quelle lose ! Comment as-tu pu être à ce point naïf et croire que ton amour serait partagé ?!

Combien l’on méprise les amours sans retours.

Honte suprême ! Et pourtant Phèdre est la plus sublime des héroïnes ! Allégorie des malades d’amour. Comme si ses larmes coulaient dans nos veines. Quand nous pleurons, c’est Phèdre qui pleure avec nous. Moi et tous les rejetés amoureux. Elle est nous, nous sommes Elle.

Combien j’ai été humiliée et combien la culpabilité a été ma croix. Mes amoureux disparus, mes proches, notre société tout entière m’ont apporté sur un plateau ce constat dont je ne parviens à me détacher et dont je suis, dans un océan de honte, convaincue : Je suis bien trop nulle pour me faire aimer.

Ces bourreaux m’ont conduite chez les fous.

Je les ai tant aimés, tant désirés, prête à tout pour les avoir et les chérir le temps qu’ils auront accepté de me concéder.

Cet étudiant aux yeux bleus qui m’a initiée à la philosophie durant ce lumineux mois de juin alors que je passais mon bac.

Ce futur médecin, brun et immense, auquel j’ai sauté au cou dans une boite de nuit, sans même connaître son nom, et que j’ai poursuivi jusqu’en Bretagne sans relâche et sans gain de cause.

Un vieil amoureux d’enfance, devenu grand et magnifique, qui m’accorda deux nuits avec lui, 15 ans après notre – mon – premier baiser dans la cour de récré… avant de me mettre à la porte de chez lui à coups d’aspirateur, définitivement…

Ce beau blond caché derrière une paire de lunettes rectangulaires rencontré dans une salle commune d’étudiant dans ce campus de Yokohama. Il fit éclater ce qui me restait d’illusions et m’abandonna, comme le Japon.

Un bel Allemand, les yeux couleur de glace, devenu secrétaire du parti communiste de Berlin.

Un instituteur, très brun, la silhouette longiligne et la voix grave, qui se pavanait face à mes demandes, m’accordant un intérêt douteux jusqu’à une nuit avec lui, afin de mieux disparaître sans que je n’y comprenne rien.

Un photographe new-yorkais, hystérique, bruyant, ancien camé, qui m’offrit le plus beau séjour dans les lieux secrets de Manhattan.

Un Franco-libanais, le corps maigre, le visage marqué, sans intelligence et sans gentillesse, dont j’étais folle. Je passais avec lui un atroce week-end en Toscane pour me faire jeter à notre retour de la pire des manières, cette même semaine où j’obtins ma thèse de doctorat.

Un Italien irrésistible dans une froide nuit londonienne à qui je dis adieu, la mort dans l’âme, au petit matin à la station du métro St Pancras.

Un jeune écrivain, le regard plein de désir pour moi, fils d’immigrés tunisiens, qui m’invita dans la froideur d’un hiver à Montmartre pour un jeu cruel qu’il mena avec virtuosité jusqu’à ce que j’en tombe malade.

Autant d’hommes qui m’ont brisée, ont transformé mon quotidien en douloureuse attente et en frustration permanente, jamais soulagée. Toutes ces tristesses que j’ai canalisées, comme un esprit de vengeance que je n’ai cessé d’avoir dans les veines, en lectures, en peintures, en voyages, en ambitions, en années d’études, en heures de sport, en films que j’ai réalisés…

Tenter d’exploiter le meilleur de moi-même dans l’espoir de leur faire, peut-être, regretter leur rejet, leur mépris, leur indifférence, leur rupture, la perte de leur désir envers moi.

La volonté n’a de moteur plus puissant que l’atroce humiliation et le désespoir que nous font subir l’être aimé.

C’est mon histoire, celle des hommes que je veux et qui ne me veulent pas.

Ils s’appelaient Joan, Pierre, Nathanaël, Nicolas, Janis, Mariano, Guillaume, Samir, Daniele, Viktor…

Et lui s’appelait Clément.