« Quel est le point de rupture ? » : Elisabeth Filhol, La Centrale

Premier roman nucléaire, La Centrale d’Elisabeth Filhol est un procès verbal dans tous les sens du terme : récit clinique comme aventure du verbe. De ces textes qui happent et hantent, d’une séduction étrange, tout autant romanesque que politique, sociale, de ces objets littéraires qui semblent des évidences, stylistiques, structurelles.

Yann est l’un des ouvriers invisibles et intérimaires qui œuvrent au cœur des centrales nucléaires, soumis à la triade infernale du risque, du nomadisme et de la précarité : « Les autres, comme moi, ne sont là que pour les trois à cinq semaines que dure un arrêt de tranche, maintenance du réacteur et rechargement en combustible, de mars à octobre les chantiers se succèdent à travers la France et les hommes se déplacent d’un site à l’autre, tous salariés de sociétés prestataires ».

Tous vivent une tension extrême, permanente, vont vers ce « métier à risques » par nécessité mais aussi « en dernier ressort, pour aller jusqu’au bout, pour atteindre ce point vers lequel tous les désirs convergent dans leur ambiguïté, ce point central d’où tout part, d’où toute l’énergie primaire est issue. S’en approcher au plus près, sentir son souffle. D’une telle puissance. Dont on connaît bien les effets dévastateurs. Mais qui a sur les hommes, du moins certains hommes, une force d’attraction incomparable – sur certaines femmes aussi peut-être, je ne sais pas, il n’y a pas beaucoup de femmes dans les centrales ». Là est encore le sens du terme exposé en titre : un « point central », le punctum même de notre présent, un lieu qui concentre ce qu’est notre contemporain dans ses injonctions contradictoires, un lieu depuis lequel situer ce qu’est le monde et notre place dans ce dernier.

Un seul impératif pour ces intérimaires, ne pas dépasser « la dose », l’irradiation maximale autorisée par ouvrier et par an. « EDF encaisse les profits, vous encaissez les doses ». Le risque est double : se déglinguer définitivement la santé mais aussi être mis à l’écart des centrales pour plusieurs mois donc perdre son travail. Yann, comme Loïc, comme Jean-Yves, se déplacent de lieu en lieu, d’enclave en enclave – 19 sites, 58 réacteurs en France, « trente-cinq à quarante mille hommes dispersés sur tout le territoire, avec des risques propres et une tournure d’esprit » –, comme ce roman bipartite (Chinon, Le Blayais). Leur quotidien divisé entre le boulot dans la centrale et le camping où ils partagent repas, caravanes et une solidarité particulière.

« Impénétrable, indestructible. Et ce que l’hermétisme du dehors traduit du dedans ».

Yann dévoile l’indicible, l’invisible, l’interdit, la vie dans ce lieu paradoxal : si imposant qu’on ne le voit plus, si présent qu’il en est absent, une zone intermédiaire et interdite, un lieu à part, comme peut l’être une prison, un même terme désignant d’ailleurs l’univers pénitentiaire et l’univers nucléaire. Un lieu qui est un paysage, un espace, un corps avec son langage (ses codes, son jargon), sa temporalité, son bruit si particulier (sourd, permanent). Un autre réel.

« Le temps va ici différemment, à l’écart du cours normal des choses, selon un rythme qui n’est pas celui de l’horloge biologique ».

Yann a atteint la dose, on l’a « mis au vert », il raconte son arrivée dans le nucléaire, les doutes, le stress, les angoisses, ceux qui renoncent, ceux qui se suicident, le « risque permanent, statistique, de surexposition ». « Chair à neutrons. Viande à rem », la sous-traitance, derrière des murs infranchissables. Avec ceux qui travaillent, ceux qui protestent, comme chaque 26 avril, anniversaire de Tchernobyl. Un univers de chiffres aussi — statistiques, échelles de risques, évaluations… — de procédures, de codes couleurs. Et des hommes, dans cette « cocotte-minute », qui ont « la sensation de vivre ça dans un état second, non pas de somnambulisme ou de rêve, mais de détachement », ce que rend magistralement le style de l’auteur.

Elisabeth Filhol

« Quelque chose de central a été atteint »

La centrale est un roman ultra-contemporain, par son sujet et ses enjeux écopoétiques, son rythme, son dispositif narratif et son atmosphère, dense, élastique, sous adrénaline, travaillée de fissions, un roman de l’exposition, au sens plein : un document et un texte du risque radioactif sur ces hommes. Tout le monde a déjà vu des centrales, de loin, au détour d’un fleuve, à la télévision. Elisabeth Filhol nous plonge au centre de sa Centrale et modifie notre regard avec ce livre implacable et irradiant.

Elisabeth Filhol, La Centrale (2010), Folio, 144 p., 6 € 20 — Lire les premières pages