L'Intérêt de l'enfant

Ian McEwan est le romancier de l’ambiguïté, maître de la mise en récit de la confusion des sentiments. L’Intérêt de l’enfant ne déroge pas à la règle : à travers un remarquable portrait de femme tiraillée entre sa déontologie et ses aspirations, il rend compte de la société tout entière, de nos vies contemporaines confrontées aux notions de religion, de justice, de libre-arbitre et de droit.

Jonathan Dee

Jonathan Dee construit sans doute l’une des œuvres les plus stimulantes de la scène littéraire américaine : ont été traduits en français Les Privilèges, La Fabrique des illusions et Mille excuses, tous disponibles en poche chez 10/18.
Pour lui, « les romanciers écrivent en opposition au récit majoritaire, à la culture dominante, ils œuvrent à une contre-culture». Ses romans sondent le dessous des apparences : sous la normalité de façade, les jeux de dupe, illusions et mirages, qu’il s’agisse des rouages de la publicité (La Fabrique des illusions), de la société américaine en général ou du couple (Les Privilèges, Mille excuses), soit cette « différence entre la vérité et l’apparence de la vérité » au centre de nos vies contemporaines, privées comme politiques ou médiatiques. Panorama.

Salman Rushdie
Salman Rushdie

« Le monde explosait autour de lui » : on est en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, de la libération de Nelson Mandela, des émeutes de la place Tien’anmen, et, le 14 février, de la fatwa que l’ayatollah Khomeini lança contre un écrivain, Salman Rushdie, et un livre, Les Versets sataniques. « Le fond de sa pensée était : je suis un homme mort. » Toute la vie de Salman Rushdie se recompose à partir de cette date qui ouvre Joseph Anton, lui imposant une relecture de sa propre vie.

Hervé Guibert Vice

Vice est le second texte écrit par Guibert après La Mort propagande (éd. Régine Deforges, 1977). Du premier texte au second, une même démarche — l’expérience, le corps, le parcours de fantasmes, un travail sur les limites du représentable —, un même objet esthétique et politique au centre du travail : la mort. Dans La Mort propagande, elle était inscrite dans le corps-même de Guibert : « l’ultime travestissement, l’ultime maquillage, la mort. On la bâillonne, on la censure, on tente de la noyer dans le désinfectant, de l’étouffer dans la glace. Moi je veux lui laisser élever sa voix puissante et qu’elle chante, diva, à travers mon corps. Ce sera ma seule partenaire, je serai son interprète. Ne pas laisser perdre cette source de spectaculaire immédiat, viscéral. »

Guibert La Mort propagande

La Mort propagande est une somme, celle d’une vie, autoportrait troublé et troublant en douze courts chapitres, celle d’une œuvre. Comment ne pas s’étonner qu’Hervé Guibert, qui médiatisera sa maladie, véritable installation artistique et cri, écrive, dès 1977 :

« À l’issue de cette série d’expressions, l’ultime travestissement, l’ultime maquillage, la mort.

Guibert lettres à Eugène

Parues, chez Gallimard en 2013, des Lettres à Eugène (Savitzkaya) d’Hervé Guibert, seul volume de correspondance dont l’écrivain a autorisé la publication dans la dernière ligne de son testament littéraire, le 3 novembre 1991. Ainsi s’achève « la publication des œuvres inédites posthumes d’Hervé Guibert, telle qu’il en avait fixé le plan, avant sa disparition », comme le précise une note liminaire.

Laird Hunt Photo : Dominique Bry
Laird Hunt Photo : Dominique Bry

Après Les Bonnes gens, Laird Hunt poursuit sa grande fresque romanesque de l’Histoire américaine avec Neverhome (Actes Sud). Mais non l’Histoire telle qu’un imaginaire collectif aime à la construire et la raconter, une histoire par des vies minuscules, marginales, étouffées qui, mises en lumière par l’écrivain, sont comme des vues anamorphiques : elles changent la perspective, déséquilibrent ce que l’on pensait savoir, permettent de voir et comprendre autrement.

Laura Kasischke
Laura Kasischke

Alors qu’en cette rentrée littéraire les éditions Page à Page publient le premier recueil de poésie de Laura Kasischke (Mariées rebelles), retour sur ses trois derniers romans, disponibles en poche — Conte d’hiver, Les Revenants et En un monde parfait — et parcours de son univers singulier, sondant la complexité du monde sous ses dehors ordinaires.

Ils sont six, sous un tipi du Summer Camp Spirit-in-the woods, durant l’été 1974, six, trois garçons, trois filles soit beaucoup de possibilités. Ils décident de s’appeler Les Intéressants, surnom ironique comme on peut l’être quand on est encore adolescent, soit au bord du passage à la vie adulte, quand les rêves peuvent se muer en regrets, les espoirs en désillusions et que la personnalité « épaisse et définitive » ne laisse « quasiment aucun espoir de se réinventer ».

les saisons de Louveplaine

En 2010, avec Les hommes-couleurs, son premier roman, Cloé Korman explorait déjà les frontières, présent et mémoires, destins individuels et collectifs. En 2013, avec Les Saisons de Louveplaine, elle revient à ses thèmes de prédilection en les déplaçant : du Mexique à une cité imaginaire du 93 mais toujours le roman comme moyen de « porter nos regards au-delà de la clôture, notre curiosité plus loin ».

Les hommes-couleurs

Les hommes-couleurs est le premier roman de Cloé Korman, née en 1983. Autant le souligner tout de suite, « premier roman » oui, comme pour en finir avec l’étiquette — tant l’art de la fiction, du suspens, la maîtrise, le talent, le sens poétique comme politique sont époustouflants.
Les Hommes-couleurs n’est pas un roman que l’on se contenterait de lire ou même d’apprécier. On reste littéralement suspendu le temps du récit, dans un ailleurs temporel et géographique, pris dans les méandres d’une intrigue dense et singulière, entre surface et abîmes, présent et mémoire, récit et légendes, destinées individuelles et collectives, dans cette zone surréelle que seule la littérature sait habiter.