La poésie comme problème : Emmanuel Hocquard (1940-2019)

Emmanuel Hocquard

La mort des autres nous laisse un peu bête. On ne sait quoi dire. Que dire ? L’expérience de la mort des autres est celle de l’inadéquation du langage, de son inanité, de son caractère fuyant. Cette espèce d’hébétude est d’autant plus vraie lorsqu’il s’agit de dire à propos d’un écrivain, et d’un écrivain comme Emmanuel Hocquard qui, à travers sa pratique de l’écriture, a fait du dire, d’abord, un problème. Pourquoi dire ce qu’il a déjà dit, ce qu’il a fait dans son écriture et qu’il suffit de lire ? On ne peut qu’inviter à lire, et pour cette invitation, on ne peut qu’ânonner, comme toujours.

Emmanuel Hocquard n’a cessé de questionner l’écriture, de faire de ce questionnement, de cette remise en cause, son écriture même. L’écriture, pour lui, n’est pas une évidence, n’est plus une évidence. De fait, pour tout écrivain, l’écriture ne va jamais de soi, et écrire consiste à aborder, à développer, à faire proliférer cette non évidence de l’écriture et du langage, son obscurité. L’écriture et le langage sont d’abord des problèmes, et écrire, c’est ne surtout pas résoudre ce problème mais le déplacer, l’agrandir, le faire exister selon le maximum de dimensions.

Le rapport d’Emmanuel Hocquard aux écrivains, aux autres genres, aux autres poètes et courants poétiques, passe systématiquement par le filtre de cette problématisation. Son point de vue critique à l’égard, par exemple, du lyrisme, concerne d’abord les « évidences » du langage et du soi que le courant lyrique peut impliquer sans les interroger, sans les problématiser dans toutes leurs composantes.

Dans Les Elégies, par exemple, Hocquard cherchera quelque chose qui pourrait se définir comme un lyrisme mais dans l’écriture, un lyrisme paradoxalement lié à la poésie littérale, où il s’agit moins de l’expression d’un sujet que d’un effacement de celui-ci au profit d’un dehors du monde : le langage y est tourné vers le dehors, vers les choses, les gens, les faits, les événements, et l’écriture est d’abord composée en vue de ce dehors. Chez Hocquard, le poème élégiaque ne dit pas un passé, des sentiments, un extérieur du langage à l’aide d’un langage qui pourrait les dire, les représenter : il fait exister ce passé – ou son existence en tant que mots et phrases et livre –, il le construit dans le langage, par le langage, et essentiellement dans et par le langage. Le poème est plus performatif que représentatif, si l’on veut. Le sujet élégiaque est alors l’écriture, un impersonnel producteur d’un « il y a ».

L’essentiel est le langage comme écriture, c’est-à-dire construction, agencement, assemblage : non le langage évident et commun mais le langage sans cesse réinterrogé et perçu dans sa dimension performative, dans sa dimension de machine productrice de ce qui est dit et du sens (ou de l’absence de sens). Ce qui devient évident, ici, est que cette machine doit être construite, détruite, reconstruite, et que chaque écrivain, chaque œuvre de chaque écrivain vise à la construction de telles machines, comme à leur démontage, leur remontage autrement. Si, pour Hocquard, écrire consiste à fabriquer une machine, lire une œuvre consiste à fabriquer ses machines de lecture ou à suivre les machines inventées par tel auteur ou telle auteure. Le livre, ainsi, porte en lui sa propre logique, réinvente une façon de lire comme une façon d’écrire, recrée un langage, les conditions du sens ou de son absence.

Emmanuel Hocquard démonte et remonte l’élégie, démonte et remonte la machine lyrique – la « mécanique lyrique » – construisant d’autres machines productrices d’autres effets de sens, créatrices d’un tout autre rapport au monde, au langage, à soi. Cette reconstruction et ce qu’elle entraîne appellent d’autres problématisations qui prolifèrent et constituent les éléments à partir desquels se développe la poétique d’Emmanuel Hocquard. Se posent la question de celui qui écrit mais aussi celle du destinataire. Se posent la question de la forme mais aussi celle du support et de la diffusion. Se posent la question du sens mais aussi celle des savoirs convoqués pour la production et la création de ce sens. Tout est passé au rayon laser du problème. Chez Hocquard, ces questionnements produisent des livres, des réflexions, des pratiques discursives. Ils le conduisent aussi à concevoir des conditions éditoriales singulières, avec les éditions Orange Export Ltd, ou encore à se faire l’explorateur ou le promoteur en France d’autres poésies, d’autres logiques et langues poétiques, comme la poésie américaine.

Cette attitude problématisante conduira Hocquard à développer un point de vue radicalement questionnant – le poète comme « privé », enquêteur, soupçonneux – sur les savoirs, sur les formes instituées de la littérature, sur les genres, sur la langue établie, sur les enjeux reconnus de la poésie, etc. Il ne s’agit pas de faire encore de la poésie, ni de la refonder autrement, mais de problématiser tout ce qui s’y rattache ou la constitue pour inventer d’autres poésies, d’autres formes poétiques, d’autres finalités poétiques, d’autres types de livre. Il y a chez Hocquard un sens aigu de la contingence et de l’histoire, comme il y a un sens aigu de la création, l’idée forte qu’écrire, c’est créer à tous les niveaux. Écrire, chez Hocquard, correspond d’abord à une injonction à la création de formes, de sens, de livres, de conditions de diffusion, nouveaux. Il ne s’agit pas de se détacher de ce qui a été fait, mais de continuer ce que les poètes ont toujours fait : créer du nouveau. Si, pour Hocquard, la poésie est « une affaire d’organisation logique de la pensée », cette organisation logique n’est pas immédiatement donnée ni dans la pensée ni dans les formes établies de la poésie : elle est à inventer, à créer et recréer encore. Et ce mouvement incessant de la poésie nécessite une problématisation incessante de la poésie elle-même, de toutes ses conditions et finalités – cette problématisation radicale étant la poésie elle-même, c’est-à-dire le processus d’une création perpétuelle qui est la poésie.

Cette attitude à l’égard de la poésie traverse l’ensemble de ce qui sera donc le dernier de ses livres publiés du vivant d’Emmanuel Hocquard. Dans Le cours de Pise, Hocquard ne cesse de rappeler la nécessité d’apprendre à désécrire avant d’écrire : écrire, c’est d’abord désécrire, ne plus savoir écrire et inventer des machines d’écriture nouvelles. Écrire, c’est d’abord généraliser le doute et le questionnement, de manière radicale, quitte à poser les questions au premier abord les plus idiotes ou les plus absurdes. Écrire, ce n’est pas du tout tracer des mots, relier des phrases, composer selon les formes à disposition, évidentes, mais c’est interroger les conditions de tout cela, conditions historiques autant qu’institutionnelles, afin de les subvertir, car la création nécessite cette subversion.

Et Le cours de Pise, qui se donne comme la reproduction d’un ensemble de textes relatifs à l’enseignement d’Emmanuel Hocquard à l’École des Beaux-Arts de Bordeaux, est surtout un livre qui rassemble, dans le dit comme dans le dire, tout ce qui constitue le rapport d’Hocquard à la poésie : livre-somme, si l’on veut, mais surtout livre hybride, livre qui fait de l’agencement d’éléments hétérogènes son principe directeur.

A la fois exposé théorique, ensemble d’anecdotes, indications pour les conditions du cours, souvenirs, recueil de citations privilégiées, etc., Le cours de Pise réalise ce qui parcourt l’ensemble de l’œuvre d’Hocquard : une machine hétérogène, exhibée en tant que telle, machine langagière produisant le monde et débordée par le monde, machine pour un sujet multiple, pour un espace impersonnel de création, machine pour une vigilance toujours exigeante… Le cours de Pise serait comme le livre de poésie par excellence selon Emmanuel Hocquard, surtout en ce qu’il n’a pas du tout l’air d’être un livre de poésie.

Emmanuel Hocquard est donc décédé aujourd’hui. Mais on ne sait pas bien ce que cela signifie. Un appel aussi constant et radical à la création poétique pourrait-il mourir ? Comment l’affirmation de la vie poétique, de la poésie comme vie pourrait-elle mourir ? Il faut lire cette vie.

Emmanuel Hocquard sur le site des éditions POL.