Les bruits de langues, ils se tendent et se braquent, ouvrent les mots pour sortir des livres. Ils rentrent, insidieux, dans vos oreilles et murmurent quelque chose qui vient du fond. Ces bruits de langues, dans la bouche d’autrices et auteurs contemporains, racontent quelque chose qui gronde. Une envie de dire, crier, dessiner, filmer, chanter, rapper, lire et partager. Et surtout une nécessité, une urgence à écrire pour donner voix aux invisibles.

Un Livre des places, donc. Soit, dans la lignée des essais collectifs Inculte, pluralité de voix en feuilleté pour évoquer un lieu politique et littéraire, un siècle En procès ou les matériaux du roman. Ici, les places comme lieu articulé et problématique, un foyer de revendications et contestations, le surgissement et l’expression d’une voix dissonante, en plein cœur de la cité, à la fois rassemblée et diffractée, dont ce volume se veut l’objet-livre métonymique.

Des châteaux qui brûlent, d’Arno Bertina, met en scène l’occupation par les employés d’une usine d’abattage et de conditionnement de volailles. Ce conflit social particulier permet la perception comme à la loupe d’un monde qui est en lui-même conflictuel : le monde actuel du néolibéralisme qui implique l’antagonisme entre les intérêts, le rapport de force, la relation sociale comme guerre, avec ses vainqueurs, ses victimes, ses morts.

Sans doute notre contemporain est-il taraudé, secrètement, soudainement, par l’idée, impossible mais toujours vive, d’un contre-livre, d’un Livre nu et comme noir qui aurait compris dans l’envers négatif et comme néantisé de toute Littérature, qu’écrire, ce serait désormais écrire après tous les livres, bien après les bibliothèques, quand la dernière page du dernier livre a été tournée depuis longtemps et que tous les livres sont à présent refermés et rangés, irrémédiablement.

Le 22 octobre prochain la Maison de la poésie consacrera une après-midi à l’œuvre de Claude Ollier. Organisé par l’association Les mondes de Claude Ollier, cet hommage proposera des lectures, des interventions et dialogues autour de cette œuvre importante, à parcourir et découvrir encore. Entretien avec Arno Bertina qui participera à cet hommage.

Arno Bertina © Patrick Gherdoussi
Arno Bertina © Patrick Gherdoussi

Un jour Gilles Ballot est venu jouer chez moi. Nous avons treize ans, c’est une amitié « de loin » car Gilles est ombrageux, colérique et bagarreur. Au collège il est bien meilleur élève que moi mais j’ai très vite l’impression que je vais gagner la partie d’échecs que nous commençons car Gilles fait n’importe quoi ; il sacrifie des pièces, il me les donne. Tout à ma joie de les « manger » je ne me rends compte de rien. Et je me prépare déjà à lui expliquer, une fois la partie gagnée, qu’on ne joue pas comme ça. Mais à cette impatience, très vite (la partie ne va durer que 6 ou 7 minutes) va succéder un agacement, et une inquiétude : est-ce qu’il n’est pas en train de prendre la partie à son compte ? Et là, qu’est-ce que c’est que cette position ?! Mon roi est mat et je l’ai dans l’cul ?

Arno Bertina © Patrick Gherdoussi
Arno Bertina © Patrick Gherdoussi

Arno Bertina écrit que J’ai appris à ne pas rire du démon est « peut-être aussi une biographie », celle du chanteur américain Johnny Cash. Mais, en même temps, le livre est une fiction, moins dans le sens où il s’agirait de produire une vie imaginaire de Johnny Cash, une vie « romancée », que d’extraire de cette vie ce que la fiction peut en extraire, qui ne peut être qu’écrit – d’atteindre le niveau où la vie est fiction, c’est-à-dire indétermination, mouvement, multiplicité, paradoxe.

© Anissa Michalon
© Anissa Michalon

Numéro d’écrou 362573 juxtapose une fiction d’Arno Bertina et des photographies d’Anissa Michalon. Le texte et les photos tournent autour d’un des personnages, Idriss, qui n’est pas qu’un personnage de fiction mais renvoie à une personne réelle. Idriss est originaire du Mali, immigré clandestin en France. Il est, comme on dit, un « sans-papiers ».

130

Température anormalement haute, paysage suscitant une forme « d’inquiétude très animale », un moteur de moto semble près d’exploser. L’asphalte est-elle en train de fondre ? Se multiplient les manifestations d’un malaise du narrateur. Que signifient tous ces signes ? Nous ne le savons pas plus que lui : « si des signes me parviennent […], je ne les interprète pas, complètement largué ».