Le 7 septembre 2018, le NPC Wojak est devenu gris. Le Wojak est ce personnage au crâne chauve et à l’expression mélancolique, dessiné à la va-vite sur une tablette graphique dans les années post-crise de 2008. On le trouve associé, notamment dans des mèmes, soit à toutes sortes de situations marquant une distance au monde, soit à une expression de sentiments forts dans un univers froid. Mais c’est une dizaine d’années plus tard que l’une de ses déclinaisons les plus courantes le transforme en un avatar grisâtre du Non Player Character, le personnage qui dans les jeux vidéo n’est commandé que par le programme, sans aucune autonomie. Le NPC Wojak symbolise alors l’absence de pensée intérieure, le type qui vous répète mécaniquement le discours extérieur, comme un droïde au programme plat.
En 2009, l’affiche du 62e Festival de Cannes créée par Annick Durban souhaitait, selon son auteure, « ouvrir une fenêtre sur la magie du cinéma et inviter au rêve ». Charme dont est né ce scénario de court-métrage inspiré du photogramme de L’Avventura de Michelangelo Antonioni (1960) avec Léa Massari et Monica Vitti, décédée le 2 février 2022. Hommage + action + ciao Monica.
Aujourd’hui paraît le troisième roman de Nina Leger, aux éditions Gallimard. Antipolis est un récit singulier qui ne se situe dans une ville (Sophia Antipolis) que pour mieux échapper à toute assignation, géographique comme historique ou narrative. Ici « l’espace s’éparpille en questions », comme l’écrit Nina Leger en héritière assumée de Georges Perec. Mise en récit d’une enquête de terrain et d’une plongée dans documents, archives et blancs de l’Histoire, Antipolis est un objet sidérant. Nina Leger a accepté de revenir pour Diacritik sur sa genèse et sa composition, dans un grand entretien.
« Nous voulons croire à l’innocence des histoires, mais chacune est violente dans son ignorance des autres et dans l’acharnement qu’elle met à exister seule — recouvrant, conquérant, annexant, établissant un domaine dont elle se déclare unique propriétaire. Dès qu’une histoire est dite, les autres sont tues », écrit Nina Léger dès les premières pages de son nouveau livre, Antipolis, qui paraît aujourd’hui chez Gallimard.
Une cinquantaine de chaises vides, sagement alignées, installent l’attente sur le plateau, salle des pas perdus ou hall de gare qu’arpente rapidement Adama Diop qui n’est pas encore Lopakhine. Sa première adresse au public, toutes lumières allumées dans la salle, fait sourire ou rire : notre attente a été longue aussi de cette Cerisaie sans cesse retardée par le covid et ses contraintes ! J’ai, pour ma part, pris trois fois ma place avant que la rencontre puisse enfin avoir lieu… L’attente est donc une expérience commune, personnages et public d’emblée réunis par la suppression du quatrième mur sont impatients d’accueillir enfin cette petite famille revenue de loin, cette troupe bigarrée réunie par Tiago Rodrigues.
2 extraits de l’album « La Planète Sauvage » (Fire Records, 2021).
Et si Le Tartuffe qui interroge les apparences, l’hypocrisie et la séduction cédait au jeu des apparences au point de se révéler lui-même une flagrante imposture mettant mal à l’aise le public ? Telle est la question insistante sinon extrêmement gênante que ne manque pas de soulever la très problématique mise en scène par Ivo Van Hove du Tartuffe de Molière donné à l’occasion de la célébration en grande pompe des 400 ans de la naissance du dramaturge à la Comédie Française.
Certaines disparitions suscitent un grand émoi, y compris (et probablement surtout) chez les personnes qui n’ont jamais approché de près ou de loin ce ou cette disparu(e) qui les aura pourtant marqués de manière indélébile, ayant insidieusement imprimé dans leur tête des ritournelles, des mots ou des images dont il ne leur sera pas facile de se débarrasser. D’autres sont, au contraire, à peine annoncées. Il m’arrive d’informer mes amis d’un décès, sur Facebook par exemple (ma page n’étant pas publique), et d’ainsi tenter de conjurer l’indifférence.
Jean-Claude Carrière, décédé il y a un an, le 8 février 2021, a scénarisé six films de Luis Buñuel : Le Journal d’une femme de chambre, Belle de jour, La Voie lactée, Le Charme discret de la bourgeoisie, Le Fantôme de la liberté et Cet obscur objet du désir. À la mort de Buñuel en 1983, tel un disciple en bouddhisme, Carrière s’est fait la promesse de ne jamais refuser une occasion d’évoquer l’œuvre de celui qui lui avait tant donné pendant presque vingt ans, et qu’il considérait comme son Maître. En 2008, Jean-Claude Carrière m’accueillit dans sa maison de Pigalle sous un soleil pâle d’hiver, me conduisit au sous-sol. Nous nous sommes installés côte à côte dans un canapé confortable. Un chat noir bondit, glissa sur nos genoux et veilla sur cet entretien-fleuve aux allures de conversation. Cette boule de poils qui parfois ronronnait me rappela le bestiaire symbolique si cher à Buñuel. Et si ce jour-là, l’esprit du Maître nous avait enveloppés ?… Cher Jean-Claude, où que plane votre âme, quelle que soit l’incarnation de votre écorce, je vous espère en symbiose, en fusion avec Don Luis.
Une voix s’est tue, celle d’un ami et d’un immense écrivain, artisan d’une œuvre touchant à la poésie, au roman, à la nouvelle, au dessin et à la peinture, auteur d’une production patiemment élaborée comme une invitation au voyage et au merveilleux, délibérément placée sous l’aiguillon du désir, probablement le signifiant majeur ayant aimanté son exigeant travail de la langue.
Juger une série sur la foi du premier épisode est un exercice périlleux. En découvrant une nouvelle production, on risque les bonnes comme les mauvaises surprises, de désillusions perdues en temps gagné à faire autre chose que de s’avachir devant un spectacle dispensable. Il arrive aussi que la frontière entre le bon et le moyen soit fine au point que si l’on ne passe pas un mauvais moment, on n’exulte pas pour autant, quand bien même le show runner s’appellerait Julian Fellowes, scénariste de Gosford Park, créateur de Downton Abbey et Belgravia.
2 extraits de l’album « Janet » (Virgin, 1993).
« (…) dans des documents de 1920 sur les « Événements de Saramao », j’ai vu un cliché où des femmes de Musha portaient chacune une tête coupée et, alignées sur plusieurs cercles devant le poste de police de Musha, célébraient par des danses « l’offrande de la chasse aux têtes », on peut imaginer comment les Tuuda, avec un butin de cent une têtes, ont dû fêter leurs prises, le soir des Seconds Événements de Musha, dans une ivresse orgiaque qui a duré de l’aube à la nuit tombée, le degré de cette débauche « fusionnelle » les a entraînés de la frénésie de la danse à la transe et à la copulation, nul risque qu’ait pu se manifester, au cours des siècles passés, une débauche comparable chez les Han de l’Île…
Bien sûr, le dernier roman de Joshua Cohen ravira les amateurs de caméo avec l’apparition tonitruante de Benjamin Nétanyahou dans sa dernière partie. Mais il ne faudrait pas réduire cette œuvre à ce patronyme devenu dynastie. Mieux vaut accorder une grande attention à son sous-titre : Les Nétanyahou, « ou le récit d’un épisode somme toute mineur, voire carrément négligeable, dans l’histoire d’une famille très célèbre » qui souligne sa dimension de fable ironique et d’histoire morale. Joshua Cohen signe avec Les Nétanyahou un immense et irrésistible roman des conflits sous l’apparence inoffensive d’un campus novel et d’une satire du monde académique.
Retour sur Mon plan, à l’occasion de cet entretien avec Maël Guesdon, où il est question d’enfance, des présocratiques, d’écriture et de lecture, du récit de soi et de son impossibilité – et, bien sûr, de poésie.