Dessine-moi un PNJ

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Le 7 septembre 2018, le NPC Wojak est devenu gris. Le Wojak est ce personnage au crâne chauve et à l’expression mélancolique, dessiné à la va-vite sur une tablette graphique dans les années post-crise de 2008. On le trouve associé, notamment dans des mèmes, soit à toutes sortes de situations marquant une distance au monde, soit à une expression de sentiments forts dans un univers froid. Mais c’est une dizaine d’années plus tard que l’une de ses déclinaisons les plus courantes le transforme en un avatar grisâtre du Non Player Character, le personnage qui dans les jeux vidéo n’est commandé que par le programme, sans aucune autonomie. Le NPC Wojak symbolise alors l’absence de pensée intérieure, le type qui vous répète mécaniquement le discours extérieur, comme un droïde au programme plat.

Au milieu des années 1980, le psychologue Stanley Milgram, désormais mondialement connu pour son expérience visant à observer jusqu’à quel point un individu peut administrer à un inconnu des décharges électriques se bat contre la maladie pour poursuivre ses recherches sur les « cyranoïdes ». Les cyranoïdes sont des personnes munies d’un récepteur radio dissimulé derrière l’oreille. Elles rejouent en quelque sorte la scène de Cyrano de Bergerac dans laquelle le célèbre Gascon caché sous le balcon dicte les paroles charmeuses prononcées par Christian à Roxane. Entre expérimentation et amusement, Milgram invite en laboratoire divers cobayes, y compris un journaliste français d’Actuel. Le psychologue découvre avec étonnement leur incapacité à se rendre compte que les discours décalés tenus par une femme noire, un cireur de chaussures ou des enfants ne leur sont pas propres, et proviennent d’un tiers dissimulé.

Année Orwell oblige, c’est pour ses travaux antérieurs que l’auteur de la Soumission à l’autorité reçoit des invitations à venir débattre de l’actualité du fameux 1984. Milgram s’éteint peu avant Noël alors que les dernières années des blocs est-ouest vont bientôt mettre au rebut le gris, le monotone, la perte d’individualité et les déplacer vers la fiction. Les dystopies seront souvent tributaires de tout un imaginaire emprunté à l’histoire récente : un imaginaire dans l’imaginaire.

Le NPC Wojak nous renvoie donc au gris, à un gris aussi gris qu’une mauvaise création inspirée d’Orwell. On pourrait dire d’un gris polonais, pour abuser du cliché (et de l’origine floue du mème créé sous pseudonyme, wojak signifiant soldat en polonais). Héritier de toutes les représentations de la standardisation ou de la déshumanisation du vingtième siècle, on le démultiplie parfois, comme les armées de clones, comme les rhinocéros de Ionesco qui emplissaient l’arrière-scène du théâtre. Lors de la campagne américaine de mi-mandat, des partisans de Donald Trump se sont emparés du nouveau Wojak pour inonder twitter d’innombrables comptes parodiques, de multiples bots arborant divers profils de NPC aux discours progressistes et répétitifs pour mieux démonétiser ceux-ci (toute ressemblance avec des agissements similaires en France n’est vraiment pas fortuite). Il n’y a plus eu qu’à agiter la liberté d’expression lorsque la plateforme a finalement décidé de désactiver ces comptes destinés à réveiller les électeurs endormis par les démocrates.

De manière semblable, l’emploi de l’ironie pour déjouer la duperie se retrouve dans la vidéo Another NPC in the Wall, gagnante d’un concours en octobre 2018 sur le thème des NPC lancé par le site emblématique de l’alt-right Infowars. Comme dans le film Invasion Los Angeles de John Carpenter (They live 1988) dont les images sont ici détournées, un homme découvre une réalité différente selon qu’il chausse et déchausse ses lunettes. La ville dans laquelle il évolue devient alors grise, les personnes en costume, ainsi que les visages dans les magasins sont remplacés par d’impersonnels NPC. Tout n’est plus qu’injonctions à obéir, à consommer et à dénigrer le président à la banane orange. La version de Carpenter, bien sûr, s’en était tenue à un dévoilement de la domination de l’argent et de la société de consommation telle qu’elle se renforçait avec l’arrivée de Ronald Reagan. Les NPC étaient alors des extra-terrestres. À la même époque, Milgram tentait de faire expliquer les enjeux de l’endettement public par des cynaroïdes dont les paroles étaient soufflées à distance par des étudiants en économie. Mais la critique de l’aliénation pratiquée dans le contemporain Another NPC in the Wall tient plus d’une sorte de retour vers le futur qui semble avoir un alien de retard. Les citoyens de nos villes sont-ils simplement « trompés » par les marchandises et les mots d’ordre ? Ou bien ne sont-ils pas doublement bernés lorsque leurs villes sont quadrillées par les sociétés de vidéosurveillances et le développement des techniques de reconnaissance faciale dont les liens étroits avec la fachosphère américaine sont bien établis ?

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La perspective de celui qui voit ou ne voit pas que le Wojak est un Wojak est donc essentielle, tout comme notre capacité à confondre le discours du cyranoïde. Dans un monde où l’on éveille l’autonomie dès l’enfance, on ne se fait pas avoir par le programme. Il est de mise d’identifier les robots parmi nous et d’exercer son esprit critique sous peine d’injonctions du type “réveillez-vous !”. Auparavant, on se devait de repérer les aliens et les désigner à ceux qui n’auraient pas encore bien vu ; aujourd’hui on traite les autres de NPC, ou en français de PNJ (personnage non-joueur). Ou de mouton. Ou encore de Sheeple, un mot valise (Sheep + People) employé outre-atlantique depuis la crise financière de 2008.

Au bout du compte, cohabitent dans la masse de nos bavardages ou dans nos posts, un ensemble d’animaux et de machines, tous aussi mécaniques et vides de discernement les uns que les autres. Les recompositions perpétuelles des mèmes laissent apparaître autant de formes hybrides : moutons à têtes de NPC, golems à relents antisémites ou non, Wojak aux cerveaux apparents, forcément disponibles et asservis. Ce dernier thème de la manipulation cérébrale renvoie encore une fois aux lavage de cerveaux de la guerre froide et à un contrôle de nos esprits par des forces extérieures semblables à Invasion of the Body Snatchers (L’invasion des profanateurs tournée par Philip Kaufman), la version de 1978 que Milgram citait volontiers pour décrire son expérimentation des cyranoïdes.

L’asservissement, c’est donc les autres. Même les emprunts et les références trop systématiques à Orwell sont raillés pour leurs automatismes ou leur paresse de pensée. Dans le jeu permanent du non dupé, il va de soi de se gausser de ceux qui orwellisent en nombre, ou répètent de concert que l’autre est « un typique PNJ ». Il est de rigueur d’être moins programmé que son voisin. On peut lui reprocher d’en être resté à condamner les sheeple lorsque “tout le monde” est déjà passé à la chasse aux NPC ; ou en version française de parler encore mouton quand on fustige tous les PNJ. Le concours de lucidité semble sans fin : moi, je me rends compte qu’ils dénoncent en chœur ceux qui parlent tous pareil. En version plus sociologique : les classes moyennes décrient les moutons, alors qu’ils ne sont que des individus (des PNJ) dans la tourmente démocratique diagnostiquée par les classes supérieures, etc. En version philosophique old school : les contempteurs du monde agissent comme un troupeau, le troupeau que Nietzsche ou Kierkegaard nous invitent à mettre à distance, etc…

L’illusion ne réside pas tant dans mon incapacité à voir que tout est gris et automatisé mais dans la conviction que je suis enfin réveillé et qu’il me reste à dire des Wake Up Sheeple !, ou Réveillez-vous les moutons ! Car, si je me suis bien arraché de mon sommeil et que l’environnement me semble cette fois colorisé, rien ne me dit que je ne me trouve pas plutôt dans un emboîtement de rêves à l’intérieur d’autres rêves, emboîtement digne du film Inception : je ne cesse de me sortir d’un niveau de réalité qui ne me garantit jamais un nouveau réveil en sursaut à venir – le moment précis de l’idéologie, selon Slavoj Žižek. La diffusion galopante des téléviseurs couleurs au cours des années 70 a fabriqué un certain réel et ringardisé dans le même temps le monde du noir et blanc. La fameuse fin de l’histoire est encore rejouée dans ces séries prenant pour thème les années 80 où les personnages basculent dans un ouest vivant et tout colorisé, loin des ringards avec leurs vieilles télés similaires à celle que l’on n’a plus. Pourtant, les images de la chute du mur sont elles-mêmes, par leurs teintes et leur résolution, identifiables comme datées, distantes de notre quotidien, celui que l’on filme avec de grandes exigences de réalisme. Ce n’est pas notre possibilité d’appliquer nous-mêmes toute une gamme de filtres aux images, de griser un Wojak d’un simple geste qui accroît notre liberté. L’Histoire ne prend jamais fin. Mais nous pouvons aussi relâcher cette vigilance souvent orientée de manière négative vers le voisin, lâcher prise, nous mettre en veille et rejoindre, comme on ouvre tous les livres à la fois, tous les rêves et les cauchemars dont on ne se réveillera pas, remonter et redescendre les niveaux de sommeil pour nous rencontrer en Wojak de l’endoctrinement précédent ou à venir, en PNJ du vrai 1984 ou en cyranoïdes équipés d’AirPods répétant que tout va bien entre deux vagues épidémiques.