Jacques Abeille et le secret des grands écrivains

Jacques Abeille © Clara De Amorin

Une voix s’est tue, celle d’un ami et d’un immense écrivain, artisan d’une œuvre touchant à la poésie, au roman, à la nouvelle, au dessin et à la peinture, auteur d’une production patiemment élaborée comme une invitation au voyage et au merveilleux, délibérément placée sous l’aiguillon du désir, probablement le signifiant majeur ayant aimanté son exigeant travail de la langue. La voix de Jacques Abeille s’est éteinte : cette belle voix dont le timbre grave me bouleversait chaque fois qu’en public elle portait un de ses textes et l’offrait en partage, érigeant en cérémonie l’exercice désormais convenu de l’auteur qui lit sa page au terme d’une conférence ou lors d’une causerie dans un salon, et je n’étais pas le seul à en être chaviré, vous le diront toutes celles et tous ceux qui ont entendu lire Abeille ; cette voix profonde et généreuse qui, dans la sphère privée, conjuguait la plus exquise sensibilité et la rigueur intellectuelle, les ors de l’association et la rectitude éthique, les rires et la spontanéité d’une enfance jamais refoulée ni rabrouée et la fermeté d’un goût sûr et éclairé par l’étude et la bibliothèque.

Je suis bien incapable aujourd’hui de rassembler mes idées et les souvenirs pour dire la trajectoire de Jacques Abeille. Même si désormais j’ai suffisamment avancé en âge pour prononcer l’éloge funèbre des parents et des proches auprès desquels j’ai appris et évolué, avec lesquels je me suis senti véritablement vivant, le chemin parcouru par Jacques Abeille, je laisse le soin de le restituer et de l’analyser à d’autres, comme à Arnaud Laimé, au sein de l’université et partout où l’on continuera de le suivre dans l’exploration des attentes que nous avons chevillés au corps. Je ne me sens pas l’âme d’un biographe ni d’un nécrologue. Ces lignes (griffonnées après avoir sollicité l’autorisation de Pauline, son épouse) se sont imposées à moi ou, plutôt, l’affection dont Jacques m’a témoigné me les a commandées, comme pour payer ma dette, dans une sorte de dialogue délirant que je veux maintenir avec lui, alors qu’il a appareillé dimanche 23 janvier pour les incommensurables territoires du néant.

Jacques était souffrant, condamné au fauteuil ; depuis près de deux ans, il n’était plus sorti de sa maison. Lorsque je lui rendais visite, nous parlions de nos vies et de nos projets ; communions dans la conviction que le monde était entré en période d’anomie, celui dans lequel nous avions grandi, tempêté, lutté, ce monde jamais qualifié par nous d’ancien était en train de s’évanouir et un autre, insensé, transformant l’humain en prothèse de la machine, s’apprêtait à le remplacer, en dévastant la planète, et en arrimant les individus à des hochets technologiques ainsi qu’à une économie distributive qui privilégie le simulacre et la duplication de l’image. Nous ne nous lamentions pas ; nous constations que le processus de cette mutation était enclenché et nous nous réjouissions de ne pas être en position d’en voir la complète instauration. Jacques alors en profitait pour glisser qu’il était plus chanceux que moi puisque sa fin était proche et qu’il lui incombait de mettre sans délai ses affaires en ordre, ce qui avait pour conséquence de provoquer les protestations et les admonestations de Pauline et les miennes.

Et puis, cet automne, Jacques a contracté une vilaine bronchite. Nous avons convenu de nous revoir après sa guérison. Un peu avant Noël, au téléphone, il m’a confié que son agonie avait commencé. Je ne l’ai pas vraiment cru. Je suis allé en Suisse et à Biarritz. En rentrant à Bordeaux, début janvier, j’ai trouvé un exemplaire dans ma boîte aux lettres d’Un Carnet d’excursion, une plaquette élaborée avec Anne-Marie et Jean-Pierre Guillon (et rehaussée d’une préface de Vincent Bounoure). La quatrième de couverture reprenait une formule d’Abeille que j’ai ressentie comme un funeste présage. Inquiet, je l’ai appelé. En vain. Il ne décrochait pas. Par conséquent je me suis résolu à laisser sur son répondeur quelques mots insistants. Usant de son numéro, Pauline m’a transmis en son nom ses remerciements pour le souci que j’avais de sa santé. L’épouvantable nouvelle m’est parvenue samedi matin depuis la messagerie de l’écrivain. « Jacques nous a quittés. » J’en ai été abasourdi, je le suis encore. La camarde nous a enlevé Jacques.

Lorsque nous serons moins tétanisés par l’émotion et le chagrin, ses livres nous le rendrons, furtivement bien sûr, à la semblance des ombres qui trament sa production et sa création si bien que nous pourrons de nouveau entendre sa voix que la mort a, malheureusement, momentanément gelée. Et à terme, d’autres, plus jeunes, assurant notre relève, percevront à leur tour le miracle de son chant. Il le mérite d’autant plus que ce n’est que sur le tard qu’Abeille a accédé à la notoriété. Pendant des décennies, il n’avait été fêté que par une poignée de réfractaires et d’esprits libres. De ce succès d’estime, Jacques a été meurtri. Les tapages et les facilités l’agaçaient. Il ne s’en cachait pas. Ce qu’il déplorait et dont il s’offusquait c’était la course à la visibilité, les effets de mode et le mercantilisme. Lui avait un cap : si, comme l’a défendu Sigmund Freud, le rêve est toujours la réalisation d’un désir, réalisation qui n’équivaut pas forcément à une concrétisation et une « objectivation » de celui-ci, d’une manière analogique, l’écriture a continument été pour Abeille la voie par laquelle son imagination s’est épanchée dans la réalité sensible. Toutefois, il n’a pas agi à la façon de Jean-Jacques Rousseau, de François-René de Chateaubriand ou, plus près de nous, de Serge Doubrovsky. Dans sa littérature, il ne s’est pas raconté, il s’est gardé de tout penchant autobiographique ou autofictionnel ; il a préféré s’écrire, alimentant certes sa phrase de son vécu mais en substituant le caractère opératoire de la « nutrition » au témoignage « brut », à la confidence et à la transposition, et en précipitant les chimères qui le hantaient ou qu’il (s’)inventait dans une élégance et une efficacité formelles assez rares. Aussi, sous les auspices d’un féminin magnifié par Eros, a-t-il construit une œuvre dont tendanciellement l’adret (philosophique et élégiaque) a été signé de son patronyme et l’ubac (resplendissant autant qu’un soleil noir) attribué à un double, Léo Barthe – qui renvoie à la fratrie, ce qui n’a rien d’innocent quand on sait que c’est le frère de son géniteur qui a élevé Abeille. J’ajouterai que, si Jacques n’a pas cessé d’écrire à la mère, il aurait été comblé de dénicher pour ses textes un éditeur qui fût pour eux, et pour lui, un père… Il n’est pas impossible que l’attention qu’il m’a accordée ait été en partie déterminée par son appréhension de mes propres difficultés à me situer dans une lignée.

 

Pour terminer ces pauvres lignes, je commenterai ce qui m’apparaît comme l’ultime geste de Jacques. Durant l’année écoulée, sa voix a charrié des sentiments mêlés pour évoquer sa disparition : un stoïcisme que je qualifierai de surface présentait celle-ci comme étant dans l’ordre des choses, cependant sa lucidité dissimulait mal sa révolte contre l’humaine finitude. L’acceptation apparente de l’inéluctable sonnait faux. En dépit de ses fortes déclarations nous tournant Pauline et moi en dérision, Jacques ne se résignait pas à être escamoté par le mouvement même de la matière. Cette interprétation me paraît confortée par la mise en exergue au dos d’Un carnet d’excursion de ces vers auxquels j’ai fait allusion plus haut : « Le bruit de mes pas s’éloigne / Je m’efface. Je l’ai toujours voulu. » Est-ce au hasard que l’on doit la mise en avant de ce passage ? Je suis persuadé que non. Jacques a théâtralisé sa « sortie », il l’a orchestrée afin de triompher symboliquement de la faucheuse en feignant d’organiser lui-même son effacement. Jacques Abeille révèle ici le secret des écrivains dont raisonnablement on ne peut pas se passer : c’est à la lisière du désastre, et sans complaisance avec lui, que l’on réussit à faire la nique à la suprême ravisseuse… Environ deux semaines avant son décès, Jacques a perdu la parole et l’ouïe. Privé par conséquent de la langue pour communiquer avec les autres, c’est seul, radicalement seul, qu’il s’est embarqué avec Charon pour la traversée du Styx. Sauf si, doublant l’amour et le baume que Pauline lui prodiguait, les créatures vertigineuses qu’il a couchées dans ses livres lui ont dispensé réconfort et consolation.

Jean-Michel Devesa, Professeur des universités, écrivain