Colza est un nom des champs, mais c’est son nom à la ville — son nom de gouine urbaine, de serial amoureuse « torréfiée de salive ». Échappée à son Gers natal, l’écrivaine de Colza se déshabille de son nom d’héroïne de Giraudoux pour se plonger dans une vie et une fête d’identités qui sont des produits de la ville. Alice Baylac a le génie des formules frappées à la diable comme les médailles de guerres subversives : « Le Gers — cette affaire de famille ».

Le 16 juillet 1995, à l’occasion de la commémoration de la Rafle du Vel d’Hiv, Jacques Chirac reconnaissait, dans un discours qui fit grand bruit, « la responsabilité de l’État français » dans l’arrestation, et donc la déportation, de milliers de juifs, hommes, femmes et enfants. En acceptant de livrer « ses protégés à leurs bourreaux », la France, « ce jour-là, accomplissait l’irréparable », reconnaissait – enfin ! – le Président de la République.

Retrouvant un procédé qu’il a déjà utilisé pour composer Army (2008) ou, autre exemple plus récent, Centre épique (2020), Jean-Michel Espitallier écrit Tueurs à partir d’images de films, des images vidéo ici trouvées sur le net : images de massacres, de tortures, de meurtres, faites dans un contexte de guerre ou de conflit par des « amateurs », des images tournées avec des portables.

Indéniablement, Antoine Wauters signe avec Mahmoud ou la montée des eaux un très grand roman. Véritable splendeur de langue, bouleversante épopée d’un homme pris dans plus d’un demi-siècle d’histoire de la Syrie, chant nu sur la nature qui tremble devant l’humanité et sa rage de destruction : tels sont les mots qui viennent pour tâcher de retranscrire la force vive d’un récit qui emporte tout sur son passage. Rarement l’histoire au présent aura été convoquée avec une telle puissance et une grâce qui ne s’éprouve que dans un déchirement constant. Diacritik, dès la parution du livre était allé à la rencontre de l’écrivain, le temps d’un grand entretien que nous republions alors que le livre, déjà récompensé par le prix Wepler Fondation la Poste 2021, vient d’être couronné prix du livre Inter 2022.

« C’est à Berlin que cette histoire commence, comme peut-être commencent désormais à Berlin toutes les histoires de ruine, de hantise et d’oubli ». C’est dire que Freshkills est un livre sur les lieux, et ce que les lieux disent de l’Histoire, mais aussi sur le paradoxe qu’ils révèlent puisque le mémorial berlinois évoqué est « un cimetière sans morts », un espace construit et sans passé ; et que Freshkills, qui donne son nom au livre, répond à la même décision de changer notre rapport au(x) lieu(x) : la décharge à ciel ouvert à Staten Island, « Mondor urbain » doit devenir un immense parc, recouvrant les déchets enfouis.

Le délicat et feutré Tout un monde lointain de Célia Houdart paraît dans la collection #Formatpoche des éditions P.O.L. Racontant l’histoire de Greco, décoratrice à la retraite sur la côte d’Azur, qui fait la rencontre dans une villa abandonnée du couple formé par Tessa et Louison, Célia Houdart offre un récit du sensible où chaque personnage entre progressivement au contact du monde, du vivant et de la matière. Diacritik avait rencontré Célia Houdart le temps d’un grand entretien lors de la sortie en grand format du livre, un entretien que nous republions ici.

Silvia Ferrara est rompue à la linguistique et à la philologie. À ce titre, elle dirige le programme de recherche européen INSCRIBE consacré aux inventions des écritures. Et cela convient à ce qui est tout ensemble son expertise, son enthousiasme, son goût du mystère et son sens de l’humour. Écrit en italien (Ferrara enseigne à l’université de Bologne), traduit en français, joliment illustré de photos de pierres ou d’autres matériaux recueillant des inscriptions en diverses langues, La fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture paraît en poche aux éditions Points.

Le titre assume une forme de paradoxe : Proust était un neuroscientifique. Le sous-titre se veut plus explicite : Ces artistes qui ont devancé les hommes de science. L’essai Jonah Lehrer pourrait être placé sous l’exergue de ces phrases fabuleuses d’Apollinaire, notant qu’« un mouchoir qui tombe peut être pour le poète le levier avec lequel il soulèvera tout un univers » : « Tant que les avions ne peuplaient pas le ciel, la fable d’Icare n’était qu’une vérité supposée. Aujourd’hui, elle n’est plus une fable. (…) Je dirais plus, les fables s’étant pour la plupart réalisées et au-delà, c’est au poète d’en imaginer de nouvelles que les inventeurs puissent à leur tour réaliser ».

« Solitude sans consolation. Le désastre immobile qui pourtant s’approche » (Blanchot. L’écriture du désastre)

En septembre 2021, la BnF a rendu hommage à l’écrivain Mohammed Dib (1920-2003), figure majeure de la littérature algérienne de langue française. La lecture de passages de son œuvre, par Eric Génovèse de la Comédie Française, a donné à entendre la diversité de son écriture et des thèmes abordés. Édité au Seuil, chez Gallimard, chez Albin Michel, un certain nombre de ses romans sont réédités à la Découverte, dans la collection Minos. L’univers de Mohammed Dib ne peut être ignoré dans la littérature du XXe siècle.

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Ayant récemment écrit quelques pages au sujet de Simon Hantaï – artiste né le 7 décembre 1922 à Bia, en Hongrie, et ayant vécu à Paris de septembre 1948 à sa mort, le 12 septembre 2008 – au moment de la sortie en librairie de Ce qui est arrivé par la peinture – Textes et entretiens, 1953-2006 (édition établie et présentée par Jérôme Duwa, L’Atelier contemporain), je renvoie qui aurait le désir d’écouter sa voix si singulière (ou de lire quelques fragments de ses écrits), au neuvième épisode de Choses lues, choses vues où elles ont été mises en ligne. Ce qui nous fait revenir aussi rapidement sur Hantaï – et cette fois principalement du côté des “choses à voir”, même s’il y aura encore des “choses à lire” –, c’est l’exposition rétrospective de son œuvre à la Fondation Louis Vuitton (ouverte au public du 18 mai au 29 août 2022). Commissaire de cette exposition dite du centenaire, Anne Baldassari a aussi assuré la direction du très copieux catalogue (392 pages, 30 x 29 cm, publié chez Gallimard en coédition avec la Fondation).

Paris Fantasme est plus qu’un roman : cartographie intime de la rue Férou, tentative d’épuisement d’une rue parisienne, « autobiographie au pluriel », archives et déploiement d’un imaginaire des lieux et des êtres, le nouveau livre de Lydia Flem échappe à ce genre comme aux autres. À son origine, une question : comment « habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? », quel lieu à soi trouver quand on est hantée par le sentiment d’un exil ? Cet espèce d’espaces sera ce livre, qui tient de Balzac, de Woolf comme de Perec, tout en demeurant profondément singulier.

Annie Ernaux est décidément l’une des grandes romancières de notre temps, surtout lorsqu’elle prend des risques autobiographiques, ce qu’elle fit en plus d’une circonstance. C’est bien le cas avec Le Jeune homme que vient de publier Gallimard et qui suscitera sans doute plus d’une réaction de rejet chez certains lecteurs ou lectrices. C’est que la mise en scène d’elle-même au bras d’un très jeune homme, alors qu’elle est pleinement adulte, pourrait choquer.

Avec Brûlées, Ariadna Castellarnau avait écrit un monde de l’entre-deux, de l’indétermination du sens, une sorte de chaos très étrange. C’est ce monde que l’on retrouve dans L’obscurité est un lieu – monde, donc, obscur, constitué non de frontières mais de leurs chevauchements, de dimensions différentes qui se recouvrent, se traversent, s’échangent.

La Vie mode d’emploi, mais à New York : un immeuble, le Preemption, est au centre de la Comédie de David Schickler, ses habitants se croisent de chapitres en chapitres, d’intrigues en intrigues, leurs histoires construisent une géographie habitée, un roman depuis les récits que sont des vies de voisinage. Le livre débute peu avant le changement de millénaire, en décembre 1999. C’est un moment de crise identitaire, culturelle mais aussi le début des journées de « Grande Débauche » initiées par Patrick Rigg.