Camille Bloomfield : la poésie incorporée

Poèmes typodermiques - Camille Bloomfield

« Construit comme un projet de body poetry, au carrefour de l’écrit, du sonore et du visuel, ce livre rend hommage, par poèmes et tatouages, aux signes de ponctuation et de typographie oubliés, mal nommés, réservés à certains métiers ou encore partagés par tous·tes mais de façons différentes. Il parle de leur histoire, de leur forme, de leur usage, mais aussi, en creux, de mon histoire, notamment celle de mon corps. » C’est ainsi que la poétesse Camille Bloomfield présente son dernier livre, paru en juin 2023 aux éditions les Venterniers.

Les poèmes typodermiques, en effet, se présentent comme un singulier livre-objet petit format, protégé par une sur-couverture de papier calque, qui laisse transparaître une photographie de la nuque tatouée de la poétesse, de dos. Le livre, constitué de treize cahiers fabriqués à la main, fait alterner les photographies en noir et blanc de Nicolas Southon, et les poèmes typographiques de Camille Bloomfield. À chaque poème correspond un signe typographique et une photographie de celui-ci, tatoué à divers endroits du corps de la poète : une esperluette derrière l’oreille, un point-virgule sur le poignet, des guillemets ouverts sur le mollet, etc. Un livre-concept, donc, qui n’est pas sans rappeler le projet de Michèle Métail dans Le cours du Danube, ou dans Portraits-robots – et pour cause, c’est Michèle Métail, dont la pratique poétique a nourri celle de Camille Bloomfield depuis des années déjà, qui signe la préface du livre. Avec son papier calque semi-opaque qui emballe la couverture, et ses magnifiques pages photos en accordéon (soigneusement raccourcies de quelques centimètres) qui s’ouvrent d’elles-mêmes quand on feuillette le livre, les poèmes typodermiques ont tout d’un cadeau ; et de fait, ils ont remporté le prix de la littérature de la Nuit du Livre pour leur magnifique facture.

Michèle Métail, dans sa préface poétiquement intitulée « La poésie à fleur de peau », retrace la longue tradition d’écriture à même la peau, des parchemins médiévaux aux tatouages tribaux ; mais la démarche de Camille Bloomfield est aussi à réinscrire dans la lignée de l’histoirE (herstory) de l’art, celle du body art et de la réappropriation de leur corps par les femmes artistes du XXe et du XXIe siècle, de Marina Abramovich à Yoko Ono, en passant par Ana Mendieta, Isle Garnier, Cindy Sherman, entre autres. En mettant en scène leur propre corps comme objet artistique via un feminist gaze, elles renversent et réinventent la tradition du blason du corps féminin – qui consiste, depuis la Renaissance, pour les poètes, à faire du corps des femmes la matière et l’objet de leur écriture. Aussi, si les poèmes typodermiques partagent le charme du célèbre recueil de poésie et photographies Facile cosigné par Paul Eluard et Man Ray, c’est ici une toute autre manière de concevoir et de montrer le corps féminin. On se rapproche davantage des poèmes concrets de Isle Garnier, justement intitulés Blasons du corps féminin, et dont un extrait sert d’exergue aux poèmes typodermiques. Ce n’est pas un hasard si c’est Michèle Métail, première femme à entrer à l’Oulipo (et à quitter le groupe), qui préface le livre de Camille Bloomfield – autant de généalogies au féminin, qui se tissent dans le paysage poétique post-#metoo.

Au cœur du livre, il y a la question du lien – entre le livre et le corps, entre moi et autrui –, comme l’indique l’esperluette qui sert de titre au poème d’ouverture, qui appelle un terme second, une présence, une adresse, un échange possible :

Camille Bloomfield, poèmes typodermiques, Les Venterniers

L’écriture calligrammatique de Camille Bloomfield, qui laisse pourtant une large place au blanc et au silence, appelle un dialogue, un·e interlocuteur·rice ; elle invite à « ne pas / refermer les guillemets » :

Garder avec elleux
un dialogue ouvert
bien que h/a/c/h/é

La voix poétique est tantôt puissante et revendicatrice (« fai[re] éclater ta phrase »), tantôt discrète et fuyante (« une histoire en noir et blanc / enroulée dans ses signes ») : il y a beaucoup de pudeur dans le corps de ce livre ; beaucoup de force, aussi. Le je est tantôt celui de la poétesse, tantôt celui des signes typographiques eux-mêmes, qu’elle invente et réinvente au fil des pages : « points d’omission », « points de suggestion », points d’« indécision » et autres points de « suspensïon » propres « à / l’hésitation  / au refus de la fixation ». Parmi eux, le « point exclarrogatif » (‽), qu’elle emprunte à l’américain Martin K. Speckter, « le what the hell de la ponctuation », auquel est consacré l’avant-dernier poème ; car « pourquoi choisir / entre la surprise & l’agacement / entre le doute & l’anxiété / entre la curiosité & la joie » ? Tantôt sujet, tantôt objet, tantôt locuteur·rice, tantôt interlocuteur·rice, les signes typographiques deviennent au fil des pages les personnages du poème typodermique.

Un parcours typographique donc, de l’esperluette aux points de suspension, en passant par le hashtag – des manuscrits anciens à l’instapoésie, à laquelle l’autrice a consacré des études récentes :

Camille Bloomfield, poèmes typodermiques, Les Venterniers

Car Camille Bloomfield fait feu de tout bois : de l’humour oulipien aux contraintes de traduction de l’Outranspo, le groupe de traducteur·rices et poètes·ses qu’elle a cofondé en 2012, et « qui se consacre joyeusement aux approches créatives de la traduction ». Dans les poèmes typodermiques, l’anglais se mêle parfois au français, signe de la double appartenance linguistique de la poétesse, mais aussi de son goût pour les déambulations entre les langues, et particulièrement les anglicismes – qu’elle avait déjà explorés dans son premier livre Les gens qui datent en 2022 et en tant que directrice de la collection « Les gens connectés » aux éditions Venterniers. La traduction, discrètement présente dans les jeux sur les sonorités des poèmes typodermiques, rappelle les différentes pratiques de l’Outranspo, au premier rang desquelles la traduction homophonique ; la mention « IN-TRA-DUI-SIBLE », au milieu du recueil, sonne dès lors comme un clin d’œil ou un défi : rien n’est intraduisible, bien sûr, si l’on admet que la traduction, comme l’écriture, est un jeu sur la langue :

Camille Bloomfield, poèmes typodermiques, Les Venterniers

Tout, dans l’écriture de Camille Bloomfield, appelle à défiger nos usages du langage, à s’autoriser à expérimenter avec lui, à l’heure où la prolifération du point médian est perçue par nos dirigeants comme une « menace » faite à la langue. C’est la leçon du point exclarrogatif, « trop mortel pour / les Immortels / qui ne voient pas les nuances / entre binarité & non-binarité » : « enseigne donc au monde / un peu de ta complexité ! ». Car l’autrice ne se contente pas de combiner les signes deux à deux, elle les mêle et les superpose à la manière d’une foule, d’une forêt, d’une masse, de manière à penser les émotions dont ils sont porteurs ensemble plutôt que séparés. C’est le sens de l’envoi, dernier poème (dont le seul point se trouve être médian) et de son signe-titre typographique foisonnant qui déploie à la fin du livre ses multiples antennes : « il y aura du jeu il y aura de la malice il y aura des choses à redécouvrir il y aura même de l’amour qui sait il y aura même du lyrisme même des anaphores ouh la la qui l’eût cru mais aussi de l’ironie et ouh la la soudain je respire j’arrive même plus à parler tellement je respire enfin je dois vous quitter là je dois enfin enfin aller respirer à grands poumons c’est mon urgence respirer à grands poumons ».

Peut-être est-ce là la leçon de la poésie incorporée de Camille Bloomfield : libérer le corps, le décorceter, pour respirer ensemble à pleins poumons.

Camille Bloomfield, poèmes typodermiques, Les Venterniers, juin 2023

Prix de la Nuit du Livre 2023, catégorie Littérature