Agnès Castiglione et Denis Labouret : « La conviction que Michon est un auteur majeur de notre temps » (Cahiers Pierre Michon)

Que dire de cette très belle et stimulante première livraison des Cahiers Pierre Michon sinon qu’il faut se précipiter pour la lire ? Fondés par Agnès Castiglione et Denis Labouret, ces Cahiers Pierre Michon s’inscrivent dans la suite logique de l’Association des Amis de Pierre Michon en offrant aux lectrices et aux lecteurs un espace de réflexion et de création venant à la fois prolonger et nourrir les échanges autour de l’auteur de la Vie de Joseph Roulin. Ainsi ce premier numéro, placé sous la direction de Stéphane Chaudier et Guillaume Ménard est-il largement consacré à la place qu’occupe le 19e siècle chez Michon. Dossier riche, pertinent et indispensable pour mieux saisir l’écriture de celui que d’aucuns désignent comme le contemporain capital. Autant de pistes stimulantes qu’on ne pouvait qu’évoquer avec les deux fondateurs de ces indispensables Cahiers.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de ce riche et formidable premier numéro des Cahiers Pierre Michon. Comment est née votre idée de fonder ces Cahiers centrés autour de l’auteur de Rimbaud le fils que, vous, directeurs de publication, présentez d’emblée dans votre propos liminaire comme « cet auteur majeur de notre temps » ? Dans quelles conditions cette initiative est-elle née et en quoi vous apparaissait-elle nécessaire ? S’agit-il d’un prolongement du travail déjà entrepris par le beau Cahier de L’Herne paru en 2017 ? 

Denis Labouret. Je laisse à Agnès Castiglione le soin de répondre en détail. Cette excellente initiative vient d’elle, et je la remercie vivement de m’avoir associé à l’aventure. De mon point de vue très partiel, la création de la revue s’imposait en effet depuis quelques années. Elle peut être considérée comme la suite logique de plusieurs entreprises de recherche collective sur l’œuvre de Michon menées sous la direction d’Agnès Castiglione (comme la fondation de l’Association des Amis de Pierre Michon en 2016, avant même la parution du Cahier de L’Herne) ou avec son concours (comme le colloque de Paris « Pierre Michon, la littérature et le sacré » en 2017, publié aux éditions Le Manuscrit en 2019).

Agnès Castiglione. Le désir de publier des Cahiers Pierre Michon est ancien. Il remonte à la fondation de l’association des Amis de Pierre Michon (APM) en 2016 et peut-être même l’a-t-il suscitée. Il repose en effet sur la conviction que Pierre Michon est un auteur majeur de notre temps : il suffit pour s’en convaincre de considérer l’extraordinaire ampleur de sa bibliographie et des manifestations diverses que la richesse et la beauté de son écriture suscitent. Comme pour toute association de lecteurs d’écrivains, notre vocation est de contribuer au rayonnement d’une œuvre. Car ce sont les lecteurs d’abord qui la font vivre. Les Cahiers – diffusant des textes rares et autres documents de Pierre Michon, rassemblant des études littéraires, proposant des bibliographies très complètes sur le thème retenu ainsi que des recensions de parutions sur cette œuvre, informant aussi de son actualité – sont évidemment une pièce maîtresse. Ils s’adressent à tous les lecteurs et chercheurs amoureux de cette écriture qui y trouveront matière à informer, enrichir et approfondir leur lecture.

Il ne s’agit pas à proprement parler d’un prolongement du travail entrepris pour le Cahier Michon des éditions de L’Herne, mais vous avez parfaitement raison de convoquer cette publication décisive de 2017 car j’y ai moi-même évidemment beaucoup pensé. Pour la première fois, grâce aux choix éditoriaux de L’Herne et au format du fameux Cahier, la possibilité nous a été donnée de proposer aux lecteurs de Michon, outre des études critiques, témoignages et hommages divers, bien d’autres documents issus des carnets et des brouillons de l’écrivain ; d’ouvrir en somme une fenêtre sur l’atelier de la création littéraire, d’une richesse infinie en ce qui concerne Michon. Et pour ces Cahiers Pierre Michon que notre association publie désormais, nous tenons à conserver et pérenniser ce principe.

Comment est né le souhait de confier à Stéphane Chaudier et Guillaume Ménard ce premier numéro consacré à la place qu’occupe le 19e siècle dans l’œuvre de celui que vous qualifiez encore de « notre contemporain capital » ?

AC. Une autre des missions de l’association des APM est d’organiser, animer ou soutenir toute manifestation (rencontres, colloque, séminaire, journée d’étude, etc.) sur notre auteur. Nous étions en train de concrétiser notre partenariat avec les Presses universitaires de Rennes, l’excellent éditeur de ces Cahiers Pierre Michon, lorsque notre ami Stéphane Chaudier, adhérent de l’association, nous a demandé de soutenir un colloque sur Michon qu’il organisait avec Henri Scepi et Guillaume Ménard. Ce colloque, « Pierre Michon et le XIXe siècle », nourri par les apports croisés de spécialistes du XIXe siècle et de littérature contemporaine, s’est tenu les 30 et 31 mai 2022 à la Sorbonne Nouvelle. Tout naturellement, puisque nous lancions à l’époque ces Cahiers Pierre Michon, les organisateurs nous ont confié la publication des actes de ce colloque. Ils figurent dans le dossier central du Cahier qui lui donne aussi son titre, dossier dont Stéphane Chaudier et Guillaume Ménard ont assuré la coordination. Nous leur sommes infiniment reconnaissants de leur confiance : nous ne pouvions rêver plus prestigieuse entrée en matière pour ce premier numéro des Cahiers Pierre Michon. Le numéro 2, dont le chantier est déjà bien avancé, sera évidemment consacré au dernier livre de Michon, Les Deux Beune.

Pour en venir au cœur de cet imposant dossier consacré au 19e siècle, vous prenez soin de vous interroger sans attendre sur la nature du 19e siècle interrogé par Michon, à savoir sur la manière même dont il aborde, soit en homme siècle, soit en mosaïste un siècle qu’il recompose selon ce qu’il y recherche. Plus largement, pour saisir ce rapport au 19e siècle, ce dossier a été pensé en trois strates par Chaudier et Ménard : un premier axe rassemble les réflexions sur les figures privilégiées comme Michelet ou encore Victor Hugo. Un deuxième axe sonde les peintures avant qu’une dernière strate ne convoque un 19e siècle au prisme des 20e et 21e siècles avec notamment Sartre. Alors quel est ce 19e siècle pour Michon : un siècle uniforme ou sans cesse renouvelé sous son regard ?

Le xixe siècle de Michon peut d’abord paraître éparpillé en de multiples vies et figures, et ce dès les Vies minuscules. Quelle unité pourrait surgir d’un siècle qui, pour lui, est à la fois le temps des généalogies intimes, la période littéraire de « monstres » aussi singuliers que Balzac et Flaubert, et le siècle dramatique de la grande Histoire en action ? Quoi de commun entre le siècle de Géricault qui naît des tumultes de la Révolution (Les Onze) et la iiie République raisonnable des « barbichus » ? Dans son mythe personnel du xixe siècle, Michon brasse tout cela, avoue ses préférences, élit les moments et les personnages qui à ses yeux méritent d’être évoqués, d’exister sous sa plume. Il laisse aussi dans l’ombre des pans entiers de l’époque. Il figure et recompose très librement son xixe siècle au gré de ses récits, sans jamais lui donner une « forme » définitive, unifiante. Le xixe est pour lui – et il faut citer ici l’avant-propos très éclairant par lequel Henri Scepi introduit ce dossier dans la revue – « moins une matière (historique, culturelle et littéraire) qu’un matériau sans bord ni noyau, toujours susceptible par conséquent d’être reformé, refaçonné et redessiné » (p. 28). Ce siècle est certes traversé par des lignes de force, mais qui tissent des liens toujours inattendus, loin de toute logique historienne, entre l’Histoire et la Légende, entre le passé remémoré et le présent de l’écriture, entre la réalité et la fiction. C’est ainsi que l’historien Michelet peut être cité comme référence à propos d’un tableau qui n’existe pas, ou le vrai Rimbaud se voir soupçonné d’avoir calqué sa posture sur celle du fictif Rubempré (« Le temps est un grand maigre », dans Trois auteurs)… Si le xixesiècle trouve malgré tout un semblant de cohérence dans l’imaginaire de Michon – mais une cohérence dynamique, et non une stable uniformité –, c’est peut-être autour d’une certaine idée de la littérature, à la fois affirmée à l’époque dans toute sa gloire et remise en question dans ses principes mêmes, et d’une certaine hantise des « liaisons » et « filiations », comme l’écrit encore Henri Scepi : « Le xixe siècle de Pierre Michon, qu’il soit d’inspiration littéraire ou d’origine familiale, dessine dans l’écriture – et par elle – cette ligne du temps qui s’emploie à faire lien, à renouer de l’éparpillé, dans l’expérience irrémédiable du deuil et de la perte. » (p. 31)

AC. D’autres époques – pensons au Moyen-Âge par exemple – sont aussi très présentes dans les récits de Michon qui est un très grand lecteur. Mais il est vrai que, tant dans ses entretiens que dans ses textes, le XIXe siècle et ses grandes figures sont fréquemment sollicités. Cependant ils ne le sont pas à la façon dont procède l’histoire littéraire : le XIXe siècle devient, sous la plume et dans la sensibilité de Michon, un réservoir d’une grande richesse et un matériau infiniment ductile à travailler. Henri Scepi le dit très bien, le XIXe siècle de Michon est une invention, une création personnelle (p. 28). Dans le palimpseste de l’œuvre michonienne, les époques se superposent et se confondent : Rimbaud, sur le célèbre tableau de Fantin-Latour, rejoint en effet Balzac en copiant la pose du jeune poète Rubempré. Il le retrouve aussi – mais la remarque figure dans un carnet de Michon (p. 56) – en empruntant à Louis Lambert le fameux terme de « voyant » appelé à la fortune que l’on sait. Ailleurs, dans un autre carnet, c’est Flaubert qui anticipe Rimbaud : dans Les Mémoires d’un fou, Michon lit quelque chose – « l’abrupt, le rugueux ? » (p. 117) de La Saison en enfer. Bref, comme l’affirment aussi Stéphane Chaudier et Guillaume Ménard, il y a dans la féconde désorientation et l’anachronisme de celui qui présente ses Vies minuscules comme « le dernier livre du XIXe siècle » mais « écrit après les avant-gardes » (p. 35), le regard « audacieux » et « devineur » de l’artiste, « transformant ce qui pourrait n’être qu’une tradition fossilisée en source vive » (p. 36). Dans un carnet de Michon, reproduit à la p. 23 du Cahier, il y a cette notation révélatrice à propos des Mémoiresde Chateaubriand : « Un “je” déraciné se retrouve partie prenante dans l’Histoire universelle. »

Pour en revenir à l’architecture générale cette fois des Cahiers, vous avez décidé d’ouvrir chaque livraison avec des textes très rarement repris de Pierre Michon lui-même. Pouvez-vous nous parler de ceux que vous avez rassemblés en ouverture du volume ? En quoi permettent-ils d’éclairer le dossier central consacré à la place qu’occupe le 19e siècle dans son œuvre ?  

AC. Oui, chacun de ces Cahiers s’ouvre sur des textes et entretiens peu connus de Michon – et des inédits, s’il s’en trouve – parus dans la presse, les magazines ou les revues, des textes rares et oubliés donc, souvent anciens, qui ont connu une publication éphémère et dispersée et n’ont jamais été repris en volumes. Toujours en lien avec le thème du dossier central, ils entrent en résonance avec les études proposées et leur fonction est apéritive.

Ici, échelonnés de 1999 à 2020, ils rassemblent quelques figures cardinales de ce XIXe siècle michonien – Hugo, Flaubert, Michelet, Rimbaud – mais ils les éclairent différemment et comblent quelques lacunes. À côté de Booz, ils font place à Jean Valjean, autre grand héros michonien, l’Ecce Homo du père Hugo. De Madame Bovary, dont Michon confesse dans un entretien que chaque fois qu’il le relit il est « pantelant de larmes », il donne un pastiche désopilant, écrit au plus fort de la folie covidienne et de ses confinements – car Michon sait aussi être très drôle. Enfin, ces textes comblent quelques lacunes car on ne pouvait tout aborder, dans les limites de ce Cahier, d’un matériau aussi inépuisable. C’est la fonction du dernier texte qui propose quelques extraits dixneuviémistes d’un grand entretien donné par Michon à Libération à la veille de l’an 2000. Ils font place à l’irrésistible Milady des Trois mousquetaires tandis que le baron Cuvier représente tous les « barbichus » de la IIIe République qui peuplent les proses de notre auteur. Ils rappellent aussi, avec le souvenir de Bonaparte à Waterloo sur « son petit cheval gris mal dressé » (p. 21), la grandeur épique et la nostalgie de la grandeur. Ils font enfin place aux grands absents, Nerval, Baudelaire, essentiels pourtant : « Je pense à l’héroïsme sans faille de Baudelaire », écrit Michon.

DL. Les commentateurs du dossier ne peuvent pas passer sous silence ces immenses figures du xixe siècle que sont, pour Michon, Victor Hugo, Jules Michelet, Gustave Flaubert et Arthur Rimbaud. Les textes qui ouvrent ce numéro, dans la section « Textes de Pierre Michon », permettent donc au lecteur de s’immerger dans le xixe siècle de Michon, même brièvement, avant même d’entrer dans le cœur du sujet avec la lecture du dossier critique. En outre, la publication de ces textes peu connus donne à lire l’extrême diversité des propos de Michon – ici : un article sur Jean Valjean pour La Croix, une intervention à France Culture sur Michelet et Sade, un pastiche de Flaubert, une page du Monde des livres sur l’Album Zutique… On sait que Michon excelle dans le texte court : quel régal qu’un concentré des Misérables en trois pages ! C’est une très belle lecture apéritive.

Enfin l’une des autres sections de ce premier riche volume s’intitule « Salutations » et s’ouvre aux lecteurs qui admirent l’œuvre de Michon. En quoi était-il important pour vous de proposer des textes qui ouvrent à un dialogue nourri avec l’auteur ? S’agissait-il pour vous d’œuvrer à ce contemporain comme lieu d’échanges actifs du vivant à l’œuvre ?

AC. Oui, cette rubrique est importante à nos yeux et nous pensons l’étoffer encore dans les prochaines livraisons de notre revue. Elle se veut le rendez-vous de lecteurs de tous horizons – écrivains, photographes, dessinateurs, poètes, journalistes, libraires, etc. – désireux, chacun à sa manière, de saluer Michon – ici par les sonnets de Laurent Fourcaut, la traduction provençale d’André Poggio, la présentation par Denis Labouret de la lecture musicale de Rimbaud le fils à Monte-Carlo. Et, oui, on ne peut mieux dire que vous : il s’agit d’« œuvrer à ce contemporain comme lieu d’échanges actifs », de manifester le rayonnement de l’œuvre dense, aussi rare qu’exigeante, de notre auteur – notre « contemporain capital » en effet – et de vérifier cette si juste remarque de Jean-Pierre Richard à propos de Michon : « Son silence si têtu, il faudrait alors l’entendre comme une sorte de paradoxale, et réversible, insémination… ».

En effet, si ces Cahiers sont d’abord destinés à accueillir des travaux critiques au sens universitaire du terme, il nous paraît capital de faire entendre, sur l’œuvre de Michon, bien d’autres voix contemporaines. Les textes publiés dans cette rubrique pourront être divers. On trouve dans ce premier numéro deux sonnets en vers, une note sur Rimbaud le fils qui fut d’abord rédigée pour le programme d’un festival, l’esquisse d’une traduction en provençal de « Le ciel est un très grand homme » (Corps du roi)… Nous aurons par la suite des textes d’autres écrivains d’aujourd’hui. L’hommage à notre auteur peut être très indirect. L’important est que cette section témoigne du retentissement de l’œuvre et des multiples lectures qu’elle peut susciter.

Cahiers Pierre Michon, n° 1 : « Pierre Michon et le XIXe siècle » (dir. Stéphane Chaudier et Guillaume Ménard), Presses universitaires de Rennes, novembre 2023, 268 pages, 25 euros