Choses lues : printemps 2020

© Alix Rosset

Après ces quelques mois où il s’avérait plus que problématique de s’approvisionner – en livres, côté whisky, pas de problème, le privé pouvait continuer, en chambre, ses investigations –, le temps est venu de refaire quelques virées dans les librairies afin de satisfaire notre appétit de lectures fraîches (mais n’y trouvant pas forcément ce qu’on a projeté d’acquérir – nombre de nouveautés étant souvent absentes des tables).

Heureusement, de belles surprises nous arrivent certains matins via la poste : de quoi bâtir une belle constellation, en hommage à celles que l’on pouvait observer à la nuit tombée en période dite “de confinement” – le ciel ayant alors été le plus souvent dégagé et la pollution fort réduite, ce qui, hélas, est bien fini aujourd’hui.

Tout classement, toute hiérarchie, n’ayant aucun sens, je reprends presque au hasard mes notes prises au vol tout au long de ce printemps, crayonnées sans trop réfléchir sur des post-it (les corrigeant cependant ponctuellement), sans m’attacher à la chronologie des lectures et en me moquant bien des genres dont elles relèvent, ce qui nous permettra de passer d’un livre de poésie à un recueil de dessins de presse, comme tout amateur le fait naturellement au cours de la journée.

1.

To create a work of art that the critic cannot even talk about ought to be the artist’s chief concern – 1972, John Ashbery.

“Tout artiste qui se respecte devrait avoir comme seul objectif de créer une œuvre dont le critique ne saurait même commencer à parler” (autrement dit : dont la critique s’avérerait impossible). Où se situe la frontière entre être écrivain et être artiste ? Comme il est noté sur la 4e de couverture d’Autoportrait dans un miroir convexe (Joca Seria, juin 2020), ces propos tenus par Ashbery au sujet de l’œuvre du peintre Brice Marden éclairent aussi la sienne, si singulière. Poète associé à “l’école de New York des poètes”, à la fois fameux et mal connu (quoique publié en France depuis le milieu des années 1970 grâce notamment à Michel Couturier et Denis Roche), qui nous a quittés il y aura bientôt trois ans, “rêveur imprécis” comme le relevait Marc Chénetier dans sa postface à Vague (le précédent volume d’Ashbery publié dans la “collection américaine” dirigée par Olivier Brossard chez Joca Seria), John Ashbery demeure un des écrivains marquants de son temps, et Autoportrait dans un miroir convexe (1975), un de ses livres majeurs, a été notamment couronné par le Prix Pulitzer.

Publié une première fois en français dans une traduction d’Anne Talvaz en 2004 chez un éditeur confidentiel, il l’est de nouveau aujourd’hui, cette fois dans une traduction d’Olivier Brossard, Marc Chénetier et Pierre Alféri pour le poème-titre (il avait été le premier à en donner une version française en 1990 pour la revue Détail) qui, quand je l’avais lu pour la première fois dans Quelqu’un que vous avez déjà vu (P.O.L. 1993), traduit par Anne Talvaz, m’avait proprement sidéré. Et je dois avouer que, le redécouvrant près de trente ans après dans cette nouvelle édition, cette sidération tient plus que jamais :

“C’est le principe qui fait des œuvres d’art une chose bien distincte
De celle que projetait l’artiste. Souvent il s’aperçoit
Qu’il a omis la chose qu’il se proposait de dire
Au départ.” (trad. Alféri)

Comment parler d’un tel livre ? Soit comme le fait Marc Chénetier en postface, en s’adressant à l’auteur : “permets-moi, cher John, de tenter d’accomplir ici un pas de côté, inspiré de ceux que tu faisais toujours dans tes poèmes pour te sauver de l’incertitude et t’arracher aux doutes qui s’imposaient naturellement à ton intelligence.” ; soit en reconnaissant simplement que d’un tel livre, nous ne saurions même commercer à parler. Alors, même s’il peut paraître indispensable d’intégrer à sa bibliothèque le très “expérimental” Le serment du Jeu de Paume (Corti, 2015 – trad. O. Brossard) et Vague, publié (Joca Seria, 2015 – trad. M. Chénetier), il convient de recommander à toute personne désireuse de découvrir John Ashbery de commencer par la lecture d’Autoportrait dans un miroir convexe. Et, si l’on songe à ce que nous venons de vivre ce printemps, il est étrange d’y lire ces vers, à la toute fin du poème-titre :

“On se trouve confiné,
Tamisant le soleil d’avril à la recherche d’indices,
Dans la pure quiétude de son doux
Paramètre.”

2.

Il y eut donc cette attente de pouvoir lire certains livres, ponctuellement “soulagée” par la réception d’un pdf, sitôt ouvert sitôt lu, même si prendre connaissance d’un texte de fiction sur écran n’est pas sans danger (je ne parle pas d’un article, d’un fragment de journal, mais d’un livre – un vrai, même peu épais comme l’est Blockhaus de Mathieu Larnaudie). Comme cette première lecture, de découverte, a pu s’accomplir avant que les yeux ne deviennent trop irrités, nous en avons gardé un grand plaisir qu’une deuxième lecture, avec enfin la possibilité de tourner les pages, a conforté.

Sentiment d’une vraie rencontre, non avec un sujet, mais avec un narrateur, et ses personnages, magnifiques (ne racontons pas l’histoire, d’autant plus que certains s’en sont déjà chargés), dans un paysage dévasté (pour reprendre un fragment de titre du trop oublié Jean-Claude Montel) en bord de mer, comme hors-temps : lieu sonore, lumineux, triste un peu, mais saturé de signes de vie relevés avec tendresse, où les éructations, les cris des humains, se mêlent à ceux des oiseaux. Lieu certes vague, mais dessiné avec précision, où nous sommes entraînés par ce narrateur, potentiel double de l’auteur, “décalé” avant que d’être “décalqué”.

Ce titre, Blockhaus, impeccablement typographié en réserve d’une très belle photo en couverture, ne pouvait que m’attirer, ayant depuis longtemps une passion pour ces monstres de béton, partagée avec deux amis de longue date : l’écrivain Paul Louis Rossi (qui fut un grand ami de Montel, un peu moins oublié que ce dernier, mais hélas trop peu lu aujourd’hui) qui avait titré la quatrième et dernière partie d’un de ses plus grands livres, Le Potlatch (P.O.L, 1980) : Le Blockhauss (avec 2 “s”) ; et le peintre Pierre Buraglio qui a peint des Blockoss (avec un “o” et 2 “s”).

Un récit – donc (bien plus que roman, même si ce mot est inscrit en couverture), et c’est tant mieux. “En arrivant dans ce haut lieu de l’Histoire que l’Histoire a déserté [Arromanches, en Normandie], le narrateur compte mettre à profit l’isolement et le silence pour écrire.” L’écrivain, en quête d’ermitage, de “retraite”, ne peut vraiment se couper de l’extérieur – sa solitude étant sans cesse perturbée par des signes du dehors, sonores le plus souvent, avant de devenir visuels. Proches ou lointains. L’oreille est aux aguets et le regard scrute : le surgissement de matière – viatique pour le récit – est à ce prix. De plus, il doit s’improviser “gardien”, certes provisoire, des lieux, devant entremêler plusieurs temps : “À mi-pente, quelques mètres à l’écart du sentier, sur la gauche, on rencontre un blockhaus en partie ensablé, dont l’arrière est recouvert par la maigre végétation hivernale, survivance d’arbustes noirauds, malingres et enchevêtrés, parmi laquelle on devine l’encoche d’ombre, au seuil enseveli sous un amas de feuilles décomposées, de la porte d’entrée de la casemate.”

Livre de silence et cependant bruyant, où se jouent divers contrastes, l’irruption incessante du bruit ne remplissant, ni ne recouvrant, le silence, mais l’amplifiant, Blockhaus naît de l’éloignement, voire de l’effacement d’un écrit projeté par son narrateur dont on ne saura que trois fois rien. Récit palimpseste d’une centaine de pages qui contiennent un univers à la fois ouvert, débordant de possibles (cependant retenu) et touchant, ne serait-ce que parce que son apparente modestie (ne serait-ce que par sa brièveté – mais l’ambition littéraire de l’auteur n’en reste pas moins active et c’est tant mieux) ne ferme à aucun moment les portes d’un espace-temps ouvert à la pluralité, aux présences – tant de chair et d’os que fantomatiques –, aux composantes étranges du monde, sans hiérarchie.

“La nuit était descendue depuis longtemps, elle était maintenant profonde, comme de toute éternité ; les blockhaus étaient rentrés dans la mer ; le paysage n’était plus qu’un gouffre que l’on devinait par les baies vitrées, de l’autre côté du parapet.”

Curieusement, dans Nos Corps érodés de Valérie Cibot, livre publié simultanément par Inculte, il est aussi question de blockhaus. Comme j’ai enchaîné la lecture de ces deux récits – le second s’avérant plus “romanesque” que le premier ? Pas certain. Peut-être par endroits plus poétique, même s’il faut se méfier de ces mots que l’on emploie souvent par facilité, faute d’en trouver de meilleurs –, ils se sont déposés non loin l’un de l’autre dans la mémoire (peut-être même l’un sur l’autre – ou plutôt : se frottant l’un à l’autre). Souvenirs sonores, une fois de plus, que l’imagination du lecteur – avec ce qu’il a déjà enregistré de ses propres balades en temps de perturbation climatique et sait reproduire – fabrique concrètement dans sa tête. Grande sensibilité au son – aux propriétés physiques du son : le rythme, le souffle, le hoquet, les syncopes, participent pleinement à la création (au surgissement) de ce paysage tout aussi dévasté (le même et cependant autre). “Inspire. Aspire. Pousse fort. Pousse encore. Le ventre. Non attends. Tu inspires, là ? Tu inspires et tu aspires ? l’air. De l’air tout autour ? Non, que de l’eau. Inspire ; l’eau entre dans ta bouche. Dans ton nez. L’eau partout, presque acide, ou la salive.” On lit en déployant nos cinq sens (ou peut-être six). On se dit que cette fiction, accordée au temps présent, a un côté visionnaire, même si tout semble effroyablement ancien, archaïque, d’un autre temps, celui des cauchemars d’avant la “civilisation”.

Mais de quoi s’agit-il ? De ce déferlement d’eau et de violence qui s’abat sur une petite société insulaire qui se refuse à abandonner son village, alors que tout – de la plus frêle échoppe touristique aux blockhaus – risque d’être emporté par une vague “plus haute que les autres.” Mona, une géologue ayant passé son enfance sur cette île proche du continent, et de retour, est au centre de cette histoire. Cassandre non désirée, elle vivra quelque chose comme un calvaire : corps érodés, corps attaqués (pour reprendre le beau titre de Jean Tortel), corps en fusion avec le paysage. Un vrai cauchemar, conte horrifique – ou alors, une fable écologique, récit de fin d’un monde, spectaculaire, mais heureusement non démonstrative. Histoire d’écriture, au sens où s’invente une langue – un style, en recherche, non d’une “petite musique”, de chambre comme de casemate, mais d’une puissante création acousmatique que l’on devrait peut-être, si c’était possible, lire en fermant les yeux : “Le temps du récit s’est arrêté ; nos os, eux, ont continué à pousser. Sous la brume le paysage se désagrège. Une flaque obscure recouvre l’horizon, la dune devient à son tour une masse informe, tout se ressemble. (…) Il faudrait crier, le réel refuse. Jambes pressées on touche, comprime, reconnaît nos peaux.”

Le premier livre que j’ai été heureux d’acquérir, une fois les librairies rouvertes, c’est L’âge de la première passe d’Arno Bertina. Durant cette longue période d’enfermement, internet étant devenu plus que jamais notre résidence secondaire, j’avais déjà accumulé trop d’informations à son sujet ; mais heureusement l’oubli avait fait son œuvre quand j’ai pu me lancer dans la lecture de ce qui, pour le coup, n’est pas, même incidemment, un roman (ou une fiction) et où, pourtant, de nombreux fantômes rodent (si on a le sens de l’écoute – ce qui est clairement le cas d’Arno Bertina –, c’est une évidence), et où la magie opère. Au fond peu importe le “genre” : “ceci n’est pas un essai” (même si l’auteur s’essaie à quelque chose, se montre en permanence en quête de forme). Alors : un documentaire ? Pourquoi pas, mais tout documentaire possède une part de fiction (et réciproquement). On nous dit aussi que “ceci n’est pas un récit de voyage”, etc. Pour ma part, il me semble avoir relevé une sorte d’entrecroisement subtil de récits : pages de journal, parfois intime, comme un carnet de bord ; réflexions sur la manière de rapporter ces moments “vécus” avec les moyens de l’écriture qui fait en permanence sa vie, autrement dit : ne se fige jamais, n’abandonne jamais, tissant de brefs rapports sensibles sur des situations souvent terribles, douloureuses, mais où l’auteur ne verse jamais dans le pathos, et ne déverse pas davantage de message moralisant, au sujet de très jeunes filles, mineures, du Congo : “filles des rues rencontrées à Pointe-Noire et Brazzaville”, “souvent orpheline et déjà mères”, “n’ayant pas d’autres ressources que la prostitution.”

La langue, jamais traitée à la légère, ne s’abîme pas davantage dans le sérieux, l’auteur faisant montre de liberté dans ses modes de transcription d’un réel aussi insaisissable qu’en apparence à sa portée (qu’il suffirait de transcrire comme on prend des photos, ajustant ses cadrages et faisant confiance à la machine à enregistrer), travaillé par le doute, tout en avançant avec opiniâtreté, en pleine confiance des possibilités du récit de faire passer l’essentiel de ce à quoi (et de celles à qui) il s’est frotté, sans brider les exigences de l’écriture au nom de celle de témoigner. Bref, c’est toujours vivant, jamais sordide au premier degré, et profond, émouvant sans vaine mise en scène littéraire : une authentique réussite que l’on n’a guère envie de napper de blabla critique (alors qu’il s’agit d’un livre attisant le désir de dialoguer avec lui, de placer dans la carte des échanges les notes prises au cours de ces conversations intimes entre auteur et lecteur).

“Être une oreille ne va pas sans mélancolie.” Ce qui me frappe et qui ne me semble pas avoir été trop relevé dans les premières critiques lues de L’âge de la première passe, c’est à quel point Arno Bertina y est présent ; comme si ce temps passé avec les jeunes filles du Congo, avec les ONG et autres organismes et institutions – comme si cette relation vraie, exigeante et enrichissante avec l’altérité – renvoyait l’auteur à ce qu’il n’aurait pas encore réglé “en lui”, donc au plus intime, au plus secret qui serait, à condition de lire en faisant attention aux signes les plus ténus, un des sujets de ce livre-monde. Je ne peux prétendre bien connaître Arno Bertina, même s’il m’est arrivé de passer un peu de temps en sa compagnie, mais après avoir traversé ce livre, il me semble être devenu plus sensible à ce qui compose, par petites touches, sa singularité : ce qui tend son rapport au monde ; ce qui agite et nourrit son inconscient. “Quelle est ma place dans ce bordel ? Dans la désolation des terrasses ou l’agitation des rues, dans l’obscurité des cours intérieures et des chambres de passe…? Dans la cour du Foyer des filles vaillantes… Apparemment je suis invisible. (…) Ai-je rêvé qu’elles m’accueilleraient tous les matins avec un concert de gloussements et de petits cris surexcités ?” “Transparent ou spectral. N’être qu’une oreille (et peut-être un œil parce que ça les amuse de me voir prendre autant de photos)” “Une oreille à qui se confier du bout des lèvres, un œil bizarre sur ça pourquoi ?” “Cela ne fait pas un corps, ni une personne – loin s’en faut. J’aurai perdu quantité de morceaux de moi, à force de passer du temps avec elles ?”

Écrivant ces quelques lignes, cette minuscule chronique, j’ai l’impression de n’avoir rien dit, ou si peu… L’âge de la première passe serait-il de ces ouvrages dont on (le/la critique) ne saurait même commencer à parler ?

3.

Willem propose à la rédaction de Libération la veille du jour de parution (du lundi au vendredi) deux dessins : un concernant l’actualité nationale ; l’autre, internationale. Un seul des deux paraît, le second se retrouvant un peu plus tard (mais pas toujours) dans Charlie Hebdo. Cela fait des décennies que ça dure, et les méfaits du temps n’altèrent en rien l’excellence quotidienne, jamais démentie, du travail de Willem – dessinateur pas toujours compris d’un public le plus souvent non-formé à l’art du dessin, certains se trouvant insensibles à (ou heurtés par) l’invention et la maîtrise insensée du “maître hollandais” aujourd’hui retiré dans l’Île de Groix. Mais les aficionados en attendent fébrilement, chaque jour ou presque, de nouveaux, qui sont avant tout des explorations du trait associées à des idées non épuisées de mise en dérision (jamais gratuites ; toujours intelligentes) de l’actualité politique, faisant preuve d’un sens inouï de la variation. Depuis des années, les Requins-Marteaux proposent régulièrement des recueils de ces dessins de presse composés au jour le jour, sans le moindre déchet. La compilation de cette année a pour titre Les Imbuvables et présente l’originalité d’avoir deux entrées : la première sous le signe de Macron : et la deuxième (à condition de retourner le livre) sous le signe de Trump. Le (ou la) Covid-19 ayant débarqué au moment de la sortie du livre, la faisant différer de quelques mois, Les Imbuvables est du coup assorti d’un supplément recueillant quelques dessins réalisés pendant l’épisode de pandémie.

Il y a plus de trente ans, j’avais eu une première fois le plaisir de pouvoir réagir (dans Les Cahiers de la bande dessinée) à une de ces compilations subtilement agencées de dessins de Willem. Je ne peux que reprendre aujourd’hui, sans rien modifier, ce que j’en disais alors : “Les livres sont des partitions de silence. Les livres sont des instruments de musique qui demandent à être joués avec un minimum de sens du toucher. Quand on tourne les pages avec doigté, on peut entendre un bruit qui a le don de nous réconcilier avec le monde. De calmer notre appétit de vitesse et de fureur. Willem porte un regard sur l’actualité. Il (re)produit des images “raidies”, immobilisant le fugitif et lui offrant ce qui lui manque, à savoir du temps. Il agit en narrateur. Sait que narrer, c’est d’abord montrer. Montrer, c’est mettre à plat ce que le monde procrée comme monstruosités. Nommer ou relever le silence de l’innommable. Révéler le bruit de ce silence (qui n’est pas celui des pages, mais ce que l’extérieur a profondément enfoui en nous, alimentant la voix et l’oreille intérieure).” Willem écrivait de son côté : “Ce papier qui se froisse avec du bruit (de la musique !), qui jaunit, qui sent journal et qu’on peut emporter partout, il n’y a que ça de vrai.” On en est toujours là et, pour le coup, on ne peut que se féliciter d’une telle fidélité !

Autre livre, se déroulant cette fois clairement en territoire de bande dessinée, mais dans ses marges (ou son littoral), celui d’Aurélie Wilmet, une jeune autrice de moins de trente ans, née et ayant étudié à Bruxelles : Rorbuer, publié par Super Loto Éditions qui, décidément, prend continuellement le risque de révéler des œuvres singulières, abouties, et fort belles à regarder. Ce livre d’images montées séquentiellement, donné en tant que récit, mais que l’on pourrait, comme toujours, abstractiser facilement (même si rien n’échappe à la figuration), a été entrepris suite à un voyage en Norvège qui a incité l’autrice “à se plonger dans le folklore et les « folktales » nordiques” (heureusement rien à voir avec Midsommar, film à relatif succès sorti l’an dernier dans la torpeur estivale). Une des qualités, plastiques, de ce travail, est liée au choix des techniques et des supports où s’opèrent divers mélanges aux crayons de couleurs et aux markers, ce qui lui apporte simultanément une dimension fine, fort maîtrisée, et un aspect “brut” qui évite au projet l’écueil de la joliesse : rien d’apprêté dans cette affaire. Le feu et la glace cohabitent dans ces pages à la fois douces et violentes, sauvagement animales et non moins sauvagement humaines : une expérience des matières, charnelles, végétales, terrestres, maritimes, même si les légendes, les croyances, battent leur plein (il y est question de libération et de transmigration des âmes, d’oracles et de divination, de cérémonies et de transe). Cette bande dessinée étant muette, on devrait être en droit, la traversant, de se passer de mots, ce qui ne nous est pas permis pour en rendre compte. À moins de tenter de faire passer, de la manière la moins bavarde possible, non ce qui en serait “l’histoire”, mais bien plutôt cette expérience d’écriture où le visuel ouvre à une infinité d’histoires, tant préexistantes à son élaboration que nées de ce travail lui-même. Histoires à déduire de ce que les outils du dessin ont déposé sur ces papiers où la couleur ne cesse de, sinon de parler, disons de chanter (rien de plus sonore que la couleur).

Et de ces derniers mots (en rouge-rose pâle) du livre (quasiment les premiers) : “Que la mer vous accompagne dans vos périples Fantasmés qui je l’espère ne termineront pas dans les tréFonds de l’océan aspirés par le MOSKSTRAUMEN.”

Robuer © Aurélie Wilmet, SuperLoto éditions

4.

Laurent Albarracin et Guillaume Condello sont les co-animateurs, avec Pierre Vinclair, de la revue en ligne Catastrophes. Du premier, nous avons reçu un petit livre publié par les Presses Universitaires de Rouen et du Havre (PURH), Pourquoi ? suivi de Natation, dans la collection “To” dirigée par Christophe Lamiot-Enos, déjà repérée pour ses volumes d’inédits de poètes américains contemporains (notamment Jerome Rothenberg). Notons que Laurent Albarracin anime les éditions Le Cadran ligné. La première fois que je suis tombé sur son travail, c’était dans le cadre des publications du Jardin ouvrier d’Ivar Ch’Vavar (dont la collection “Poésie Flammarion” a proposé en 2008 un très copieux rassemblement de poèmes et proses des 39 livraisons de cette revue quasi-confidentielle). Puis il y eut Le Secret secret (dans cette même collection) en 2012 et bien d’autres livres, notamment au Corridor bleu (Le Verre de l’eau et autres poèmes, par exemple).

Pourquoi ? se présente comme une longue suite d’interrogations sur la nature des choses, et notamment de cette chose singulière qu’est une rose.” Curieusement, ce livre est tombé (cette fois comme un fruit mûr) au moment précis où je me demandais si ce ne serait une belle idée que de construire une chronique par une succession de propositions interrogatives, évitant de produire le moindre commentaire, et sans jamais répondre à aucune d’entre elles (se contentant de les enchaîner abruptement comme l’avait fait John Cage dans Communication). Mais dans ce long poème (77 pages), un seul point d’interrogation après le dernier mot de l’ultime vers. Le mieux, pour en donner une idée, est d’ouvrir Pourquoi ? au hasard et de recopier trois ou quatre vers :

Lisant (glissant, nageant, parcourant), beaucoup de souvenirs nous reviennent (Rose fait remonter Stein et Fourcade ; mais pas seulement). Et, une fois de plus, on se fait prendre par le rythme, on lit ces 77 pages (de 15/16 vers, chacune) d’une seule traite, testant divers tempi, car c’est ainsi me semble-t-il qu’on appréciera le mieux ce livre qui “part et se joue de la fameuse formule d’Angelius Silesius : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit. » Le texte fait le pari qui consiste à interroger la chose pour la faire fleurir” (nous dit Laurent Albarracin). Tautologies, répétitions, variations… “Le questionnement incessant et obsessionnel, jusqu’à l’absurde parfois, concourt à une certaine drôlerie, mais je dirais que ce n’est pas le but principal recherché. (…) Il s’agit d’apporter un décalage dans notre regard sur les choses, décalage qui est un déraillement où s’introduit de la raillerie entre autres” précise-t-il (Pourquoi ? et Natation étant “postfacés” par un bref entretien avec l’auteur) :

Creusement, vacillement et vertige sont revendiqués. Cela viendrait de l’enfance, ici retrouvée (et c’est probablement ça qui nous entraîne).

Jusqu’ici, je dois l’avouer, j’étais dans la plus totale ignorance de celle qui semble pourtant devoir s’imposer comme étant “l’une des principales voix de la poésie contemporaine américaine” : Sharon Olds. Née à San Francisco, le 19 novembre 1942, elle a longtemps enseigné à l’Université de New-York, et obtenu le Prix Pulitzer de la poésie en 2013 pour Stag’s Leap.

Odes, publié aux États-Unis en 2016, “fait le bilan d’une vie de fille, de mère et de femme et d’amante autant que d’artiste et de citoyenne engagée”. Il suffirait d’égrener les titres de ces poèmes pour donner une idée de ce “bilan” : Ode à l’hymen, Ode au clitoris, Ode au pénis, Ode de la loyauté rompue, Ode de vent, Ode à ma peu blanche, Ode de l’amaryllis, Ode à ma sœur, Ode au préservatif, Ode au tampon, etc., sauf qu’il faut les lire attentivement (même si parfois ils sonnent comme des morceaux de conversation, à écouter comme à la radio – qui serait bien inspirée d’en tirer matière) pour s’apercevoir qu’il s’agit de bien autre chose que de traiter poétiquement, avec crudité, ces thèmes qui, pour une fille d’une telle société puritaine (ou alcoolisme rime avec bondieuserie), pourraient sembler “de prime abord scandaleux”. Mais l’Ode en blowjob est précédée par l’Ode à la pensée et suivi par l’Ode du coin où j’étais punie. La vieille dame et l’enfant sont la même personne, reliées par le souvenir, et un sens du dialogue qui n’a pas d’âge. Cette suite de poèmes d’une ou deux pages sont en effet autant “d’épiphanies bouleversantes de justesse, dans une langue de ressources et de relief”. Quels vers choisir pour inciter à goûter le ton, le charme, la crudité, la finesse, le souffle, la délicatesse de pensée de ces Odes formidablement traduites par Guillaume Condello (car, même si je ne peux me référer au texte original, la lecture directe en français confirme cette excellence, tant elle sonne juste) ? Ce sera, une fois encore, le mot “rose” qui nous permettra de tailler trois fragments dans l’Ode de l’instant présent, dans le salon, avec Bianca :

John Ashbery, Autoportrait dans un miroir convexe, traduit par Pierre Alferi, Olivier Brossard et Marc Chénetier. Postface de Marc Chénetier, éditions Joca Seria, juin 2020, 148 p., 25 €

Mathieu Larnaudie, Blockhaus, éditions Inculte, mars 2020, 112 p., 13 € 90 Lire ici l’article de Christine Marcandier. Ici l’article de Laurent Demanze.

Valérie Cibot, Nos corps érodés, éditions Inculte, mars 2020, 144 p., 14 € 90. Lire ici l’article de Christine Marcandier.

Arno Bertina, L’Âge de la première passe, éditions Verticales, mars 2020, 272 p., 20 € — Lire un extraitLire ici l’article de Jean-Philippe CazierIci celui de Laurent Demanze.

Willem, Les Imbuvables, Les Requins Marteaux, juin 2020, 200 p., 17 €

Aurélie Wilmet, Rorbuer, Super Loto Editions, juin 2020, 104 p., 20 €

Laurent Albarracin, Pourquoi ?, suivi de Natation, PURH, juin 2020, 110 p., 13 €

Sharon Olds, Odes, traduction de Guillaume Condello, éd. Le Corridor bleu, mai 2020, 136 p., 15 €