Résidence (momentanée) d’écriture : Mathieu Larnaudie (Blockhaus)

Mathieu Larnaudie, Blockhaus (détail couverture)

Une poignée de semaines durant, un écrivain en peine d’écrire se retranche à Arromanches pour travailler : la solitude forcée, le mouvement hypnotique de la mer, le lieu inconnu, l’éloignement des luttes politiques lui sont un espoir de concentration et d’écriture intense. Cette résidence momentanée d’écriture ne condamne pas à l’isolement mais conduit à une intensification du regard, une conscience aux aguets, recueillant les miettes du quotidien et nouant des amitiés de passage. C’est sans doute là une des réflexions que mène Mathieu Larnaudie dans ce bref roman, concentré, sur la place de l’écrivain à l’époque contemporaine : déplacé hors de ses espaces familiers, mais qui fait de ce déplacement un intensificateur de la sensibilité et de ce décalage un moyen de s’ouvrir à d’autres socialités, à des rencontres imprévues. S’esquisse une chronique ordinaire des intimités de passage et des dérives soulographiques.

Le roman même densifié le temps de quelques semaines à peine se déleste pour ainsi dire de toute péripétie : c’est le récit d’une sensibilité et d’un désir. C’est toute la force du texte que de se débarrasser des colifichets habituels du romanesque pour ne garder que la ligne pure du roman, sa tension de désir : le désir d’autrui mais souvent rechargé ou retourné vers la puissance élémentaire de la nuit normande ou les rémanences, historiques et archaïques, du lieu. Car le récit est un voyage nocturne et s’ouvre par un périple initiatique, de pluie et de nuit tout ensemble. L’écriture nocturne de Mathieu Larnaudie capte dans une ample phrase matérielle souvent brisée par une note de sarcasme l’épaisseur physique du paysage, sa scansion naturelle, et sait s’ouvrir aux traces de l’Histoire.

Débarquer à Arromanches, en passant par Bayeux, c’est en effet retrouver un paysage marqué par la guerre, façonné par la main humaine mais comme rendu à sa sauvagerie et traversé de vestiges et de ruines : c’est là l’une des plages du débarquement, où est encore sensible la trace matérielle de l’Histoire, où s’incarne dans un chapelet de vestiges le savoir historique abstrait. Le récit du débarquement est une ligne parallèle du roman, qui magnétise la conscience du narrateur, hanté par la survivance des traces historiques et par les « spectres de béton » des blockhaus. Il y a là un paysage avec ruines, mais non pas les ruines à l’antique. Le narrateur, à l’image de ces figures mélancoliques méditant sur la ruine des civilisations dans un coin du tableau, est le « gardien provisoire » de ces ruines et donne le sentiment poignant de vivre dans le temps d’après. Sans doute pas la posthistoire, puisque les luttes sociales continuent non loin, comme le rappelle la figure d’Esther qui vient brièvement rejoindre son compagnon. Se rencontrent et s’ajustent l’un à l’autre dans ces pages le temps de l’histoire et la durée du paysage, la scansion irréversible des événements et le rythme régulier de la nature, la conscience aux aguets et celle que « l’infinie dormance hypnotique » subjugue : « Toute conscience du temps paraît s’être dissoute à travers l’infinie dormance océanique ; et dans l’obscurité, quand seuls les oscillations les plus rapprochées de l’écume et les miroitements infimes du rivage parviennent jusqu’à notre regard, cette sensation narcotique n’en devient que plus intense encore. » Le récit est tout entier tendu entre somnolence et vigilance, entre dormance et affût.

Le roman saisit là avec force la manière qu’a l’époque contemporaine de se nouer au passé. Il explore les différentes manières de faire l’expérience de l’histoire, pour les tenir à distance : la pratique de la commémoration, la muséification mais aussi la reconstitution historique, en costume, outil historiographique interrogé par Philippe Artières dans Reconstitution. Au lieu de ces modes de contact avec l’antérieur, le roman se saisit de la trace historique pour la nouer à d’autres temporalités –la tapisserie de Bayeux, Guillaume le Conquérant, les grottes préhistoriques, un décor de science-fiction- : il mêle des temporalités disjointes, accole les durées, met en contact des époques hétérogènes. L’expérience du temps que le contemporain déploie avec prédilection, c’est le temps palimpseste qui superpose des fragments temporels sans commune mesure. Une pratique concertée de l’anachronisme en quelque sorte : le vestige historique de la Seconde Guerre Mondiale devient tour à tour comme en anamorphose spectre, grotte, décor de SF, sarcophage.

« Ainsi dépouillés de leurs oripeaux mémoriels, de leur justification historique, les blocs s’en trou­vaient transportés vers un autre répertoire visuel, un autre domaine iconographique – une autre sphère de rêverie. Le béton éboulé sur lui-même, érodé aux angles tel un monolithe minéral, les tiges de métal rouillé jaillissant d’un agglomérat de matériaux granuleux, grumeleux, patinés sous une infinité de nuances d’anthracite : tout concourait à leur conférer l’aspect de monuments abandonnés, ruines isolées du monde issues d’une imagerie post-apocalyptique, et à orner à cette petite parcelle de Manche l’allure d’un décor de science-fiction. »

Non seulement le béton gris suscite une dynamique de rêverie, et le nom oublié d’Arromanches se charge du voisinage glorieux d’autres noms, mais surtout en délestant le Blockhaus du souvenir précis de la guerre et des pratiques mémorielles de muséification, Mathieu Larnaudie fait migrer de manière anachronique ces ruines dans nos imaginaires et nos imageries.

Voilà pourquoi les présences discrètes de Pierre Michon ou de W. G. Sebald traversent le roman : le premier a su saisir dans La Grande Beune notamment une hantise archaïque, quand le second a dit la conscience mélancolique des traces et des archives. Mathieu Larnaudie court-circuite en quelque sorte les deux écrivains, ou fait de son roman l’espace de leur rencontre en transfigurant le Blockhaus 449 en grotte préhistorique et puissance élémentaire : « Enfin, mon regard s’arrêta sur l’amoncellement de feuilles mortes qui encombrait l’entrée – ce simple trou élémentaire, analogue à la bouche d’une grotte, à peine obstrué par quelques branches nues d’un arbuste famé­lique. Je guettais un signe, l’indice d’une présence, d’un mouvement à l’orée de la cavité noire.
Rien ne bougeait. Un instant, la tentation m’effleura d’approcher, d’aller voir de plus près ce qui se dissimu­lait derrière le rideau d’ombre. Une force inconnue m’en retint. Je poursuivis mon chemin. »

Et c’est là sans doute la puissance envoûtante du roman de Mathieu Larnaudie, de transformer les rémanences éteintes de l’histoire en véritables puissances archaïques, pour l’écrivain à l’affût des signes et des indices. Le temps de la résidence devient ici une manière de donner résidence à la pluralité des temps.

Mathieu Larnaudie, Blockhaus, éditions Inculte, mars 2020, 112 p., 13 € 90 (9 € 99 en ePub sur le site des éditions Inculte) — Lire ici l’article de Christine Marcandier sur Blockhaus.