À une époque où le mot littérature se réduit souvent à l’idée hégémonique de roman, il n’est pas désagréable de se souvenir de l’emploi mémoriel et vital que la littérature a eu en des temps paniques – ainsi que l’illustre l’œuvre haute, première, essentielle de Nadejda Mandelstam, alors que paraît au Bruit du Temps l’édition du Troisième livre.
Nadejda Mandelstam pourrait n’être, comme le dit son patronyme, qu’une « femme de », la compagne d’un artiste célèbre qui lui léguera une célébrité posthume en rendant possible une littérature autobiographique d’accompagnement : des livres comme il en existe tant, hommes ou femmes ayant côtoyés, de près ou de loin, les grands artistes – dont nous aimons parfois nous rapprocher, quand, au-delà de l’œuvre elle-même, c’est aussi l’individu qui l’a créé qui nous passionne : ses goûts, dégouts, son caractère, ses affects, ses désirs, ses sens, sa figure, son histoire. Ces témoignages tiennent le plus souvent – dans le contenu comme dans l’architecture formelle – aux vies dont ils rapportent l’écume.
Nadejda contre tout espoir
Ce n’est absolument pas le cas de Nadejda Mandelstam, en rien une « femme de », et d’ailleurs Ossip Mandelstam n’aurait-il pas existé que la qualité supérieure de l’œuvre de Nadejda n’en serait pas entamée. Le livre qu’il vous faut absolument lire, vous qui avez poursuivi l’article jusqu’ici, s’appelle, dans sa traduction française, Contre tout espoir (Воспоминания, littéralement « Mémoires » ou « Souvenirs »).
C’est un livre exceptionnel, qu’on pourrait presque lire comme le roman d’un monde : à travers l’arrestation d’Ossip Mandelstam, son exil et sa mort, Nadejda Mandelstam fait le récit d’un système d’oppression, qui nous parait si étranger et pourtant si proche, terriblement humain et en même si kafkaïen. S’il n’y avait qu’un livre à lire pour comprendre ce naufrage de l’espoir, cette débâcle humaine et ce cauchemar systémique qu’a été le régime soviétique, ce serait celui de Nadejda Mandelstam, qui, sous différents noms, n’a écrit (et ce n’est pas, cette fois, une blague mallarméenne) qu’un seul livre, celui d’un combat pour la mémoire d’un poète et l’affirmation intellectuelle de sa propre vie. Il est donc impossible de parler de Nadejda sans rappeler celui pour lequel elle s’est battue, Ossip.
Mallarmé en singe au goulag
Il y a de toute en littérature : des œuvres qui tiennent par le romanesque de leur vie qui les survend (qu’on m’excuse de dire Byron) ou par l’amabilité de la figure qui les produit (pourrions-nous détester Camus ?) il y a des vies grises qui se cachent derrière l’exceptionnalité d’une œuvre (qu’on pense à Flaubert), il y a des cas où œuvres et vie sont conjointement exceptionnelles (le nom de Rimbaud sur le bout de nos lèvres).
Ossip Mandelstam est de ceux-là, de ces figures un peu christiques, messianiques et martyriques, dont la littérature russe a abreuvé le monde : qu’on pense à cet épileptique lazaréen que fut Dostoievski ou au boulet de canon Maïakovski. Mandelstam est moins clinquant que ces deux-là : moins connu et populaire que Dostoievski, moins séduisant et lisible que Maiakovski, moins souverain qu’Akhmatova, moins ténébreux que Tsvetaïeva. Mais il n’y a qu’à voir, nous qui aimons toujours que les artistes aient un visage et un corps, les photographies qui conservent ce visage presque simiesque, ce petit démon remuant, aux yeux en braise, aux cheveux tantôt fous, tantôt clairsemés par l’exil. Ossip Mandelstam, c’est Mallarmé en singe au goulag : précieux et hardi et hautain comme Mallarmé, rusé et contorsionné et remuant comme un mutin et malin animal simiesque, mais c’est tout ça concassé, malaxé, déstructuré et désaxé par la terreur stalinienne et le spectre des camps. Ossip Mandelstam est quand même (quand même !) un écrivain mort d’avoir écrit, condamné pour avoir écrit un poème sur Staline – chose qu’il est bon de rappeler, dans une société où la littérature est présente comme une belle façade qu’on aime admirer mais grandement dépossédée du rôle social qu’elle a eu autrefois.
Le Troisième livre ou les décombres du souvenir
Le Troisième livre, qui nous intéresse aujourd’hui, est un livre de décombres : les restes d’une volonté de complétude, de poursuite de la grande entreprise mémoriale et biographique des Mémoires. On y retrouve certaines gloses ou commentaires des poèmes de Mandelstam, des règlements de compte envers tel exécuteur testamentaire, le testament littéraire de Nadejda, un opuscule sur Mozart et Salieri ; un ensemble qui évoque la satura, pot-pourri et ensemble hétéroclite qui offre finalement le témoignage le plus juste sur la manière dont l’expérience de la terreur fragmente, disperse, fracture la mémoire et sa capacité à remembrer tous les tasseaux d’une vie.
Le geste derrière ce Troisième Livre est apparemment anodin mais secrètement éloquent. Nous avons pris l’habitude de penser que le sauvetage constitue la fin de l’histoire : les manuscrits ont survécu, les poèmes sont publiés, le nom de leur auteur a rejoint le patrimoine littéraire, la catastrophe a été conjurée. Le Troisième Livre de Nadejda Mandelstam invite précisément à penser l’inverse : ni véritable autobiographie, ni simple commentaire littéraire, ni recueil de souvenirs, il se présente comme un espace où convergent plusieurs fidélités : fidélité à un homme, à une œuvre, à une mémoire, mais aussi à une idée de la vérité. Toute l’existence de Nadejda Mandelstam semble avoir été progressivement réorganisée autour d’une tâche unique : empêcher qu’un poète assassiné par l’histoire ne disparaisse une seconde fois dans l’oubli ; et pour cela elle conserve, classe, défend, revendique, polémique. Le Troisième Livre raconte certes la survie d’une œuvre, mais il montre aussi comment cette survie transforme celle qui s’en fait la dépositaire. Plus Nadejda Mandelstam défend Ossip Mandelstam, plus sa propre voix devient identifiable et affirme sa solidité, sa dureté, son intransigeance, son acuité.
L’acuité mnémosyne
L’œuvre de Nadejda Mandelstam pourrait n’apparaître « que » comme une littérature de témoignage ; mais ce serait déjà oublié que la littérature russe a creusé de très grandes œuvres dans ce terreau fertile et pourtant si aride ; et ce serait finalement un qualificatif maigre pour qualifier une œuvre que le sceau de témoignage ne réduit pas tout à fait. Il s’agit certes de témoigner d’un événement terrifique, cette oppression généralisée d’une société par un régime qui a infiltré et corrompu toute la normalité d’une société ; mais une grandeur, une puissance, un stoïcisme, une dureté, une viscéralité traverse, transforme et transcende cette histoire particulière devenue histoire universelle. Mais ce n’est pas le destin d’une nation qui se lirait derrière la figure christique de Mandelstam qui fait, seul, la puissance de ce livre ; c’est bien celle qui l’accomplit.
C’est une chose difficile à définir, et donc à prouver, que de dire ce qui fait le regard artistique d’un individu, ce qui fait la réussite d’un livre, et c’est au fond une chose assez vaine, à laquelle se propose, désabusé car conscient de son projet impossible, l’auteur de toute critique, que de prouver, yeux dans les yeux, ou plutôt langue dans la langue, que ce livre-là, précis, est plus qu’un livre ; plus qu’un autre livre ; qu’il produit cet effet de soulèvement, d’éruption, de révolution, que produisent certaines œuvres phénoménales qui retournent le lecteur. Mais il faut bien le dire, car Nadejda Mandelstam a, dans ce livre énorme et pluriel des Mémoires, une justesse, une acuité, une clarté incomparables. Elle est capable d’être sèche, puis de laisser entendre les larmes ; d’aller dans l’expérience individuelle et les querelles de chapelle, tout comme de dézoomer pour voir ce qu’il y a derrière ; de s’oublier pour décrire plus largement l’esprit d’une époque, ses peurs, ses lâchetés, puis de se mettre en scène en tant que femme s’occupant tant bien que mal de son déporté de mari, malade et instable et combatif, éternellement rétif. Cette plasticité, malléabilité, semble très forte et très juste parce qu’elle parait naturelle – si tant que le naturel puisse être vraiment naturel, et non fabriqué à l’aide d’artifices techniques, mais jamais ici nous n’avons l’impression de quelque chose de produit. Le livre de Nadejda Mandelstam a ceci de fort, et même d’unique, qu’il parait composé par la nécessité implacable, impérieuse et impériale de rendre compte, sans trop ni trop peu, d’une expérience à la fois déréalisante et en même si ancré, si concrète, si terreuse. De cette expérience bourbeuse, grisâtre, l’écrivaine mnémosyne fait régner la clarté de son acuité.
Nadejda Mandelstam, Le Troisième livre, Le Bruit du temps, 2026. Traduit du russe et présenté par Anastasia de la Fortelle et Jean-Claude Schneider. 360 p., 26€
Nadejda Mandelstam, Contre tout espoir. Souvenirs, Paris, Gallimard, coll. « Tel » (trois volumes, trad. du russe par Maya Minoustchine. Préface de Michel Aucouturier)
Ossip Mandelstam, Œuvres complètes, Le Bruit du temps (deux volumes, Traduction du russe, édition et présentation par Jean-Claude Schneider, appareil critique par Anastassia de La Fortelle)