Christian Jouhaud est historien, il travaille sur le XVIIè siècle (« le terrain sur lequel a été installé mon travail d’historien »). C’est par exemple son livre sur « Richelieu et l’écriture du pouvoir » (Gallimard, 2015), ou encore « Le Siècle de Marie du Bois » (Seuil, 2022) qu’il avait sous-titré : « Ecrire l’expérience au XVIIè siècle ». Historien qui mêle aussi passé et présent, Christian Jouhaud voudrait écrire l’histoire elle-même.
Michel de Certeau, qu’il cite volontiers, disait que « l’histoire est comme la pudeur ou la rougeur, la surface érotisée du monde… Ecrire l’histoire, c’est adorer ce monde parce qu’il est désirable une dernière fois ». Justement, Dans Voir le passé, Christian Jouhaud souligne que les « historiens sont continûment confrontés au voir. Ils rencontrent dans chaque phénomène qu’ils étudient des images matérielles ou immatérielles ». Avec ce nouveau livre, il porte un projet quasi cinématographique, puisqu’il s’agit de « voir le faire-voir ».
C’est la « folie du voir » de Christian Jouhaud, en reprenant là le titre d’un essai de Christine Buci-Glucksmann (Galilée, 1986), qui entendait traiter, quant à elle, de l’esthétique baroque – qui n’est d’ailleurs pas absente du livre de Christian Jouhaud, notamment dans son tout dernier chapitre intitulé « La vue fragile ». Mais, on l’a dit, c’est plutôt la référence à Michel de Certeau qui est en toile de fond – quand par exemple Christian Jouhaud cite l’article intitulé « La folie de la vision » que Michel de Certeau avait publié en 1982, en hommage au livre de Merleau-Ponty Le visible et l’invisible – où Michel de Certeau notait que « Chaque culture spécifie ce qu’on doit s’attendre à voir quand on voit. » Michel de Certeau disait qu’au fond « nous sommes tous des peintres, même si nous ne construisons pas des théâtres où se déroule cette lutte contre le voir et les choses ». Et Christian Jouhaud d’ajouter que « les fous et les historiens qui cèdent à la tentation de penser voir le passé sont assurément captifs de la passion de voir. »
On se souvient qu’il avait raconté l’histoire d’un historien un peu bizarre, un certain René Dartigaud qui s’était soumis à une « immersion historiographique », en 1967, qui l’avait conduit droit à la folie. C’était un petit récit – « La folie Dartigaud » – que Christian Jouhaud avait publié dans la collection Penser/Rêver des éditions de L’Olivier en 2015, un récit où l’on croisait un meurtrier condamné à mort, un policier devenu tenancier de bistrot, des figures de sciences-sociales naissantes, un curé-poète du XVIIè siècle, mais encore François Mauriac et Henri de Toulouse-Lautrec. Et, comme il se doit dans une telle collection, un psychanalyste constatant un jour que Dartigaud n’avait plus d’ombre. C’est un récit où Christian Jouhaud finissait par citer le poète Jean Tardieu : « Coller mon oreille à la terre, non pas pour la connaître, mais pour imiter le roulement lointain des choses », alors que l’historien Dartigaud ne voulait justement pas qu’on puisse entendre le roulement lointain des choses du passé.
C’était la « folie Dartigaud »… et aujourd’hui, dans Voir le passé, c’est la « folie du voir », qu’on ouvre d’ailleurs sur la poésie de Jean-Paul Michel, avec un extrait de son livre Meditatio italica, Retour de Pompéi, Naples, 1991 (« dans l’incroyable empilement/ des temps (…) »), et qu’on referme sur une peinture de Bartolomeo Montagna (1450-1523), « Saint-Pierre bénissant » (un tableau peint à la charnière du XVè et du XVIè siècle, à Vicence, devant lequel Christian Jouhaud dit être troublé « par le regard impérieux mais vide du saint et par la paysage vivant, historiquement heureux, et comme en attente de ma présence, derrière lui ? »)
C’est un très beau tableau (en couverture du livre). Dans « La folie Dartigaud », Christian Jouhaud regardait aussi un tableau, exposé dans le bistrot au Coucou des peupliers, une peinture pourtant maladroite, avec sa fausse perspective, qui représentait le bistrot lui-même (le Coucou des peupliers), mais que Christian Jouhaud ne pouvait pas quitter des yeux, ce qui avait fini par intriguer le tenancier M. Hassan. Christian Jouhaud avait fini par donner cette explication : « J’ai connu quelqu’un qui voulait voir les choses comme s’il n’était pas là »…(L’ancien policier avait alors fait son enquête – et lui avait dit un matin : « Je l’ai votre Dartigaud… Vous avez un moment ? »)
« Qu’est-ce que rencontrer une image ? »… est justement une des grandes questions de « Voir le passé » – y compris, ici, avec le commissaire Maigret ! (au chapitre « Intrus ») ; mais aussi avec Pierre Michon, Pierre Bergounioux, J.-B. Pontalis, ou encore Giovanni Baptista Porta (en 1602) : « L’imagination dessine dans la mémoire des images comme si elle avait un crayon. » C’est la métaphore baroque de Christian Jouhaud, la lunette de Jouhaud… Allons-y voir…
Christian Jouhaud, Voir le passé. Savoir historique et expériences de la vision. Editions Champ Vallon, 320 p., 25€s.