Comment échapper à l’overdose de corps au sein de l’exposition Michel-Ange, Rodin. Corps vivants, actuellement présentée au musée du Louvre ? En s’intéressant de près à ce qu’ils sont.
Rappelons d’abord que Michel-Ange (1475–1564) a grandi à Florence dans l’entourage d’humanistes pétris de magie naturelle et de philosophie néoplatonicienne. Le plus célèbre est Marsile Ficin (1433–1499), premier traducteur du Corpus Hermeticum (recueil de textes fondateurs de l’hermétisme attribués à Hermès Trismégiste). C’est à la lumière de ce contexte que l’on comprend que l’artiste ne s’attache pas à « insuffler une âme au marbre », comme l’indique le texte d’introduction de l’exposition, mais à l’inverse, à révéler l’esprit qu’il contient. Saluons ici l’idée des commissaires de montrer le prolongement et l’actualité de cette posture créatrice en introduisant dans le parcours une sculpture de Giuseppe Penone, Arbre de sept mètres [Albero di 7 metri] (1999) – équarrissage d’une poutre en bois qui révèle, en elle, l’arbre dont elle provient.

Telle était la démarche des alchimistes : « purifier », distiller afin que le germe divin présent dans la matière opère et transfigure le plomb en la perfection de l’or – un or qui devient, métaphoriquement, celui de l’intériorité du philosophe appelé à se métamorphoser lui-même par la spiritualité et l’expérimentation pratique. Dans la même lignée, Saint Augustin (354–430) insiste sur la présence active de la Providence dans chaque recoin de la Création, du rayonnement des étoiles au mouvement des eaux, de la naissance à la mort des animaux et des plantes (Saint Augustin, De la Genèse au sens littéral, tome VIII, chapitre 9). La tâche de l’être humain consiste, par son travail, à concourir à l’expression de cette impulsion universelle, c’est-à-dire à se faire le serviteur de la forme divine inscrite en toute chose.
Voilà pourquoi les marbres les plus inspirés de Michel-Ange sont volontairement laissés « inachevés ». Ils manifestent la vocation du geste de l’artiste : atteindre et participer au faire absolu, s’inscrire dans le principe des lois naturelles, ressentir l’immanence de Dieu à l’œuvre, et en accompagner le mouvement. En l’explorant par la ligne ou la taille, Michel-Ange s’attache à y saisir le jeu de la logique cosmique. Il veut dégager la physicalité de son emprise terrestre, rompre la frontière qui sépare l’Homme du Tout. Il en résulte des œuvres qui se situent dans un entre-deux, dans un état de cheminement et de recherche où l’artiste assure une fonction d’intermédiaire.
Le corps n’est donc pas envisagé comme un simple motif ; il devient l’outil de la collaboration, le lieu de communion avec le Mystère et l’appel à la perfection par le dépassement du poids de la matière. C’est à travers ce prisme que s’éclairent L’Esclave rebelleet L’Esclave mourant (1513-1515). Jaillis de l’intérieur du marbre, ils ne cherchent pas à s’exhiber, mais à s’extraire : leurs muscles tendus et leur abandon, douloureux comme orgasmique, ne célèbrent pas la force physique, ils crient l’effort de l’âme pour briser sa prison de pierre et rejoindre la lumière.

Rodin (1840–1917), lui non plus, ne considère pas le corps anatomique comme une fin en soi. Seul l’intéresse le corps transposé en œuvre d’art (corps-sculpture, corps-peinture, corps-dessin), en tant qu’il se fait le terrain d’expérience de l’absolu : « Pour qui sait voir, la nudité offre la signification la plus riche. Dans le rythme majestueux des contours, un grand sculpteur, un Phidias reconnaît la sereine harmonie répandue sur toute la nature par la sagesse divine ; un simple torse, calme, bien équilibré, radieux de force et de grâce, peut le faire songer à la toute-puissante raison qui gouverne le monde » (Auguste Rodin, L’art. Entretiens réunis par Paul Gsell, Paris, Grasset, 1912, p.218).
Si, dans leurs études, les traits ne cessent de s’échapper de la forme, c’est parce que nos deux maîtres visent moins à produire une image qu’à restituer un processus. Ils ne cherchent pas à représenter, mais à emporter, par la vue, l’intériorité de celui qui s’y plonge. L’érotisme, plus détourné chez Michel-Ange, beaucoup plus assumé chez Rodin, révèle ici son sens profond. Il procède d’une soif physico-spirituelle qui naît de l’individu (corps, âme, esprit réunis) tendu par le désir de se fondre dans le Tout, de ne faire qu’un avec la force originelle dont il procède. Il est un élan de fusion naturante et divine car, pour reprendre les mots de Rodin, « les vrais artistes sont les plus religieux des mortels. » (Ibid., p.234).

Les œuvres de Rodin et de Michel-Ange vibrent ainsi d’une même dynamique du manque et de l’appel. Qu’il s’agisse pour Rodin de pénétrer la chair-terre pour y répondre aux invites et résistances, ou pour Michel-Ange de se laisser emporter par le foisonnement de son propre geste (sur le papier, le marbre), leurs créations mettent en scène un désir exacerbé qui arrête net la main lorsque, en une étincelle, l’assouvissement jaillit. Face à ces œuvres, les plus inachevées en apparence, on comprend que là, ils ont vu ; là, ils se sont sentis appartenir au divin qu’ils recherchaient. D’où le soin que l’un et l’autre apportent à figer l’instant, c’est-à-dire à fixer ce point d’éternité. C’est cela le non-finito : suspendre le temps (et donc, le conserver en sa puissance) afin de permettre au sans-limite des forces de vie d’exulter, et de permettre aux témoins qu’ils sont, et que nous sommes, d’en vivre l’expérience avec la même fièvre et la même jouissance.
L’individualisme est leur sujet, mais dans un sens opposé à son acception actuelle. Il ne s’agit pas de refermer une identité sur elle-même dans un contentement morbide, mais d’ouvrir l’être, de le rendre disponible. La réalisation de soi s’effectue par dé-limitation, par une sortie de son périmètre apparent. La liberté des lignes en témoignent, le non-finito, ou encore les torsions impossibles qui, loin de simplement défier l’anatomie, brisent le carcan de ce que nous nommons « réalité ». Les photographies de sculptures prises par Edward Steichen, Stephen Haweis, Henry Coles ou Édouard Baldus en affirment l’importance, en particulier à travers le jeu des ombres et les effets de sfumato qui nimbent les corps. L’alchimie fonctionne : elle nous sort de la gangue de nos habitudes visuelles et nous délivre des scories d’un quotidien qui nous étouffe. L’objectif est de nous confier à une plus haute vérité d’être et de vivre.
Alors, l’œuvre de Michel-Ange et de Rodin peut-il jouer comme antidote à l’overdose contemporaine de corps ? Oui, parce qu’il aide à nous extraire du matérialisme dominant. Ici, le corps s’ouvre au cosmos, à la sensualité spirituelle de la vie, à l’idée d’un amour universel qui nous relierait à la course des comètes comme aux plus petits cours d’eau. Le corps se propose au miracle de la communion. Ainsi parle la grâce de ces deux immenses artistes que le Louvre réunit.
Exposition : Michel-Ange, Rodin. Corps vivants. Musée du Louvre : 15 avril – 20 juillet 2026.
Commissaires : Chloé Ariot (conservatrice du patrimoine, musée Rodin) et Marc Bormand (conservateur général du patrimoine, musée du Louvre).