« Je ne voulais que voir la beauté nue du moderne »: Dominique Fourcade (magdaléniennement)

Fourcade © Christian Rosset

Tout a commencé, du moins pour qui écrit ces lignes, par la parution fin 1972 / début 1973 des Écrits et propos sur l’art d’Henri Matisse chez Hermann – “Texte, notes et index établis par Dominique Fourcade” –, livre sidérant pour un jeune homme d’à peine 17 ans qui s’intéressait, comme beaucoup de ses contemporains, à ce qui pouvait ouvrir des perspectives nouvelles – ce qui le conduisait non seulement à guetter ce qui ne cessait de surgir – le meilleur comme le pire –, mais aussi à s’aventurer parfois assez loin dans le passé, allant voir les Poussin au Louvre parce que Cézanne avait relevé leur importance, ou écoutant Machaut et Gesualdo que Stravinsky avait remis, non au goût du jour, mais à leur juste place : celle des précurseurs de la modernité. Bien entendu, il a fallu à ce jeune homme quelques années avant de saisir réellement le travail considérable qui avait présidé à la publication de ces Écrits et propos de Matisse effectué avec humilité par quelqu’un qui avait provisoirement abandonné l’écriture (notamment poétique) pour explorer les autres arts, et en premier lieu la peinture (mais aussi, la sculpture, la danse…). Il s’était donné un an, ça lui aura pris dix ans.

En mai 1976, alors que je sors ébloui de la première grande rétrospective de l’œuvre de Simon Hantaï au Musée national d’art moderne, je retrouve le nom de Dominique Fourcade dans le catalogue de l’exposition (qui reste aujourd’hui encore un de mes biens les plus précieux), en tant qu’auteur d’un texte particulièrement stimulant : Un coup de pinceau c’est la pensée. J’aimerais en recopier ici les dernières phrases : “Nulle surprise si Hantaï appartient à la famille de ceux à qui l’expérience de la Chapelle de Vence fait venir les larmes. Houille bleue. La couleur finale n’est liée à aucun matériau. Cela s’appuie sur du souffle – et de l’incertitude comme il n’y en eut guère au monde. C’est pourquoi tout est à effacer. Tout est à redire. Travailler à partir de cette incertitude, travailler cette incertitude, travailler dans le monde, ouvrir.”

Autre rencontre décisive : l’exposition Claude Viallat – Traces au Musée Savoisien de Chambéry à l’automne 1978 dont le catalogue reproduisait en couverture une des œuvres les plus belles du peintre : Store à FrangesFenêtre à Tahiti (Hommage à Matisse). Et, de nouveau, un texte de Fourcade, dont le titre reprenait le titre de cette toile souple : “En peinture, en écriture, quand, par poésie, il y a passage du non-être à l’être, advient la beauté. C’est la beauté qui propose, c’est elle qui impose et c’est elle qui retient. L’efficacité, c’est elle.” Je sais que Dominique Fourcade a refusé de rassembler ces textes destinés à être publiés dans des catalogues d’expositions ou des revues, sans pour autant les désavouer (il acceptera cependant que les Éditions du Centre Pompidou publient en volume Rêver à trois aubergines…, écrit en 1973 pour la revue Critique), mais, persistant à les trouver plus que marquants, je ne peux résister à la tentation d’en recopier les derniers mots : “S’effilochant comme elle le fait en quelque sorte ici, la peinture part en reconnaissance de l’univers, par effrangement, et l’univers le lui rendra bien. Car les royaumes fluent, et sont divers, et la douceur ne peut que mener loin, et la peinture doit aller chercher jusque vers la mort. Pour ces raisons, je salue ce store à franges.”

Une des raisons qui m’a conduit, des années après, à rencontrer Dominique Fourcade (au moment où il s’apprêtait à publier Le sujet monotype), est cet accord profond au sujet de la peinture, même si le prétexte de notre premier entretien, il y a vingt-trois ans (soit une durée équivalente de celle s’était alors écoulée depuis ma découverte des Écrits et propos sur l’art d’Henri Matisse), a été la musique. Entre temps, j’avais eu vent de son retour à l’écriture, disons “poétique” (dans nos entretiens À voix nue de 2000, Dominique Fourcade se définissait comme “ écrivain, de la variante, si on peut dire, poète”), avec son premier livre publié en 1983 chez P.O.L, Le ciel pas d’angle (livre d’abord refusé, puis accepté par Paul Otchakovsky-Laurens, ce dernier reconnaissant son erreur et devenant l’éditeur privilégié de Fourcade – 16 volumes à ce jour), grâce à Pierre Buraglio qui avait exposé ses variations sur l’affiche poème (Le ciel pas d’angle) en 1982 chez Jean Fournier. Mais ce sera Rose-déclic, son deuxième livre chez P.O.L (1984), qui produira un grand choc. Plus de 35 ans après, il m’est toujours impossible de trouver les mots pour en parler à hauteur de l’effet produit (qui ne s’est jamais atténué, le relisant régulièrement, parfois d’un seul trait). Contentons-nous alors de dire qu’il a créé une sorte d’addiction, chaque nouvel ouvrage étant attendu avec impatience… C’est la première fois que j’ose écrire au sujet du travail de Dominique Fourcade, ce sera peut-être la dernière, même si d’innombrables chroniques – recensions critiques ou journaux de lecture – se sont esquissées dans ma tête, comme en rêve, sans jamais en sortir. La solution aura été, pendant quelques années, de lui proposer des entretiens radiophoniques (qui ont été, pour l’essentiel, retranscrits et rassemblés, parmi bien d’autres, en 2018 dans improvisations et arrangements chez P.O.L), mais ce temps-là est fini, les micros ont été débranchés (la dernière fois, ce fut dans les salles de la rétrospective Simon Hantaï au Centre Pompidou en 2013).

Le Ciel pas d’angle. Pierre Buraglio, Dominique Fourcade.

Mais comment se risquer à tracer, ne serait-ce que quelques lignes tremblantes, sur ces livres, sans avoir trouvé, comme le fait Fourcade lui-même, une manière originale, non-journalistique, non-académique, de rendre compte de ce que le corps – en premier – a ressenti ? Si je m’y essaie aujourd’hui, c’est parce que j’ai eu la chance de lire magdaléniennement à la veille du confinement. C’était il y a si longtemps… À peine deux mois, certes, mais vécus selon des durées inédites, alternant séquences d’extrême ralentissement et d’autres, comme en contrecoup, d’accélérations subites (sentiment mêlé que ça n’en finit pas, tout en semblant filer à vive allure). Il me semble avoir été hanté par ce livre, au point d’en connaître certains passages par cœur. Un exemple ? À propos d’Intérieur aux aubergines de Matisse : “Ce tableau est la culmination, en 1911, de l’art des parois.” Ou bien, marquant son désaccord avec l’abbé Breuil qui prétendait que Lascaux était la Chapelle Sixtine de la préhistoire : “La Sixtine n’est pas moderne, elle souffre de la tristesse de n’être que contemporaine.” Phrases prélevées dans l’ultime texte, le plus long (une soixantaine de pages), qui donne son titre à ce livre qui en rassemble 22, écrits entre août 2011 et février 2020 (le 4, précisément), et rassemblés, à une exception près, de manière chronologique – la plupart d’entre eux (mais pas ce tout dernier) ayant été prépubliés par Chandeigne (qui imprime régulièrement de petits ouvrages non brochés que l’auteur envoie à ses amis, et que l’on peut aussi se procurer dans certaines librairies).

Matisse, Intérieur aux aubergines.

L’art – peinture, sculpture, danse, musique, poésie… – est la matière première de magdaléniennement, dont il faut peut-être lire, pour commencer, ce qui est imprimé en 4e de couverture où les majuscules sont absentes : “dans le livre quelque part il y a le mot minuterie, qui, lorsqu’il s’est relu, a voulu faire venir le mot mutinerie, mais trop tard, il n’y avait plus de place dans le livre. quand même, à cette occasion je me suis souvenu d’une enfance, je vérifie que c’est bien la mienne, où tout en moi s’était mutiné, longuement, au point que les structures mêmes de l’enfance en furent mises en cause. je comprends que le livre est le résultat de cet épisode, auquel s’est ajoutée la violence d’une transe adulte qui passait à grande vitesse sur les rails tandis que je m’attendais à rien sur le quai.” Et aussitôt, pour qui a suivi son parcours, reviennent des souvenirs d’anciennes lectures – par exemple :  Est-ce que je peux placer un mot ? – P.O.L, 2001, au sujet duquel, lors de nos entretiens À voix nue de 2000, Dominique Fourcade parlait ainsi : “Dire : est-ce que j’aurai la place pour un mot ?, est-ce qu’il y a la place pour un mot qui soit de moi ?, mais est-ce qu’il y a même un mot qui soit de moi ?, […] est-ce que je vais être entendu ?, est-ce que ça vaut le coup ?, […] c’est ça, oui, moi ? Et une grande adresse aux autres totalement désordonnée, musicale, qui ne peut pas attendre et qui ne peut que se renouveler.”

Wagon II, David Smith

Comme chacun de ses livres les plus récents, disons à partir de manque (P.O.L, 2012), magdaléniennement pourrait paraître testamentaire – dernier livre potentiel, magnifique, irrigué de sève juvénile –, mais le doute nous vient aussitôt avec l’espérance que ça continue aussi longtemps que possible (d’ailleurs ce livre est accompagné de “suppléments” imprimés par Chandeigne, dont un avec une sculpture de David Smith, Wagon II reproduite pleine page, dont Fourcade nous dit qu’il s’agit d’un “instantané d’adolescence, préservée dans le chiffre où elle a été saisie. mais les fossiles n’avaient jamais vu d’équivalent à cette sculpture en termes de soulèvement formel, de renouvellement d’inquiétude et de cumul d’aguets. on ne cesse pas d’être proche de l’arrêt de la minuterie” – ce qui me fait me souvenir que le prétexte de notre première rencontre, dans un studio de radio, avait été “l’intranquillité”, donc l’inquiétude, commune à Thelonious Monk et au Beethoven de la Grande fugue).

La musique dont Fourcade prétendait qu’il n’y connaissait rien, tout en en parlant de manière assez subtile, et en tout cas avec passion, traverse aussi magdaléniennement. À propos de la Grande fugue, il disait (dans notre premier entretien de 1997) qu’“il y avait quelque chose de très émouvant dans cette œuvre, c’est qu’elle est tellement moderne et que je suis obsédé, c’est une obsession d’ailleurs naturelle, qu’aucune culture ne m’a inculquée, c’est une attitude tout à fait naturelle chez moi qui consiste à instinctivement essayer de trouver ce qu’il peut y avoir de moderne dans le monde ancien, et qui est la seule chose qui me passionne dans le monde ancien. Mais il y a énormément de moderne dans le monde ancien, de même que, hélas, dans le monde contemporain, il y a peu de choses modernes.” Dans ce dernier livre, on trouve, plus de vingt ans après, de nombreux échos à cette recherche obsessionnelle de la modernité. Même dans un texte écrit pour la revue Europe sur poésie et chanson, thème épuisé s’il en est, il trouve une manière juste de relier ce qui lui importe le plus :

“toute la vie j’ai fredonné
sur proposition du réel
je crois que Cézanne a fait pareil
tantôt j’ai fredonné en silence, et tantôt pas
jusqu’à fredonner le silence
Cézanne de même”

Ajoutant : “mais je n’ai jamais fredonné ce que j’écrivais, ni lui ce qu’il peignait. quand j’écris je mets tout à plat, en sorte que ça ne fasse qu’un avec la page, et qu’il soit interdit au motif de revenir sous la forme sous laquelle il s’est présenté une première fois.” Ce texte, le dix-neuvième de magdaléniennement s’achève par une sorte d’hommage à Momente de Stockhausen, après avoir nommé aussi bien Stravinsky (et Balanchine : musique et chorégraphie) que Billie Holliday, Berlioz, Trenet ou Piaf, écrivant “Debussy, si j’y repense, c’est le ciel pas d’angle mais à la perfection” avant de faire allusion à Gene Vincent ou Elvis, ou encore à Alain Bashung (qui, après le refus, justement, de Le ciel pas d’angle par P.O.L, “a sauvé ma vie d’écrivain en plein désarroi”) : pas de hiérarchie, mais beaucoup d’exigence.

Chacun des 22 écrits qui composent magdaléniennement compte. Madame Cézanne apparaît très vite, en troisième position. C’est une figure centrale – Cézanne ayant peint 29 portraits de sa femme, dont 26 ont été exposés au Met à New York en 2014. Dominique Fourcade : “J’en reviens, mais j’ai tout laissé là-bas. […] La grande poésie est en jeu, et l’angoisse, qui tient à l’ouverture à laquelle nous expose le grand poème occidental et à l’attraction phénoménale que celui-ci exerce sur nous, ne nous laisse d’autre choix que d’être arrachés à nous-même.” Dans l’ultime écrit, celui qui donne son nom au livre, Cézanne, fantôme sublimement incarné, ne cesse de revenir. Exemple : “chien quand j’ai découvert les aquarelles de Cézanne, sans aboyer, j’ai eu l’instinct de n’alerter personne parce que j’étais sûr d’elles mais pas sûr de moi, je les ai regardées seul, vous savez j’ai reniflé toutes les anfractuosités possibles, tous les aplats, je pense que ce sont les plus belles parois du monde […]” magdaléniennement s’ouvre par deux citations : une première de Lorine Niedecker (the best of the old lit. is as modern as the best of the modern – à Louis Zukofsky, 7 juillet 1946) ; et une seconde de Georges Bataille (mon père m’ayant conçu aveugleW.-C. dans Le Petit, 1943). Lascaux ou la naissance de l’art est “à l’horizon” – texte capital. Les obsessions jouant à fond – rien de mesquin dans ce travail, tout est donné, pleinement – “si je devais revoir Matisse mais c’est tout vu, j’écrirais comme je l’éprouve maintenant en aveuglante évidence, un Matisse pariétal.” Et cette différentiation si juste entre le moderne et le contemporain : “l’intermittent Manet (ou est-ce le pariétal qui est intermittent de par son abrupt même), Manet, dis-je, dans Le déjeuner sur l’herbe, est un étonnant contemporain, tandis que dans Le fifre il est un stupéfiant moderne. l’un et l’autre tellement à aimer, mais le deuxième est mon sujet. la plus grande expérience esthétique, la trame existentielle de ma vie, disons la plus grande expérience poétique, la fondamentale découverte et éblouissement, aura été la manifestation du moderne.” Et, dans la foulée, on trouve les noms de Merce Cunningham – et un peu plus loin ceux de Poussin ou de Hölderlin.

Lorine Niedecker est une poète, parmi les plus subtiles, qui a vécu quasiment toute sa vie à l’embouchure du lac Koshkonong dans le Wisconsin. Abigail Lang, dans sa préface à Louange au lieu (Corti, 2012), avait noté ceci : “Elle dort avec un crayon sous l’oreiller pour ne rien perdre de ses rêves et de leur syntaxe.” Et Dominique Fourcade, relevant qu’elle voulait dire “qu’à toute phase de l’éclosion des formes de l’art depuis sa plus ancienne apparition le moderne peut être mis en œuvre, mais qu’il ne l’est pas toujours, loin de là, et qu’il l’est seulement dans le meilleur de l’ancien comme il l’est uniquement dans le meilleur de l’actuel”, ajoute qu’il “est puissamment heureux, boosté à bloc, de trouver quelqu’un qui pense comme soi, sinon seul on doute à mort.” Le moderne, ce n’est pas simplement le contemporain (je rappelle cette phrase déjà notée : “La Sixtine n’est pas moderne, elle souffre de la tristesse de n’être que contemporaine”) : “dire le sujet de façon simple, pas incantatoire : une même époque court des fossiles à aujourd’hui, avec sans hommes, en laquelle. je ne voulais que voir la beauté nue du moderne, en elle, où je sais qu’elle est. l’entendre nue. quand personne n’est témoin je la tutoie. Juste voir ta parole, l’âpreté de ses reins.”

Dominique Fourcade

“voulez-vous être les ongles qui poussent aux mains cérébralement mortes et qu’on chante ensemble”

“une libellule vient de traverser la pièce sans voir que j’étais son mâle”

“la décision principale de ma vie c’est Cézanne qui l’a prise en peignant ce qu’il a peint en disant ce qu’il a dit. quand j’ai eu pris conscience des choses j’ai dû tout reprogrammer. je commençais la traversée j’avais de l’eau jusqu’à mi-cuisses je traversais je ne sais pas quoi. pas tout à fait si haut que ça. en vérité, non, je n’ai rien reprogrammé, tout s’est reprogrammé en moi de son fait, l’espace de quelques années cruciales qui durent encore”

…faisant ce montage sur Word qui ne comprend rien et qui met des majuscules systématiquement après un point, ce que je dois à chaque fois corriger – notant au passage que le mot capital de cette phrase est montage…

En 2000, il y a donc quasiment 20 ans, quand nous nous retrouvions en studio pour enregistrer nos entretiens À voix nue (soit presque 2 heures 30 simplement découpées en cinq parties), j’avais demandé à Dominique Fourcade s’il pouvait envisager, comme il l’avait fait à l’époque où il avait été occupé à rassembler et mettre en forme les Écrits et propos sur l’art d’Henri Matisse, de prendre des vacances de l’écriture, donc de se mettre à l’écart de ce travail, alors que pour lui (c’est ce que je comprenais, l’écoutant attentivement) vivre, c’est écrire, ça se confond, c’est la même chose… Sa réponse (reproduite dans improvisations et arrangements) : “Je peux envisager que l’écriture me quitte, je peux envisager qu’elle m’abandonne, tout à fait. Je ne peux envisager de l’abandonner, je ne peux plus. Je ne m’en remettrai pas. Vraiment, je ne retraverserais pas le désert que j’ai traversé pendant dix ans. Je ne referais pas cette épreuve-là. Je ne pourrais plus. Je n’aurais plus la force. Je n’aurais plus la force de revenir. Je n’aurais plus les moyens ni la raison – ni aucune raison –, mais il n’est pas exclu que je sois abandonné. Moi je n’abandonnerai plus.” Magdaléniennement, après tant de livres (ou si peu, comme on voudra), est la preuve de cette poursuite inlassable de l’écriture quoi qu’il en coûte. Nul abandon. Une fois de plus, c’est avec une certaine impatience qu’on attend son prochain opus, dont on ne sait encore rien, sinon qu’il sera clairement signé Dominique Fourcade.

Dominique Fourcade, magdaléniennement, éditions P.O.L, mai 2020, 192 p., 21 € — Lire un extrait en ligne— Ici un entretien avec Jean-Paul Hirsch autour d’improvisations et arrangements)