Elke de Rijcke : Du chant des choses et des Hommes (Paradisiaca. Un Lac-Opéra)

Elke De Rijcke (DR)

L’acte poétique d’Elke de Rijcke dans Paradisiaca. Un Lac-Opéra relève autant de l’inédit que de l’audace.

Au prétexte d’un journal versifié, elle laisse libre cours à des trésors d’ingéniosité pour que miroitent les reflets pluriels du lac de Constance. Ce « recueil », dont le caractère hybride et inclassable a été unanimement salué par la critique, ne doit cependant pas y être réduit, comme s’il en allait d’une simple expérimentation littéraire. Bien davantage, il faut lire dans, ou entre les pages de Paradisiaca, un effort construit pour rendre compte non seulement d’un paysage, d’une géographie, mais également d’une histoire intime imprimée dans l’Histoire, qui fit du lac un lieu de partages, de déchirements ; un pôle autour duquel ont tourné les hommes et les astres.

Le livre s’ouvre sur une galerie de personnages dont la plupart ne sont pas à proprement parler humains mais des morceaux du corps (le cœur, l’âme…), des êtres fantastiques, des matières inertes. Ce choix annonce d’emblée la prétention de l’œuvre : composer un opéra – puisque ce sont bien plusieurs voix qui interviendront – dans lequel la parole n’est pas donnée à un homme qui dominerait le paysage mais au paysage lui-même. L’entrelacs de l’humain et du sauvage ne mendie pas sa preuve dans le corps du texte : il existe dès l’accroche. Le livret est clair : une nature à laquelle on redonne ses droits, un corps humain qui n’arrive pas en maître sur les rives du lac mais comme un amas de chair qui glisse ses doigts, entre ceux, gelés, de l’onde qui resémantise à même l’existence tous les affects : l’érotisme, le rêve, la peur, la joie, la nostalgie…

La réussite majeure du livre est sans doute celle-ci : faire de l’homme un morceau de paysage qui ne se départit pas de lui. Indivis, nature et humanité s’épousent et consomment le mariage sans pudeur. L’amant qui accompagne le « je » d’énonciation du recueil-journal n’est pas le concubin attendu et classique de la poésie ordinaire : il est celui qui se confond avec le lac, qui se fait médiateur entre l’humanité du corps féminin et le corps aquatique où il échoue. Toujours présent, comme l’ombre qui redouble la majesté du lac, il prend des airs de guide initiatique parmi la nature, le paysage environnant le Bodensee : il est celui qui trace les contours nouveaux d’une sensualité dont les lisières consacrent l’union de la civilisation et de l’indompté.

À cet endroit, une érotique que l’on pourrait qualifier d’« écologique » affleure : la critique n’a, semble-t-il, pas toujours pris la mesure de l’importance prépondérante de la sensualité du texte d’Elke de Rijcke. Pourtant, difficile de faire l’impasse sur cette dimension capitale du recueil : nous ne sommes ni face à un manifeste décharné qui proscrit à l’homme de laisser sa marque dans la nature, ni devant un plaidoyer accusateur reléguant au rang de vermine ce qui relève de la civilisation. Elke de Rijcke s’aventure au contraire sur le territoire des sens : sa poésie n’est pas théorique – et ce malgré l’érudition tonitruante dont fait preuve le texte ; nous y reviendrons – elle est pratique, éthique, charnelle. Il n’est pas question de prêcher un manichéisme opposant nature et culture : il s’agit de les accoupler, de les rendre à leur complicité première, afin que l’union ne soit pas destruction mais enfantement : mise à bas du poème, du chant des choses et des hommes qui voguent vers un même horizon.

Admirable également comme ce livre ne se laisse pas lire à la manière d’un recueil traditionnel, que l’on peut ouvrir au hasard des pages, certain d’y trouver un poème délectable sans risquer de nuire à l’œuvre entière. Ce n’est pas le cas de Paradisiaca : une logique progressive habite sa poésie : les différentes voix, qui prennent tour à tour la parole, ne sont pas semées sans cohérence, et se parlent, s’embrassent et se déchirent tandis que l’on progresse dans ce texte-journal, bien que « journal » ne corresponde pas encore tout à fait à ce livre-aventure. Il faut à ce titre saluer la virtuosité du style et de la capacité à agencer, couper, lier les différents fragments qui ne figurent pas sous l’ordre de l’arbitraire dans le livre mais sous celui d’une cohérence que nous nommerons intuitive. Le fragment ne se vérifie pas seulement à chaque page, il est présent, chose rare, au sein même de la phrase. Élisions, ellipses, carambolages entre des termes que l’on ne croyait pas pouvoir associer…

Le style d’Elke de Rijcke nous arrive comme autant de lames d’eau, douces, parfois, cassantes d’autres, suivant le mouvement de ce que le corps voit et éprouve depuis le lieu où il gît. Un même constat pourtant, à chaque page, demeure « tout cela est extrêmement réel » ; et cette écriture, qui égale la luxuriance du vitrail, met en garde le lecteur : « si tu ne sais pas que je suis une illusion, / tu ne le remarqueras pas ». Que conclure de ces deux propositions antinomiques ? Rien, sinon qu’elles ne font qu’une : ce qui est « extrêmement » réel, comprendre dans son absoluité, relève de l’illusion, une illusion que nous ne remarquons pas. Et c’est le rôle du poète de déjouer ces illusions et de défaire les apories de notre existence, où ce qui est réel ne l’est pas, et ce qui ne l’est pas l’est. Intervient alors la poïesis, la création par le chant, par les voix qui disent ce qui éventre chair et matière ; la poïesis originelle qui livre des images neuves, inouïes, pour abolir la frontière entre réalité et virtualité. L’opéra transcende le papier, envahit l’ouïe et la vue, déclame ce que le vulgaire ne peut pas voir et le place en offrande sur l’autel du livre.

Il a été souligné à plusieurs reprises la résistance implicite dont fait preuve l’écriture de la poétesse, en ne passant pas par l’invective ni la diatribe incendiaire. Il est vrai que l’écosystème que renferme Paradisiaca n’a pas à prouver son engagement : il est depuis sa forme l’image d’une écopoésie qui ne s’engage pas mais se dégage des discours directs et qui manquent ce que la poésie d’Elke de Rijcke réussit : peindre le vivant, le transposer, sans le dominer, dans le langage des hommes. Il faut cependant pousser plus loin l’analyse : si la poétesse ne fait pas acte de dénonciation, elle fait peut-être plus fort, et pire, en faisant acte de monstration. Les poupées, avatars de l’humanité qui se heurtent aux aspérités du réel, le lac qui vit et infecte la langue que l’homme emploie ordinairement pour se nommer, s’annoncer en souverain, sont autant d’occasions de faire naître des images étranges et impromptues, qui déplacent notre regard conventionnel sur la nature. Exhiber, par l’écriture poétique, est dans Paradisiaca une manière de montrer que le paradis n’est pas un Eden décharné mais la coexistence, sous forme de matière brute, du corps civilisé et de la nature demeurée « vierge ».

De fait, c’est cette virginité qui frappe le lecteur : virginité toujours renouvelée d’un lac pourtant arpenté, cartographié, conquis, dessiné, croqué. Si la contemplation, nous l’avons vu, n’est pas qu’une affaire de regard, mais avant tout de chair, elle passe également chez Elke de Rijcke par l’exploration intensive du lieu, ce qui suppose de plonger dans ses annales. Il serait injuste de borner Paradisiaca à une exploration géographique, surtout lorsque l’on s’attarde sur les illustrations et précisions historiques fournies tout au long du périple. À ces rappels intra-textuels de l’histoire du lac s’ajoutent des notes travaillées qui achèvent de couronner de rigueur un livre riche en inventivité et intransigeance.

Dans la section « What’s in a name », Elke de Rijcke touche à la question centrale autour de laquelle tournoient les rayons de son post-lyrisme formel syncopé et elliptique : qu’est-ce qu’un nom ? Comme appeler à soi un lieu, et qui sommes-nous pour le sommer d’en répondre ? En égrainant les différentes appellations que le lac connut au cours de l’histoire, la poétesse montre, en sous-texte et avec grande habileté, combien la poésie seule, parmi ses vocalises, peut parvenir à fixer les lieux, sans les réifier.

Les nœuds linguistiques formés autour du lac ne servent que mieux le style nerveux et halluciné d’Elke de Rijcke : si l’empire humain a voulu parler du lac, la poétesse se retient de se l’approprier, et le dit – sens intransitif. Avec son corps, avec sa plume et le don qu’elle fait de son temps pour noyer son individualité au fond d’eaux nébuleuses, afin d’en renaître en poétesse bénévole, l’autrice signe un texte, inclassable, certes, mais que nous rangerons certainement parmi les plus réussis de l’année.

Elke de Rijcke, Paradisiaca. Un Lac-Opéra, éditions MF, mars 2026, 160 pages, 10€.