Le bruit

Le Jardin des délices par Jérôme Bosch © Wikimedia Commons

Soudain, le bruit. Plus jamais le silence, je n’entendrai plus jamais le silence. Condamné au bruit.

Je l’ai assise dans la voiture. Elle m’a regardé, m’a demandé si c’était sa nouvelle vie. Je n’ai pas répondu, j’ai baissé les yeux. La voiture a démarré vers la Maison de Retrait. Alors le bruit est arrivé, a envahi ma tête, le silence m’a été retiré, pour toujours. Six mois après, c’est elle qui a été retirée, qui s’est retirée, pour toujours.

Un bourdonnement, un grésillement, une centrale électrique, ma tête est devenue une centrale électrique.

Celui aux trois points a également eu le bruit, à cause d’une balle dans l’oreille, la guerre (« j’ai attrapé la guerre dans ma tête »), il bourdonnait tout le temps, sans suspension, malgré ses trois points.

Moi, pas de guerre, pas de balle : elle est partie, je l’ai abandonnée, enfermée dans la Maison des VieillesVieux, la Maison de Retrait, et le bruit l’a remplacée, d’un coup. Il ne s’arrêtera jamais, je le sais, c’est son Éternité, qu’elle a perdue, qui s’est déplacée dans ma tête. C’est elle qui bourdonne, grésille. C’est ce qui reste d’elle.

Celui aux trois point n’en pouvait plus de ses bourdonnements, qui lui « faisaient trembler toute la caisse ». Il entendait aussi des « sifflements », des «tambours », des « trombones », des « orgues », des « explosions », des « rafales », une « tempête », un « ouragan », un « bazar de bruits », un « vacarme », « un train continuel avec toute la vapeur et les wagons et un tonnerre de Dieu dans la profondeur de l’oreille ».

Moi, c’est toujours le même et unique et perpétuel bourdonnement, le même grésillement, d’une usine infernale, installée sous mon crâne, qui tourne en 3X8, 365 jours par an, son vrombissement me sort par l’oreille gauche, la droite n’existe plus, comme effacée, je n’ai plus qu’une oreille, qui vrombit, vrombit. Pourquoi la gauche ? Car elle est entrée  par ce côté dans la voiture qui est partie vers la Maison de La Fin ?

Le silence, la paix des champs, le silence des champs, la paix des sommets, le silence des sommets, assis sur un rocher, les yeux vers le ciel, les yeux vers la vallée, le silence du soir, dans les rues désertes du village, le silence de la nuit, la paix de la nuit, au lit, couché, les yeux à demi-fermés, le silence des pensées, le silence des rêveries, terminé, une vie sans silence, oui, je suis condamné à une vie sans silence, je sais qu’il existe, je m’en souviens, mais je ne le connaîtrai plus jamais, il a disparu, amputé, j’en suis amputé, plus jamais son repos, je ne connaîtrai plus jamais son repos, plus jamais le repos, une vie sans silence, une vie sans repos, à la place le bruit, le bruit.

Et à côté du son, du son doux de la pluie, de la rivière, de la mer, du vent, à côté du chant des oiseaux, à côté de la musique, lui !, le bruit !, je ne peux plus les entendre seuls, il est là, toujours là, il les double, les recouvre, les repousse, les sabote.

Même le regard, il me prend même le regard. Quand je regarde, il me traverse les yeux, les irrite, les brûle, mes yeux pleurent, il me pleure par les yeux.

Même parler, aux paroles, les miennes, celles des autres, « j’agglomère mes bruits à moi, toute ma batterie d’oreille » (écrit celui aux trois points – tous les trois mots à la fin de sa vie, explosé de son tintamarre).

Les mots, justement, la lecture, la pleine lecture, enlevée, les mots qui glissent de mots en mots, volés (« Je sautais par-dessus les lignes, je pouvais pas me fixer l’attention sur une ligne à la fois, à cause de mon oreille qui me hurlait dans l’esprit en même temps. »).

Écrire, le bruit me pourrit même l’écriture, il estropie les mots, les infeste, les empoisonne, ce que vous êtes en train de lire, il était là quand je l’écrivais, impossible de lui échapper, il souille tout, il ruine tout !

Je pense, j’essaie de penser, de réfléchir, il ne me laisse pas en paix, bourdonne, bourdonne, déforme mes pensées, les réduit, les appauvrit, les aspire.

Mes souvenirs, quand je me souviens le bruit les détériore, les abîme.

Je rêve, me raconte des histoires, et les rêves, les histoires, il les dénature, les dégrade.

La nuit, il ruine la nuit, pollue mon sommeil, me réveille une fois, deux fois, x fois, ne me lâche pas, je suis le maître, ton maître, me crie-t-il dans le cerveau, tu es mon esclave, ma victime, ma chose, tu n’es plus rien, toi c’est moi, je suis toi, tu es mon bruit, tu n’es plus que mon bruit.

Mon maître, son esclave, oui, il est mon maître, je suis son esclave, il me torture, le bruit me torture, jour et nuit, il est moi et je me torture moi-même, je suis mon propre tortionnaire, impossible d’y échapper, damné, maudit, je suis damné, maudit. « Je torture sans répit une torture de têteune vie de torture. »

Aaacccooouuuppphhhèèènnneee

c’est son nom

du grec akouein, entendre, et phainein, apparaître

oui, il est apparu, soudainement, et maintenant je l’entends, je n’entends plus que lui

le tinnitus, en anglais, on dit tinnitus en anglais

du latin tinnire, tinter, oui, il tinnit, il tinte, il tinnit, il tinte

l’aaacccooouuuppphhhèèènnneee

le bourreau qui m’écartèle le cerveau, me supplicie, me martyrise, me mine, me sape, me ronge, me consume, me déchire, me fracasse, me ravage, me dévaste, me détruit.

J’ai l’aaacccooouuuppphhhèèènnneee, ou plutôt l’aaacccooouuuppphhhèèènnneee m’a, il a surgi et il m’a eu, il me possède, il ne me quittera jamais, il ne s’en ira jamais, il ne finira jamais.

Jamais plus je ne serai comme les autres, acouphiné à vie, à mort, bruité à vie, à mort, enfermé à vie, à mort, dans ma tête bourdonnante.