15 juillet. Nouveau ralentissement des activités, cette fois non pour cause d’excès de chaleur, mais parce que mon corps est soudainement endolori par une petite pierre qui ne veut pas prendre le chemin de la sortie. Du moins je le suppose, car là où je vais, dans une région pourtant loin d’être désertique, les soins sont, sauf urgence, inaccessibles : il faut attendre des semaines, voire des mois, pour réaliser le moindre acte d’imagerie. Alors que la sensation de remake d’un mauvais feuilleton persiste (l’ayant déjà vécu, les symptômes sont clairs), la seule chose à faire est d’encaisser, peut-être durant 49 jours, en conscience que notre dernier refuge se trouve plus que jamais dans les rêves, ou, ce qui n’est pas sans rapport, dans la lecture de Retour au goudron, réjouissante écriture du désastre qui, par chance, est au programme cet été.
Christian Rosset
12 juillet 2026. Commencer par mettre en ordre quelques notes arrachées au silence par temps d’extrême chaleur. Cela fait maintenant un peu plus de deux mois que j’ai pris connaissance des onze volumes de Retour au goudron, ultime opus du post-exotisme signé Infernus Iohannes – autour de 2500 pages, très addictives. J’en suis à Survies minuscules (Éditions du sous-sol) qui accumule listes de propositions, récits de rêve, dépôts de plaintes et dénonciations, sans oublier une vie d’écrivain singulièrement pathétique, qu’il convient de déguster par petites gorgées, si l’on désire en apprécier les subtilités : « De toutes les grands-mères alignées sur le banc au moins trois sont les miennes. »
15 juin 2026. Mon ordinateur commence à rendre l’âme. Il refuse ponctuellement de s’alimenter. La chaleur excessive n’y est pas pour rien. Il faut l’éteindre, attendre un moment, parfois une nuit entière, puis le rallumer. En général ça marche : on peut de nouveau le brancher sur le secteur – et reprendre ainsi les choses là où on les avait, parfois brutalement, arrêtées.
5 juin 2026. Cette fin de saison laissera comme d’habitude sur le tapis – celui de l’atelier : un rectangle de 132 x 196 cm bon marché, mais solide, en « fibres naturelles » teintées d’une couleur sombre qui renforce leur présence – quelques titres qui, quoique intéressants, n’ont pu trouver leur place dans cet espace de recension, pourtant très ouvert (et peut-être trop – même s’il me semble qu’on n’est jamais assez ouvert, y compris à ce qui, dans un premier temps, nous repousse).
27 mai 2026. Dôme de chaleur – personne n’y échappe, même si certains pensent que ça n’arrive qu’à eux. On fait avec, ou plutôt on ne fait rien, ou presque. Impossible d’écrire, sinon à l’aube. On lit tard le soir, fenêtres ouvertes, jusqu’à ce que le sommeil finisse par l’emporter. La ralentissement est général ; seule la musique garde le tempo. Quand il faut changer la face d’un vinyle, on se dit que vingt minutes viennent de passer. Et quand on n’a plus envie de se lever, on écoute les bruits de la maison.
18 mai 2026. Même si les ouvrages lus, ou à lire, en ce mois de mai, n’ont dans leur grande majorité que peu de liens avec le cinéma, il est incontournable de suivre au quotidien ce qui se projette à Cannes. Si Albert Serra avait pu finir à temps Out of This World notre vigilance aurait été au plus vif ; mais quelques films en compétition nous font déjà de l’œil, comme par exemple Soudain de Ryûsuke Hamaguchi (voir plus loin).
4 mai 2026. Rencontre au CNL avec Antoine Volodine, porte-parole du post-exotisme, à l’occasion de la présentation de Retour au goudron, son 49e et dernier opus signé Infernus Iohannes, imprimé en onze volumes publiés simultanément par onze éditeurs différents : environ 2500 pages dont la lecture – pas question de sauter une ligne – devrait occuper la fin du printemps et le début de l’été. Nous en donnerons écho, de manière aussi peu académique que possible, quand cette somme sortira en librairie (fin août).
27 avril 2026. Abandonné en l’état ce matin l’épisode (71) où six ouvrages assez dissemblables entrent en résonance. Les idées venant plus rapidement que leur formulation, mettre un point final, c’est arrêter le travail d’élagage qui se voudrait infini. Mais l’imparfait restant de règle au Terrain vague, in fine ce sont les oreilles qui décident – et la peau.
16 avril 2026. Ces derniers jours, relecture des Philémon de Fred : pur bonheur, bien au-delà du simple plaisir des retrouvailles. Ces 750 pages (env.) refermées, j’ouvre le deuxième volume de l’Œuvre complète de Gotlib (en coédition Dargaud / Fluide glacial) : « l’Intégrale définitive, chronologique et remastérisée de l’œuvre de Gotlib en plusieurs volumes » (on en saura le nombre exact dans quelques années, à raison de deux volumes par an).
29 mars 2026. Opposant plus que jamais mélancolie à nostalgie, je résiste à la tentation de déposer les outils – ceux de l’écriture, qui donnent voie aux sons et voix aux graphismes –, ruminant intérieurement cette question : comment ne pas traverser ce qui me reste à vivre (mettons la durée d’une enfance, ce qui ne serait pas si mal) dans un jetlag permanent ? Aujourd’hui, c’est l’heure d’été, il faut un peu de temps pour s’y accoutumer.
Début 2022, les Éditions MF m’ont envoyé pour la première fois un livre à paraître. Il s’agissait d’un roman, Les Artistes, signé Aden Ellias, un auteur dont j’ignorais tout. Malgré certaines réserves, ce livre singulier m’avait intrigué, au point de m’inciter à en faire une recension afin d’y voir plus clair. Comme le courant était passé, d’autres ouvrages ont pris, souvent par surprise, le chemin de mon atelier, comme ce fut le cas avec Temps permettant de Christine Lapostolle, qui m’est parvenu suite à une suggestion du peintre et poète Pierre Mabille.
18 mars 2026. Le printemps approche. Jetant mécaniquement un œil sur mes souvenirs Facebook du jour (une des choses les plus utiles de ce réseau de moins en moins habité), je tombe sur cette note assez ancienne : « Un journal de lecture n’est pas un journal tenu par un critique, mais un journal dont l’écriture se trouve en situation critique : comme au bord du précipice. » Aujourd’hui, j’écrirais plus simplement : à la frontière du silence.
Alors que sortent quasi-simultanément en librairie le cinquième et dernier tome de l’intégrale du Génie des Alpages chez Dargaud (dévoilant les esquisses parfois poussées d’un album inédit) et la restauration en bichromie chez 2042 d’un album, Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre (Casterman,1987), un important accrochage d’originaux du dessinateur au musée Tomi Ungerer nous conduit à mettre en pause les chroniques du Terrain vague – donc à sortir de notre réserve pour aller voir de plus près comment le trait de Richard Peyzaret dit F’murrr (avec trois « r » et un « m » minuscule, comme je le vois le plus souvent écrit aujourd’hui, alors qu’il y a peu, on lui accordait la majuscule du Chat Murr d’Hoffmann) tient le mur (avec un seul « r »), quel que soit son cheminement dans la page, et l’esprit qui le sous-tend.
Il y a vingt-cinq ans, à la fin de l’hiver 2001, La Librairie du XXIe siècle publiait la Correspondance de Paul Celan (1920-1970) et Gisèle Celan-Lestrange (1927-1991), un impressionnant coffret de deux volumes cartonnés (près de 1500 pages)…
24 février 2026. Il y a six jours, György Kurtág fêtait ses cent ans. Il est un des derniers, et peut-être le dernier – car depuis plus de vingt-cinq ans, nous sommes davantage en période de restauration que d’exploration – de la trempe des grands fondateurs de la musique du vingtième siècle : Stravinsky, Webern, Bartók. Sensuelle et pensée avec précision, sa musique a été jouée un peu partout dans le monde le jour même de son anniversaire. Mais le plus admirable est que le lendemain a eu lieu à Budapest la première de son deuxième opéra, Die Stechardin, un monodrame dont le livret est inspiré des écrits et de la correspondance de Georg Christoph Lichtenberg.