Un nouvel âge d’homme : Arno Bertina (L’âge de la première passe)

L’œuvre d’Arno Bertina est magnétisée par un tropisme africain : de la guerre d’Algérie dans Le Dehors à la restitution des biens spoliés dans Des lions comme des danseuses, l’écrivain cadastre l’envers de l’histoire occidentale, le registre de ses exactions et de ses crimes, mais il accompagne également la vitalité joyeuse du continent, sa puissance de devenir et son énergie joueuse. C’est un tel tiraillement qui traverse L’âge de la première passe, avec pour ambition d’interroger la place inconfortable de l’écrivain, homme, blanc, occidental, au Congo, accompagnant une ONG s’efforçant d’aider des mineures prostituées.

Si le livre ne prétend pas proposer la radiographie du Congo, il tient registre néanmoins d’une expérience au long cours, puisque l’écrivain a accompagné des ONG à plusieurs reprises à Pointe-Noire et Brazzaville à partir de 2015, pour y mener des ateliers d’écriture. Au lieu de décliner la litanie de la mauvaise conscience, de dire le sentiment d’être déplacé, le livre célèbre au contraire la force de ces jeunes femmes contre la violence qui leur est imposée, l’énergie électrique qui les fait tenir debout.

Ce souci de se décrire non pas tant comme un écrivain embarqué, sommé de choisir, de se positionner, de revendiquer, mais comme un écrivain situé, défini pour une bonne part par son positionnement social, culturel, genré se lit tout au long de ces pages. Une telle exigence de réflexivité, de prendre en compte le biais d’un corps, l’oblique d’un regard, l’ombre portée d’une présence, c’est dans l’ethnographie que Bertina va la puiser et en particulier dans l’œuvre de Jeanne Favret-Saada, enquêtant sur la sorcellerie dans le bocage : elle dénoue les obstacles et les empêchements de l’enquête ethnographique, lorsqu’elle comprend qu’elle est partie prenante de l’investigation, qu’elle en est également le terrain quitte à délaisser les commodes partitions entre l’observateur et l’observé. Mener l’enquête, c’est selon Jeanne Favret-Saada accepter d’être affectée : voir ses repères mentaux bouleversés, sentir ses repaires identitaires voler en éclats. « Il n’y a pas de position neutre de la parole » écrivait l’anthropologue dans Les Mots, la Mort, les Sorts, publié en 1977. Et cette formule, Bertina la fait sienne.

Voilà pourquoi, le livre s’inscrit dans la veine du carnet de bord ethnographique, qui est moins l’espace d’inscription de l’intime, qu’un lieu d’observation de soi, de contrôle et de réflexivité. Mais alors que l’ethnographe dissocie le journal de bord et l’étude monographique, comme le rappelle Vincent Debaene dans L’Adieu au voyage, Arno Bertina conjoint ici l’analyse lucide de l’écrivain situé et la fresque humaine d’une série de rencontres. En filigrane, se dessine aussi avec finesse la silhouette d’un homme mal assuré, entre gaucherie sentimentale et malaise sensuel. Le livre travaille précisément dans cette tension entre l’homme immature malgré son âge et les jeunes femmes averties par l’expérience de la vie. Nulle impudeur, ni désir de confession, mais une vraie exigence de se mettre en jeu. Il faut en effet forger une symétrie de la nudité, pour éviter le voyeurisme ou l’exercice d’un pouvoir, comme il le note dans un récent entretien pour Marianne :

« J’ai en effet éprouvé le besoin d’apparaitre dans le champ de la caméra – moi qui n’avais écrit jusque-là que des livres de fiction – pour ne pas regarder ces jeunes femmes comme des bêtes curieuses, dont je ferais mon « objet » d’étude. Écrivant sur des jeunes Congolaises se prostituant pour survivre, il m’a semblé nécessaire de dire où j’en étais, moi, quant à la prostitution, quant à la séduction, quant au désarroi amoureux… De manière à me placer sur une sorte de pied d’égalité avec ces jeunes femmes qui m’ont fait confiance. Pour ne pas les prendre de haut, ou les enfoncer plus qu’elles ne le sont déjà. »

Rarement on aura lu des pages aussi nettes sur les difficultés de l’implication sociale et politique de l’écrivain, sur les interrogations de l’efficace littéraire face à la douleur d’autrui. Au moment où les usages politiques de la littérature et la place de l’écrivain dans la cité sont au cœur de bien des réflexions, le livre d’Arno Bertina prend à bras-le-corps ces difficultés, pour dire perplexité et complexité. Au-delà de la réflexion géopolitique sur la traîne coloniale de la prostitution au Congo, le livre interroge la situation déplacée de l’écrivain français devant qui n’a pas le même maniement du langage. L’âge de la première passe est aussi un livre de bord d’atelier d’écriture : dans lequel consigner les butées et les accélérations, les trouvailles et les enlisements de l’atelier. Se dit en filigrane la place excentrée, sinon excentrique de l’écrivain, dans cette situation : « Quelle est ma place dans ce bordel ? Dans la désolation des terrasses ou l’agitation des rues, dans l’obscurité des cours intérieures et des chambres de passe… ? Dans la cour du Foyer des filles vaillantes… Apparemment je suis invisible. (Qu’est-ce qu’une apparence invisible ? Je n’en sais rien.) »

Se cherche plus profondément encore l’efficace des mots et de la littérature devant les malheurs de l’existence : moins pour réparer ou panser les blessures subies que pour devenir sujet de son histoire. Ces coulisses de l’atelier, Arno Bertina nous les fait visiter en compagnie de François Bon, qui a su dire l’exigence qu’il faut donner à la pratique des ateliers, à la fois dans son manuel Tous les mots sont adultes et dans les livres qui en auscultent la pratique, Prison ou C’était toute une vie. De cet accompagnement, s’impose une pratique de l’atelier moins comme résolution du traumatisme, que comme capacité à devenir sujet de son histoire, à en reprendre possession symboliquement.

« Ont-elles besoin de se raconter, de se confier ? Ont-elles besoin de moi ? Si elles ont parfois quitté l’atelier ou coupé court à nos échanges en me confiant que remuer certains souvenirs est douloureux, pas une, cependant, pour contester l’intérêt de s’aimer mieux, d’éloigner un peu la honte, de pouvoir dire : « C’est mon histoire, mais peut-être puis-je ne pas la subir jusqu’au tombeau. » ».

L’atelier n’est pas seulement un espace de reconstruction de soi, mais aussi un lieu corrosif où l’on s’affronte aux représentations mauvaises qui se sont déposées en chacune : l’écriture n’est pas sans faire éclater ces concrétions et ces paralysies intimes, pour tenter d’advenir à soi. Le livre suit les devenirs et les aléas de ces ateliers, s’enroule respectueusement autour de quelques textes, en commente les blocages et les dénouements. A quoi s’ajoute une vraie géopolitique de la langue, car l’exercice du français n’a pas les mêmes enjeux ici et là, en métropole ou dans d’anciennes colonies, et la francophonie n’est pas un espace homogène, mais traversé de tensions, de dynamismes contradictoires, d’exercices de pouvoir clandestins. Le français n’est pas une « langue de confiance », selon l’expression de ces jeunes femmes, et essayer de creuser avec elles leur expérience la plus intime en français est une entreprise vouée à l’échec : ce sont le lari, le lingala et le kituba qui disent chez elles l’intime. Impossible de traduire ces témoignages, sinon en risquant de les trahir dans une langue contrainte, faite de méfiance et de torsion.

Arno Bertina concilie ici ces deux traditions du journal : le journal ethnographique et le journal d’atelier, qui lui sont des auxiliaires de réflexivité comme pour tenter de composer une justesse éthique dans la manière de rencontrer autrui, de donner hospitalité à sa parole, sans lui extorquer des aveux, comme le firent bien des enquêteurs, policiers, ethnographes ou autres. Dans Énigmes et complots, Luc Boltanski s’attache à différencier les différentes formes de l’enquête, à distinguer l’enquête sociologique en particulier, animée par un désir de compréhension, des enquêtes policières attachées à surveiller et punir. Ce n’est pas une opposition méthodologique, ou une frontière disciplinaire que le sociologue invoque, car il ne cesse de montrer les passerelles et les circulations, mais bien une exigence éthique : celle du tact. C’est ce tact qui est au cœur de la démarche de Bertina, soucieux d’accueillir une parole plus que de l’extorquer, de la faire advenir, par le lent processus de l’atelier, plutôt que par l’interrogatoire : « faire preuve de tact, ne pas donner l’impression de leur arracher des témoignages ».

Le livre oscille entre le journal ethnographique, consignant l’inconfort de l’observateur et les coordonnées intimes de l’écrivain, et le récit de voix : par juxtaposition et montage, quelques textes issus de l’atelier d’écriture composent un récit choral et polyphonique, comme l’auteur les privilégie depuis Des châteaux qui brûlent. Comme le montrent aujourd’hui les travaux de Maud Lecacheur, cette veine du récit de voix est à placer à l’enseigne des chœurs tragiques de Svetlana Alexievitch, prix Nobel 2015, qui se désignait elle-même comme une femme-oreille, transcrivant littérairement ces voix que l’enregistrement du magnétophone peine à restituer pleinement. Ce n’est sans doute pas un hasard si Arno Bertina a choisi de placer son travail dans ce sillage lors de récentes journées à Guéret, organisées sur Les chemins d’Alexievitch ou s’il a publié récemment un très beau texte sur l’écrivaine ukrainienne dans En attendant Nadeau (Lire ici). Contrairement à Alexievitch, absente de ses livres, sinon par une apparition furtive au détour d’un entretien, Arno Bertina est présent de bout en bout. Ils ont pourtant en partage le même souci, malgré des dispositifs inversés : faire entendre la parole des autres. « N’être qu’une oreille » : l’injonction faite à soi-même fait écho au projet même de l’autrice des Cercueils de Zinc.

L’autrice de La Supplication et celui de Des châteaux qui brûlent travaillent pareillement les voix et les corps, avec une attention obstinée au bruissement vital qui sillonne les physiologies, les porte et les emporte. « C’est donc, écrit-il, une affaire de souffle et de rythmes, et non seulement de mélodie ou de récit. » A sa mesure, le livre, par la galerie de portraits qu’il dessine, constitue une radiographie contemporaine du Congo, mais une radiographie depuis ses espaces aveugles et ses marges silencieuses. Cette série de figures permet de croiser, en permanence, par contrepoints, destins individuels et fresque collective. Nancy, Livty, Orlande et Lucrèce finissent par composer un chœur où les voix résonnent à l’unisson, mais en faisant toutes retentir leur timbre singulier. Et dans ce singulier unisson, l’on prend conscience que l’on n’est jamais seul, qu’il n’y a pas de soliloque, à peine quelques cantates isolées en attente d’une plus ample polyphonie.

Arno Bertina, L’Âge de la première passe, éditions Verticales, mars 2020, 272 p., 20 € (14 € 99 en version numérique) — Lire un extrait