Contre la Zemmourisation de la critique littéraire

Camus et NDiaye : deux auteurs nationalistes ?

On a cru que le ministère de l’Identité Nationale avait disparu corps et bien avec Nicolas Sarkozy. C’était assurément un tort. Car, à la surprise générale, il vient de donner de ses tristes nouvelles, il y a à peine quelques jours, par la voix d’un consternant et dangereux appel à contributions émanant de la revue Fixxion, organe universitaire jusque-là sérieux et respectable, intégralement dévolu à l’étude de la littérature française depuis 1980.

Signé par Alexandre Gefen, Oana Panaïté et Cornelia Ruhe, cet appel à contributions portant sur les « Fictions françaises » ne peut manquer, dès ses premiers mots, de provoquer un malaise diffus avant de convaincre, une fois la lecture du texte programmatique achevé, du caractère aussi bien absolument affligeant que monstrueux de l’entreprise. Reposant sur l’idée d’une « identité nationale » de la littérature française contemporaine, ce scandaleux appel signe l’entrée tonitruante du zemmourisme dans la recherche universitaire et l’incidente légitimation des idées de l’extrême droite dans le champ des études littéraires. Renaud Camus n’osait même pas en rêver mais, pourtant, Alexandre Gefen, Oana Panaïté et Cornelia Ruhe l’ont bel et bien fait.

Fixxion, Appel à contribution n° 19

De fait, au cœur de cette revue qui cherche à dessiner les arêtes les plus saillantes du roman hexagonal de ces 30 dernières années, l’appel à contributions prend surtout les accents des années 30. Sans détours ni nuance aucune, étonnamment assez bref et escorté d’aucune bibliographie en dépit d’un sujet qui méritait d’emblée développement, cet appel choisit pour interroger la littérature contemporaine d’exactement reprendre la terminologie maurassienne au mieux, la phraséologie zemmouriste au pire qui se voient immédiatement convoquées puisque, apprend-t-on, « le roman de langue française n’a cessé ces dernières décennies de penser l’identité française ». Outre que l’affirmation aurait de quoi surprendre un Antoine Volodine, un Eric Chevillard ou encore un Jean Echenoz, elle heurte par-dessus tout violemment le sens critique premier de chacun. Avancée sans guillemets aucune, l’identité française surgit sous la plume (et le goudron) des directeurs du numéro comme le loup dans la bergerie, sans même prendre la peine comme chez Perrault de se déguiser pour ne pas être reconnu non plus qu’effrayer. Mais il n’est nullement question ici d’un quelconque conte : bien plutôt d’une horreur continue qui, clairement, dit son nom.

Nullement questionnée ou encore ne serait-ce que problématisée mais pourtant faisant d’emblée grand et violent problème, « l’identité française » vaut ici pour un concept opératoire à part entière tant cette impensable absence de guillemets est à considérer comme une appropriation sans conditions de l’expression même, à savoir son utilisation débonnaire et consentie au premier degré du discours, et incidemment comme la flagrante déclaration d’un degré zéro de la recherche. Pourtant, « l’identité française » n’est pas une expression neutre dans la langue ou que l’on peut aisément et simplement neutraliser dans un quelconque discours, a fortiori prétendument de chercheur. Cette expression sur l’identité ne peine ainsi pas à être identifiée. Peut-être plus qu’aucune autre, cette expression surgit toujours comme terriblement comptable d’une longue histoire : elle n’arrive jamais innocemment dans le langage car il y a toujours des gens qui sont morts ou tout du moins meurtris sous cette « identité nationale » : des gens ont été jetés à la Seine en son nom. Cette expression est une tourbe éhontée de haine, un argument discursif des pires diatribes identitaires. Cette expression a les mains sales. Car « l’identité française », ce n’est pas seulement l’affirmation d’une identité. C’est surtout la négation de toutes les autres, jusqu’au meurtre – de toutes celles qui ne sont pas françaises. Convoquer « l’identité française » ne revient ainsi pas uniquement à engager une réflexion sur la Nation : c’est parler dans la langue des nationalistes, discourir le nationalisme – faire de cet idiolecte le terreau de son discours. C’est donc faire du nationalisme non pas l’objet de la recherche mais procéder depuis une parole criminelle dont, à aucun moment, la culpabilité ne fait possiblement question. Indéniablement, il y a quelque chose de pourri dans le point d’énonciation de cet appel.

Eric Zemmour, nouveau Roland Barthes ou nouvel Aristote de la critique littéraire ?

Ne s’arrêtant pourtant pas en si bon chemin, même s’il ne mène nulle part ailleurs qu’au cœur du Béziers de Robert Ménard, l’appel à contributions déroule alors sans faiblir ses volutes nationalistes dans une ahurissante ingénuité qui, en vérité, relève de l’irresponsabilité morale la plus éhontée et du cynisme médiatique comme critère premier de la recherche. On peine à croire qu’un tel appel émane en partie du CNRS. Comme si l’expression n’était pas en soi la grande violence faite à la littérature, son antonyme absolu sinon son contresens exact, « l’identité française » avance décidément, ici, de manière effarante, sans aucune précaution : ni oratoire ni scientifique. Même si les auteurs pourront s’en récrier, le mal est fait. Loin d’être scientifique, cet appel s’offre comme un texte résolument idéologique, comme tend à le prouver la suite du développement qui ressemble de plus en plus à une page arrachée à une histoire du contemporain brossée par Valeurs actuelles : « En traversant l’histoire du XXe siècle, de la guerre de 14 à la décolonisation, en parcourant la “France profonde”, en s’installant dans les terrains vagues industriels et dans les banlieues, nombre d’écrivains ont tenté de formuler un nouveau regard sur l’identité française. » Avant de poursuivre, toujours sans prudence ni honte aucune, en affirmant que cette littérature a « éprouvé le besoin, à l’heure où l’Union européenne, le multiculturalisme et les flux migratoires sont au centre du débat, de penser à nouveaux frais une identité traditionnellement conçue comme nationale et les différentes formes d’appartenance à une langue et à un territoire. » Pour finir par affirmer avec la voix de Natacha Polony qu’imiterait Élisabeth Lévy à la fin d’un repas arrosé : « Loin de n’être que l’appui d’un grand récit, ou de se complaire à nourrir une culpabilité collective, la fiction est ainsi devenue l’espace même où ces interrogations se formulent, le lieu où s’élabore ou se conteste une conscience commune de la “francité”. » On pourrait sourire devant la nullité intellectuelle de tels propos si, aux derniers mots de cet appel, ce n’était pas tout le bestiaire de l’extrême droite télévisuelle et journalistique qui applaudissait à tout rompre.

C’est que la boîte de Pandore est désormais ouverte : elle a trouvé un nouveau terrain, encore inédit pour elle, même si Antoine Compagnon a pu le préparer sinon le favoriser depuis quelques années : l’Université et les études de Lettres dont la flagrante détresse intellectuelle exhibée ici se saisit de l’air du temps le plus dangereux pour justifier des crédits de recherche et voit désormais se déverser tout un flot de syntagmes figés et d’expressions lexicalisées qui nourrissent les discours de Renaud Camus, d’Alain Soral et d’Eric Zemmour – sans doute forment-ils d’ailleurs le comité scientifique du numéro mais on a omis de nous le dire. Mais de quel nouveau regard sur « l’identité française » s’agit-il ici ? De quel nouveau regard sinon celui qui, les yeux injectés de sang, crie au « grand remplacement » ? Que signifie ainsi, comme l’a fait tout de suite remarquer la revue La Mer Gelée qui a spontanément et justement réagi à cet odieux appel (lire ici et ), « penser à nouveaux frais » cette « identité » ? A quoi renvoient ces « nouveaux frais » sinon à la parlure universitaire qui tourne à vide et souligne son absence totale de rigueur intellectuelle dont cet appel est le criant témoin ?

Comment ne pas ainsi comprendre que se donnent à lire ici tous les attributs du folklore nationaliste le plus éhonté sous couvert d’une quelconque recherche ? Comment ne pas voir que la « francité » convoquée ici n’est rien d’autre qu’un idéal à défendre et un profond discours de haine, une puissance éristique qui trouve enfin la caution universitaire qu’elle se cherchait désespérément ? Car une question ne cesse de se poser depuis le début : comment une revue de qualité comme Fixxion a-t-elle pu accueillir en son sein une « réflexion » aussi scandaleuse ? Comment peut-elle laisser voix à un numéro dans lequel serait interrogé le destin français et ce qu’il advient de lui à l’heure des migrants, à l’heure où il serait sans cesse « attaqué », « déchu » et « nié », à l’heure d’un appel à contributions qui se conclut donc sur cette « francité » et qui ne cesse de faire implicitement la part belle à une vision réactionnaire et extrémiste d’une France prétendument entrée dans sa flagrante décadence par le « multiculturalisme » ? On ne comprend décidément pas.

Michel Houellebecq, doublure cascade réactionnaire de Pascal Quignard ?

Et on le comprend d’autant moins quand Alexandre Gefen, Oana Panaïté et Cornelia Ruhe en viennent à dévoiler le corpus sur lequel ils invitent à voir se déployer cette « identité nationale », ce nationalisme de la France faite littérature. C’est alors la stupéfaction totale puisque, disent-ils, « la fiction littéraire renoue ainsi avec la question politique, entre reconstruction nostalgique, déconstruction critique et utopie. Pierre Bergounioux et Alexis Jenni, Aurélien Bellanger et Pascal Quignard, Anne-Marie Garat et Hédi Kaddour, Renaud Camus et Marie NDiaye, Tierno Monénembo et Léonora Miano, Boualem Sansal et Abdourahman Waberi, sans oublier Richard Millet et Michel Houellebecq. » Ce n’est plus un corpus : c’est l’encyclopédie chinoise de Borges ou le visage de monsieur Patate en fin de soirée. On retrouve ici tous les accents les plus véhéments d’un confusionnisme et d’une approximation conceptuelle et historique qui ont fait la gloire médiatique d’un Eric Zemmour. Gefen, Panaïté et Ruhe concourent à la zemmourisation de la recherche et de l’époque : c’est le seul accessit dont leur appel pourra se prévaloir.

Car que viennent ainsi faire ensemble Pascal Quignard et Michel Houellebecq ? Quels points communs peuvent se tracer entre ces deux œuvres dont la poétique sinon le propos se tiennent comme diamétralement opposés, ne trouvent, à aucun moment, aucun point d’intersection et où, lorsque le nom de « France » ou le mot de « passé » apparaissent, ils ne sont jamais investis du même destin connotatif et axiologique ? La grande mélancolie quignardienne ne relève en rien de la veule nostalgie houellebecquienne réactionnaire. Plus scandaleux encore, parce qu’émanant d’une provocation qui n’a que l’inconscience pour synonyme dans la langue, le rapprochement, qu’une conjonction de coordination voudrait rendre naturel et évident, entre « Renaud Camus et Marie NDiaye ». Ici ce n’est définitivement plus de la recherche, c’est de l’injure tant il ne s’agit plus d’un corpus mais de l’énoncé d’un zeugme. Or, comme chacun le sait, le zeugme, comme cet appel, ne constitue en rien une figure de pensée : le zeugme n’a jamais possédé une quelconque valeur heuristique, tout juste une puissance comique ou un effondrement tragique.

Cependant, trahissant une folle incongruité, un tel zeugme ne laisse pas, plus qu’aucun autre, de poser à nouveau question et de traduire incidemment un nouveau et délétère présupposé à cet appel : pourquoi associer le chantre du « grand remplacement » avec la seule romancière noire du corpus ? S’agit-il d’annoncer un prochain colloque sur « Littérature contemporaine et grand remplacement » dans lequel l’attribution du Goncourt à l’auteure en 2009 sera interrogée ? Car on ne voit nullement pourquoi les deux auteurs se voient ainsi soudainement rapprochés à la faveur de ce non-concept de « l’identité nationale », sachant que si Marie NDiaye questionne l’identité, elle ne fait cependant jamais entrer en ligne de compte narrative une quelconque allusion à la « francité » : d’En Famille jusqu’à Rosie Carpe, l’identité y demeure une question ontologique, en aucune cas nationale et encore moins nationaliste. Avant de jeter en pâture des noms d’auteur, il faut lire leurs livres, surtout quand on en fait son métier. C’est ce que l’honnêteté et la morale enjoignent car rien n’autorise alors ce rapprochement entre « Camus et Ndiaye » sinon le scandale toujours à déplorer d’une non-pensée ou alors s’agit-il bien plutôt de sous-entendre que, parce que son père est sénégalais, la question de « l’identité française » se pose avec acuité la concernant ? On n’ose le croire.

On mesure combien ici le déploiement des épouvantables implicites et autres abjects sous-entendus de cet appel conduit enfin à dénoncer le puissant contresens politique qui préside à cette entreprise de désastre. Consternant et dangereux, cet appel l’est ainsi à double titre : un sujet de recherche ne peut se saisir d’un sujet hautement polémique comme celui de « l’identité française » en prétendant se dégager de sa violence inhérente. On ne peut dépassionner un débat qui fait rage malgré le débat lui-même, surtout si ce débat s’énonce comme celui-ci au contemporain, s’il demeure toujours vif, s’il nécessite toujours des prises de positions. On aura beau faire : on ne pourra pas dépassionner la question de « l’identité nationale », notamment au prétexte d’une lecture neutre et scientifique qu’autoriserait une approche universitaire de la « notion », par nature, objective et soi-disant d’autant plus objective que deux des trois directeurs ne sont pas français. Cet argument pointe vers une insuffisance intellectuelle absolue.

Car l’actualité toujours vive du sujet invalide d’emblée cette prétendue objectivité qui n’est qu’un triste et pénible leurre scientiste renvoyant, en vérité, à l’absence totale de scientificité de cette recherche soulignée ici depuis le début. Si l’on cherche à se faire le médecin légiste, il faut tout de même attendre que les corps soient froids pour commencer à disséquer, sinon on sombre dans le journalisme et l’éditorialisme le plus vil, ce vers quoi lorgne confusément cet appel. Ce n’est pas parce qu’une question circule dans le débat et le champ publics qu’elle mérite question et qu’elle justifie une étude. Ce n’est pas l’actualité des surfaces qui doit décider de la profondeur des questionnements. La recherche en littérature n’a pas à parler de tel ou tel sujet : la recherche, ce n’est pas le journal télévisé car un chercheur n’est jamais l’être isolé d’un seul monde. On n’est pas chez Ardisson. Ce ne serait plus de la recherche mais de l’opportunisme.

Faire de la recherche en littérature ne doit pas se faire sous couvert d’une pseudo-objectivité car le chercheur porte toujours une responsabilité politique à laquelle, quoiqu’il dise et cherche à affirmer, il ne peut en aucun cas se soustraire tant écrire sur le contemporain revient, qu’on le veuille ou non, à devenir acteur de ce même contemporain et à donner à sa parole un poids moral. On ne parle jamais au hasard du monde et des mots, surtout quand on se fixe un destin critique. Les mots ont un sens, et il est toujours triste de devoir rappeler cette évidence liminaire à des spécialistes de littérature.

Thierry Ardisson, modérateur du colloque « Littérature contemporaine et Grand Remplacement »

Il y a ici, terrible, un oubli du politique au nom d’une recherche qui, dans son macronisme ou sa prétendue objectivité ou sa prétendue modernité, rêve à une dépolitisation, ne masquant en vérité qu’un sursaut réactionnaire dont cet appel est l’ultime preuve. Cet oubli du politique sur un sujet qui, pourtant, n’est tout entier que politique et polémique, concourt ainsi à l’horreur médiatique du moment, celle qui consiste à rendre légitimes des questions qui ne le sont pas. Convoquer à l’université « l’identité nationale », c’est, qu’on le veuille ou non, estimer que la question possède une pertinence critique : cela revient non seulement à légitimer un questionnement à partir du nationalisme mais à rendre légitimes les assertions nationalistes et leur efficience poétique. C’est rendre équivalentes des propositions sur le nationalisme et, par exemple, le minimalisme en littérature. Mais Maurras n’est pas Aristote. Il n’entend rien en poétique sinon pour l’instrumentaliser à son corps défendant. Elle est là la grande faute politique de cet appel : les directeurs pourront prétendre qu’on s’en prend violemment à leur texte, rien n’égalera la violence, comme si de rien n’était, de leur appel qui, par la voix de l’Institution, légitime la violence même de dominant que charrie avec virulence « l’identité nationale ».

En définitive, s’il témoigne d’une profonde irresponsabilité et d’une horreur politique, cet épouvantable appel provient en vérité d’un contresens sans retour sur la recherche sur le contemporain lui-même. Jamais le contemporain ne se saisit de cette question de « l’identité nationale » pour la faire sienne. Pascal Quignard ne s’appelle pas Michel Onfray. Marie NDiaye ne s’appelle pas Eric Zemmour. Pierre Bergounioux ne s’appelle pas Alain Soral. Le contemporain est à l’endroit politique du peuple, il cherche la fraternité à venir, il veut trouver le lien. Il est après tous les fascismes. Il ne se contente pas de la profonde détresse intellectuelle d’une dangereuse critique à laquelle s’ajoute l’opprobre d’ériger une non-question qui traîne dans les débats en concept en mal de conceptualisation. Cette détresse a pu conduire l’un des directeurs de cet appel à appliquer la notion de « développement personnel », de la réparation du monde et des vivants, et de leur consolation à la critique littéraire, c’était sans compter sur l’ambition de faire d’Eric Zemmour un Roland Barthes noir des heures les plus sombres. Alors disons-le à la revue Fixxion, aux directeurs de ce numéro et au CNRS : avec de tels appels à contributions aussi destructeurs, on n’a pas fini de réparer le monde, et le peu de vivants qui restera après.

 

Lire ici le droit de réponse d’Alexandre Gefen, Oana Panaïté et Cornelia Ruhe pour le comité de la Revue critique de fixxion française contemporaine.