Houellebecq, paysan de la modernité

Tout l’été, la France, jamais repue de rebondissements que seule la presse sait lui offrir, a vécu au rythme cacochyme puis bientôt haletant d’un feuilleton pour le moins surprenant : Michel Houellebecq, sa vie et encore sa vie, objet d’une série d’articles d’Ariane Chemin dans Le Monde. Pourtant vite, loin de se féliciter de la publicité ainsi faite à son œuvre, le romancier juge contre toute attente la méthode de la journaliste déplacée, inutile, dangereuse sinon sans objet. Via une dépêche AFP, l’homme finit même par lancer qu’il « emmerde » Le Monde. Il n’en faut pas plus aux journalistes et à la presse pour s’emparer de l’affaire, en faire une affaire, prendre le parti de l’écrivain, l’homme du roman, l’unique écrivain français médiatisé contre les méthodes d’investigation de la journaliste et biographe ou au contraire de défendre le droit à savoir de la presse contre les prétendues réserves de l’écrivain. Dans les deux cas, se dit à nu une intense querelle qui en dit long malgré elle sur la place de la littérature dans nos sociétés, sur la figure de l’écrivain et sur Houellebecq lui-même.

Capture d’écran 2015-09-27 à 18.21.33De fait, si Ariane Chemin en vient tout d’abord à explorer à son corps défendant la vie de Houellebecq, à en traquer les manies et les intimes habitudes, sans doute la figure de Houellebecq n’est-elle pas étrangère à ce désir forcené de venir traquer l’écrivain qui, avec Christine Angot, peut s’honorer d’être l’un des seuls à pouvoir figurer à la Une des quotidiens sans faire chuter les ventes mais bien plutôt en augmenter le tirage. Houellebecq, avant d’être écrivain, est d’abord une figure journalistique, une construction éminemment médiatique, un homme sans texte qui possède par-dessus tout une image et n’est même peut-être que cela. Depuis cette certitude, la journaliste procède à une enquête où se révèle le bonheur de paparazzer la littérature, de la suivre là où on ne la voit pas, comme si, sans même s’en rendre compte, on voulait faire descendre la Littérature d’un piédestal castrateur ou pour le moins la vulgariser, la rendre comme tout le monde. Avec Houellebecq, et parce que la figure de Houellebecq y autorise, on veut produire l’image nue de la désacralisation de la parole littéraire, c’est-à-dire la révélation longtemps différée de sa fondamentale escroquerie comme si la littérature n’était pas un langage naturel, comme si l’artifice était sa supercherie maintenue comme terrorisme social, comme puissance d’une caste du mensonge qui aurait enfin avec Houellebecq fait tomber le masque : Houellebecq, écrivain suprême parce qu’il démystifie le mythe lui-même. Bonheur inégalable d’imaginer Victor Hugo au Carrefour Market, Sartre enfin visible au Franprix ou encore Voltaire faisant la queue, comme vous, comme moi, comme tout le monde, à la caisse du Super U. La littérature aurait aussi ses latrines.

Grâce à Houellebecq, l’écrivain peut enfin devenir l’animalcule à épingler dans l’infini bestiaire médiatique. Vouloir enquêter sur Houellebecq revient à l’implicite dénonciation selon laquelle la Littérature serait une puissance comme une autre, avec ses acteurs comme les autres, ses logiques comme les autres. Car, sans même qu’Ariane Chemin se le formule clairement mais parce que Houellebecq y autorise là encore, toujours on veut traquer la Littérature comme un hyperlangage, une langue dans la langue ou une langue plus la langue qui ne parlerait pas comme les autres parce qu’elle a décidé, depuis elle-même, de ne pas être l’identique et surtout le commun, comme si l’écrivain n’usait pour écrire non pas de noms communs mais avait fait de sa langue un ruban unique de noms propres. Avec Houellebecq, on aurait enfin la chance non de pouvoir piétiner le portrait d’une icône de son vivant mais de se le réapproprier, le faire nôtre dans le champ d’une communauté, partir chercher Zarathoustra dans la montagne afin qu’il participe à la fête de l’âne. Enfin, la modernité serait mise à nue, se révélerait être une paysannerie dont l’écrivain serait le serf irrésolu. Le roi serait nu. Explorer la vie de Houellebecq se donnerait alors comme la reconquête ardente d’un droit du citoyen à savoir ce qu’est l’écrivain dans sa quotidienneté la plus basse, la plus vile, la plus vivante. Houellebecq, ce n’est pas Gide au Congo : ce serait Elvis Presley dans Graceland assiégée de groupies.

Cependant, mais dans le même temps, ce geste de désacralisation en passe par un geste de sacralisation restituée. Car Houellebecq n’est pas un homme comme un autre, il est l’infinie différence à contempler parce qu’il est écrivain, parce que son régime de parole n’est pas le nôtre, ce qui l’autorise alors à devenir une véritable icône télévisuelle. À l’inverse d’Angot qui, elle, ne veut pas rester à l’image, Houellebecq surgit toujours comme une stase dans l’interview télévisée, son temps mort, la sortie du manège médiatique parce qu’il n’en possèderait pas les codes. Décidément, il serait écrivain parce qu’il n’obéirait pas aux règles. Sa spontanéité vaut ainsi pour un art sans art : la nature saisie dans sa plus simple expression, la sacro-sainte spontanéité. Il atteindrait même au couronnement suprême de la télé : il n’aurait pas compris qu’il est à la télé, sommet d’intense jouissance pour tout journaliste comme si quelque part quelqu’un avait pu échapper à l’intégralité d’un monde devenu champ de visibilité et images dans un écran de surveillance. Car ce temps d’interview, traversé des silences de Houellebecq, n’est pas le temps télévisuel : Houellebecq est un écrivain parce qu’il parle à la vitesse de l’œuvre, croit-on. Lorsqu’il avance hagard dans la parole, les bouches n’en finissent pas de rester grandes ouvertes.

Là encore, la modernité se donne comme une paysannerie où la bête médiatique s’expose. Houellebecq parle en inspirant au public un respect aveugle et souvent interdit comme si devant nos yeux et nos oreilles étourdies, se matérialisait l’écrivain tel que la télé a su le construire, sa figure stéréotypée, son essence mythologique mise à nu, comme si la caméra de télé était le rayon x de la littérature, la sémiologie enfin débarrassée de sa science, la sémiologie moins la sémiologie. Houellebecq se tient alors dans nos écrans comme une sorte de Sagan au masculin (on ne comprend pas ce qu’il dit car il écrit), un homme avant tout mal habillé (il ne fait pas attention à son apparence car il écrit), un homme qui d’abord tremble, d’abord boit, d’abord fume (il se détruit car il écrit). Houellebecq incarne ainsi une mythologie hagarde et retardée de la modernité : il serait fatalement un corps, le grand homme pouvant toujours se ramener au saccus merdae selon l’expression de Michon dans Corps du Roi.

Mais dans ce double mouvement de destitution et de sacralisation inhérent à tout traitement médiatique des écrivains et qui, dans le cas de Houellebecq, se voit proprement magnifié et hystérisé, l’œuvre a été oubliée, elle qui, à l’ordinaire, autorise au culte le plus éhonté, au marchandage le plus vil des métonymies, aux échanges les plus affirmés de détails du quotidien et autres symboles. Car, ce que nous révèle avec force les démêlées à présent judiciaires de Houellebecq avec Le Monde, non-histoire plutôt sympathique et drôle au cœur d’un non-événement absolu, c’est combien en fait Houellebecq n’a plus besoin d’écrire pour qu’on parle de lui : il est entré dans une non-œuvre où la rumeur et le commérage prennent le pas sur tout. Sous le nom de Houellebecq, il n’y a pas d’œuvre puisque, de manière tout à fait inattendue, son œuvre est à elle-même sa propre idéologie, à savoir l’air du temps : le sophisme.

Dans un sens aigu et revendiqué du paradoxe, Houellebecq dit et tient fermement le discours contraire à celui qu’on pourrait attendre d’un intellectuel, prend le contrepied de tous les discours auxquels la doxa pourrait s’attendre et, sous couvert de franc-parler, atteint à la pirouette discursive ultime, celle de tenir dans un roman des propos bistrotiers et donne à lire, au tout venant, la jouissance à visage nue de l’opinion confortée. Magie et consécration ainsi absolue de voir un romancier tenir les propos les plus bas comme une vérité ultime cette fois détenue par la doxa : sa validation par ce qui, depuis la Littérature, aurait alors conquis ses lettres de noblesse et aurait atteint à une valeur de certitude de pensée. On vous l’avait bien dit. Houellebecq n’est plus romancier, il est éditorialiste. Houellebecq n’est pas politique, il dit ce qu’il pense. Houellebecq ne polémique pas : il dit enfin la vérité nue de notre société malade. L’écrivain serait décidément l’insoumis quitte à faire triompher l’opinion dans ses temps d’ironie ultime. Pire encore et d’autant plus juste : Michel Houellebecq serait un écrivain engagé malgré lui.

Aux protestations des uns et des autres qui lui nieraient ses qualités d’imagination, Houellebecq oppose toujours qu’en dépit de tout, depuis ses grands romans discursifs que Robbe-Grillet qualifiait brillamment de « littérature de contenu », il est avant tout romancier, que le roman est son droit, une sacralité folle et inaliénable. Encore faudrait-il adjectiver cette appartenance générique : romancier naturaliste, tel serait le destin de cette persistante non-écriture qui est celle de Houellebecq. Naturaliste dès lors parce que ses romans diraient la vérité sans fard puisque on ne nous épargne rien du Réel. Houellebecq, c’est une version catastrophique et désastrée de Zola qui verrait le Réel avant le réel mais à cette différence majeure que chez lui, on ne fictionne pas ce Réel, on le fantasme comme dans tout discours alimentant les angoisses les plus vives. Le roman devient l’expression jamais nuancée d’un territoire de peur dont l’homme, goguenard, dessine la carte.

Et si c’était vrai ? Tel serait sans doute le sous-titre à accoler à l’ensemble de ces récits spéculatifs et désabusés où le cynisme n’a pas renoncé à être l’unique valeur de soi et cache mal combien l’œuvre ne parvient jamais à elle-même. Houellebecq, ce serait décidément le paysan de la modernité. Houellebecq, c’est Céline abandonné de toute écriture, c’est Sartre déserté d’idées, c’est la figure d’écrivain vidé de toute œuvre, ce qui n’en est pas moins fascinant comme s’il accomplissait sans le savoir le destin de l’homme sans œuvre. Ce qui est déjà beaucoup et plutôt beau. Mais le contresens majeur de Houellebecq, c’est que nous voulons précisément tout savoir de son Monoprix parce que l’œuvre n’y tient plus. La « crapule romanesque » comme disait l’autre se réveille quand la vie est un roman et le roman vidé de tout. Après s’être surexposé, il ne peut que difficilement arguer de disparaître sous prétexte de sécurité personnelle : l’argument a de quoi faire légitimement sourire. On n’a jamais vu Madonna aspirer à devenir Maurice Blanchot.

Mais, plus profondément, la question que pose malgré lui Houellebecq, revient à se demander quelle place la Littérature occupe désormais dans nos sociétés. Où est-elle ? Quel rôle lui faire jouer ? Joue-t-elle encore un rôle ? A-t-elle encore la parole ? Est-elle encore non pas audible mais visible ? Question ardente qui, en implicite réponse à Houellebecq, est le cœur nu du manifeste d’Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie intitulé « Manifeste pour une contre-offensive intellectuelle et politique », texte qui, toute affaire cessante, invite les intellectuels de Gauche à réinvestir le champ médiatique trop longtemps laissé à la violence de la parole droitière et à sa rage à nier tout idée. Il faut quitter l’histoire de la violence, s’offrir à un temps du combat pour en écrire l’ultime chapitre, affirment les deux jeunes hommes, et cela afin que la parole réactionnaire, toujours active, recule. Mais, de fait, plus que du champ politique c’est, au cœur de cette parole qui veut retrouver l’engagement, bien plutôt du déficit de popularité médiatique de la littérature dont il est question ici. Où sont les hommes de l’œuvre qui, en même temps, tiendraient un discours à la société, en seraient les fidèles aiguillons, les chantres magistraux, les unanimes bardes ? Devant la figure de Houellebecq toujours plus loué et incessamment présente jusqu’à la férocité, ce manifeste tente la restauration, parfois maladroite, d’une figure de l’engagement dans la littérature, une vision où, au retour de Sartre, viendrait se mêler un charisme éminemment romantique de l’écrivain menant le peuple contre tous les formalismes, contre la vision d’une Littérature pure, fermée sur soi, coupée du Dehors et des hommes.

Si cette énergie ne peut être que salutaire et ne saurait l’objet d’une remise en cause, les termes du débat posés par Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie paraissent hélas en revanche quelque peu fragiles devant une Littérature qui ne repose aujourd’hui plus sur les notions d’engagement ou de formalisme, termes qui, depuis les années 1950, se sont doucement mais résolument effacés de l’horizon. Où est aujourd’hui cette littérature Pure ? Qui peut se dire indemne du monde dans lequel il vit ? Peut-on tracer une telle ligne de partage sans fatalement la peindre sur soi ? Peut-être faudrait-il poser autrement les termes du débat, ne pas séparer la Littérature de la Parole qu’elle tient sur le monde, et faire naître, loin de Houellebecq et de tout engagement, cette Littérature qui offre l’homme à l’homme, se saisit du monde pour le dire, se dit fatalement là où le tribun n’est pas, cette littérature, qui, contre Houellebecq précisément et sans avoir besoin de le dire, entre tellement en soi qu’elle finit par être le grand Dehors des hommes et des choses. Il faudrait redire ici les figures du peuple qui traversent les œuvres ardentes de Camille de Toledo, de Stéphane Bouquet, de Laurent Mauvignier ou encore de Nathalie Quintane et qui disent la puissance de la Littérature à habiter le monde depuis sa parole et à être l’inlassable Poème du Peuple.

Loin de Houellebecq, et tout engagement, sans doute faudrait-il se souvenir en définitive de ce que Barthes affirmait au moment toujours terrible où l’on croit que la littérature a failli, quand on pense qu’elle n’a plus de force, quand on croit que les discours l’ont détruite : « La littérature est comme le phosphore : elle brille le plus au moment où elle va mourir. » Qu’on se rassure, nous n’en finissons pas de mourir.