On est romancier ou on ne l’est pas. Comme en témoigne son dernier livre, L’Ancien Enfant, et bien qu’on puisse en le lisant et par moments éprouver la sensation de perdre pied, Pierre Chopinaud l’est à n’en pas douter.
Finn, William Finn Oisin Pittegrew Magee, le héros principal de L’Ancien Enfant, est né au milieu du XXe siècle à Straford-sur-Avon, l’hypothétique lieu de naissance de Shakespeare – Shakespeare qui hante tout le livre par sa capacité à faire parler l’histoire dans une langue. La mère de Finn est d’origine irlandaise et nous butons pour commencer contre la falaise d’Inis Mhis Aoibhleàin à l’extrême pointe de l’Irlande occidentale. À partir de là quelque chose se déploie, ou se déplie lentement. Finn a une vision qui anime d’un bout à l’autre tout le roman : il voit un enfant à l’instant même où cet enfant perd sa mère dans un massacre qu’il est difficile de situer sinon que le plus lointain semble coïncider avec le plus récent. Anéanti par son hallucination, Finn revient peu à peu à la vie en lisant le livre d’un certain William Wilbraham dont le titre est Le livre des ossuaires et dans lequel il reconnaît l’histoire de l’enfant et de sa mère telle qu’elle lui était apparue.
En lisant par conséquent le livre de Wilbraham, nous avançons plus à même dans le livre que nous sommes en train de lire. Wilbraham pourrait être une espèce de Lawrence d’Arabie. Il s’enrôle dans l’armée britannique au moment de la Grande Révolte arabe (1936-1939) en Palestine où il assiste à un massacre qu’il relatera dans Le livre des ossuaires en racontant comment il a sauvé une jeune esclave et son enfant. Le centre du récit. La femme s’appelle Meryem et l’enfant est l’Ancien Enfant, celui de la vision de Finn. Ils appartiennent à une race que Chopinaud qualifie de « mal dite nouri », une communauté minoritaire au Proche Orient. Wilbraham déserte ensuite et se réfugie avec Meryem et l’enfant à Jérusalem près du Golgotha, « devant la porte du Sépulcre du Christ », avant d’être fait prisonnier dans une geôle où survit l’enfant après la mort de sa mère. Nous pénétrons alors dans un enfer, l’enfer sur terre, où les latrines sont comparées à un « paradis fécal » parce qu’il est le seul endroit qui échappe à la surveillance des bourreaux.
Sept chapitres composent L’Ancien Enfant. Les deux premiers portent sur la vision de Finn et la lecture du Livre des ossuaires ; le troisième, à Londres, sur l’adaptation théâtrale de ce livre quand Finn, par l’intermédiaire de son ami Nathan, rencontre Wilbraham. Dans les chapitres suivants, la fin se rapproche de plus en plus du commencement. Missionné par Wilbraham, Finn part pour la Jordanie à Zarqa dans la banlieue nord d’Amman à l’époque du « Septembre noir » en 1970 pour aller retrouver l’Ancien Enfant. Celui-ci a grandi. Né en 1937, il a trente-trois ans, l’âge christique. Cul-de-jatte, aveugle, il n’est plus qu’un oracle, une apocalypse que Finn recueille dans un journal qui scelle le roman de Pierre Chopinaud : le « Journal de Zarqa (30 juin 1970 – 13 septembre 1970) » par William Magee, c’est-à-dire de Finn qui signe avec le nom de sa mère irlandaise, gaélique, comme l’Ancien Enfant écrit dans la langue perdue de sa mère, la langue nourie, la langue opprimée, maternelle. Pas la langue de l’oppresseur, de l’impérialisme ou des pères qu’incarne par exemple Hussein de Jordanie qui épousa Antoinette Avril Gardiner et s’allia à la couronne d’Angleterre contre son propre peuple.
Chaque « Livre » s’emboite et finit par n’en former qu’un seul de manière abyssale : le livre de Wilbraham est le livre de Finn qui est le livre de l’Ancien Enfant, l’un et l’autre étant le livre que nous lisons dans la langue si singulière de Chopinaud. Plus qu’un Enfant, de l’Ancien Enfant, il s’agirait d’enfants, d’histoires d’enfants (Abyl, Saul ou Nathan, les autres personnages qui croisent le destin de Finn). De même, Meryem et l’Ancien enfant sont des figures archétypales qu’il est difficile d’identifier. Jérusalem, la Terre sainte, la proximité du Golgotha, l’âge de l’Ancien enfant apparentent cette « Figure » à une histoire apocryphe du christianisme. Meryem (Marie) et l’Ancien Enfant en seraient comme une hérésie. L’Enfant devient Messie, le fils du fils du fils du fils du fils du fils du fils de l’Homme. L’auteur d’une Apocalypse qui ne pourrait s’écrire qu’en langue nourie. Un Messie Juif-Chrétien-Musulman. « L’ange dit que [le] livre de l’apocalypse dont l’énonciation accomplirait la fin du monde n’était pas écrit puisqu’outre le livre était perdue la langue de son dit et que ce serait son enfant [l’Ancien Enfant] qui la retrouverait. »
Maintenant, si l’espace géographique ou la temporalité historique demeure fictionnel, que nous soyons en Angleterre, à Stratford-sur-Avon, en Israël, à Jérusalem, ou à Zarqa en Jordanie, avant ou après la Seconde guerre mondiale, on ne peut s’empêcher de percevoir des résonnances réelles avec notre propre actualité. Étrangement, on se sentirait transporter à Gaza, au Proche ou au
Moyen Orient où tant d’atrocités continuent d’être commises. Un autre point éclaire L’Ancien Enfant qui est dédié à Pierre Guyotat, mort en 2020. Le couple dans le roman que forme Wilbraham et Finn n’est sans doute pas étranger à cette amitié. En 2014, Chopinaud a réalisé un très long entretien avec Guyotat à propos de Joyeux animaux de la misère. Le titre est pour le moins énigmatique : « Je ne peux pas voir le monde comme infernal, parce que j’y serais déjà rôti » (l’entretien a été publié dans la revue Inferno et repris dans Divers [Belles Lettres, 2019], un recueil de textes, d’interventions et d’entretien). À un moment donné, Chopinaud pose une question, une question à laquelle il aurait lui-même essayé de répondre en écrivant L’Ancien Enfant : « Ces figures [celles de Joyeux animaux de la misère] privées d’état humain, est-ce qu’elles peuvent renseigner anthropologiquement, en fonction de ce qui leur manque, sur ce que serait l’humain ? Ces figures sont radicalisées, mises en état non-humain et la langue qui en sort est une langue qui est un peu au-delà de l’humanité, un peu métaphysique, ou méta-humaine. On peut penser à une possibilité de langue animale ou intermédiaire, et en même temps cette langue-là, en tant que langue d’humain privé d’humanité peut renseigner à ce qui manque à ces figures qui, une fois défini, définirait ce que c’est qu’être humain. »
Pierre Chopinaud, L’Ancien Enfant, P.O.L, 2026, 332 p., 23 €