Hédi Kaddour, Les Prépondérants: roman-monde des années 20

Qu’est-ce qu’un bon film, se demande l’un des personnages des Prépondérants, sinon « deux heures d’illusions pour ne laisser d’illusions à personne ? ».
Ce pourrait être aussi la définition de cette ample et décapante fresque historique signée Hédi Kaddour (qui paraît en poche chez Folio) dans laquelle une bande de colons vit suspendue aux années 1920, moment de tensions géo-politiques et socio-culturelles.

Roman-monde, Les Prépondérants est une manière pour son auteur de saisir une époque – le début des années 1920 – dans un récit qui tienne de la fresque et de la saga, d’emporter le lecteur dans un tourbillon de passions, de le conduire de l’Afrique du Nord à l’Europe et retour, en empruntant bateaux et trains. Et, sous les allures d’un grand roman classique, de dynamiter un certain nombre de représentations (littéraires comme politiques). Hollywood fait intrusion dans un protectorat français du Maghreb pour y tourner un film, Le Guerrier des sables, provoquant un séisme dans un univers colonial fonctionnant jusque-là en vase clos. Avec l’arrivée des Américains à Nahbès, « voilà un triangle qui devient de la dynamite, si vous me permettez ce mélange de métaphores », comme le déclare Ganthier, l’un des colons français du roman.

Tout commence donc à Nahbès, ville « double, posée sur un plateau en bord de mer et coupée en deux par un lit d’oued très raviné, perpendiculaire au rivage, ville n’ayant pendant des siècles occupé que la partie droite de l’oued, la rive gauche ayant ensuite été choisie exclusivement par les colonisateurs français, deux villes bien distinctes, les remparts, la mosquée et les souks d’un côté, la poste, la gare, l’hôpital, l’avenue Jules-Ferry de l’autre, une ville indigène et une ville européenne isolables l’une de l’autre en un instant, en cas de troubles, par une compagnie de tirailleurs sénégalais qu’on installait dans le ravin sur l’unique pont reliant les deux parties, ville double et fière de ce qu’on appelait son harmonieuse réalité ».

À ce lieu double correspond une temporalité scindée : les années 1920, soit une décennie suspendue entre deux guerres mondiales, la boucherie de la première, les prémisses de la seconde, avec l’Allemagne humiliée, étranglée par le remboursement de la dette de guerre, et la montée des nationalismes européens. En apparence, le cercle des colons de Nahbès vit dans une France fantasmée éternelle et immuable. « Mme Doly leur expliquait ce que voulait dire le mot “Prépondérants”, c’est très simple, nous sommes beaucoup plus civilisés que tous ces indigènes, nous pesons beaucoup plus, donc nous avons le devoir de les diriger, pour très longtemps, car ils sont très lents, et nous nous groupons pour le faire du mieux possible ». Prépondérants, ce mot affiché dès le titre, dit le colonialisme sûr de sa représentation des choses et des êtres, des hiérarchies qu’elle impose – mais aussi l’aveuglement d’un monde voué à disparaître, une logique qui n’est ni celle de l’Histoire ni celle du roman : l’arrivée des Américains, avec leurs mœurs, leur langue et leurs caméras, déséquilibre la bipartition depuis longtemps établie dans le protectorat. Tout change, les jupes raccourcissent, on voit des femmes conduire et s’installer seules aux terrasses des cafés. Quelle révolution que ces « Américains qui depuis la déclaration de leur président Wilson avaient tendance à dire n’importe quoi sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » !

Une des forces du roman d’Hédi Kaddour est d’articuler émancipation des peuples et libération des mœurs, d’explorer la logique du pouvoir et de l’occupation s’exerçant sur des corps, à travers des portraits de femmes qui incarnent cette époque, véritable laboratoire d’une Histoire en marche. C’est un monde qui tombe, ce qu’annonce symboliquement la chute d’une carte de géographie à l’école de Nahbès, « celle de l’empire colonial français, une carte du monde avec ses grandes taches, rouges pour les colonies, jaunes pour les protectorats, sur l’Afrique, l’Asie, les océans ».

« Leurs robes laissaient voir beaucoup plus de chair que le diable n’en eût demandé »

Ces femmes sont quatre. La première, Rania, ouvre le récit : « Elle lisait plus de livres en arabe qu’en français. » Elle est celle par laquelle l’Histoire advient. Rania, « vingt-trois ans, sculpturale », est la fille de Si Mabrouk, ancien ministre du Souverain ; son mari est mort « dans un fracas d’obus en Champagne », tombé pour la France. Rania est une femme entre deux cultures, deux mondes et deux époques : libre, si libre, cultivée, lectrice de romans comme de journaux, dont certains hostiles à la France, ouvertement nationalistes et en arabe, et pourtant condamnée à une forme de silence parce qu’elle est femme et que sa culture lui impose de retrouver un mari. Alors Rania rêve, discute avec ses amies et laisse ses désirs la porter vers un ailleurs qui ne sera pas immuablement une utopie.

Parmi les amies de Rania, Gabrielle Conti, une journaliste « venue de Paris », icône des années folles, de son parfum (Mitsouko) à son appartement (au Trocadéro, avec ascenseur). Gabrielle a une connaissance aiguë des coulisses de l’histoire et de la politique, elle aime librement, scandaleusement, jusqu’à s’offrir à un Ganthier désemparé, mené, dominé, « comment séduire une femme nue ? ». Gabrielle Conti est « une femme puissante », chacun de ses articles atteint « plus de deux millions de lecteurs », elle fait même peur à Poincaré…

Puis il y a Kathryn Bishop, l’actrice hollywoodienne, venue à Nahbès avec son mari, le réalisateur Neil Daintree mais qui va tomber passionnément amoureuse de Raouf, le jeune homme chargé de la cornaquer durant le tournage. Elle tient un rôle principal du Guerrier des sables, ce « film de cheik », genre très en vogue à l’époque, que son mari est venu tourner là, dans ce protectorat français qui est paradoxalement pour lui un espace de liberté, « échappant à tout ce qu’on était obligé de vivre à Hollywood au même moment, une horreur ce qui se passait là-bas, une horreur », dans le roman la liberté est toujours perçue dans un ailleurs…

Enfin, il y a Metilda, Autrichienne, fille de grande famille (son père est un industriel), elle aussi entre deux mondes et deux guerres – « « nous devons faire attention chez nous, nous sommes juifs, on nous tient pour responsables (…) de la paix, des conditions de la paix, comme en Allemagne, la fin de l’Empire, la fin des Habsbourg, la fin des haricots, comme disent les Français… » Elle avait souri, puis : « À l’étranger, je suis une boche, chez moi je suis une métèque » ».

Chacune de ces femmes est un « carrefour ». Rania, Kathryn, Gabrielle, Metilda ne parlent pas la même langue, même si le français est leur idiome commun, elles pourraient paraître dissemblables, elles sont pourtant traversées par les mêmes forces, les mêmes espoirs, les mêmes illusions sans doute. Les Prépondérants dit l’Histoire à travers ces femmes, les amitiés des unes, la haine des autres (la jalousie maladive de Kathryn envers Metilda), leurs luttes pour plus de liberté et indépendance, les verrous que leur impose encore la société, mais comme le déclare Gabrielle à Ganthier : « Un jour l’histoire fera une cabriole, et vous vous retrouverez du côté de la mer. »

« Vous êtes une effrayante mécanique, jeune Raouf, disait Ganthier »

À côté de ces femmes, les hommes font figure de comparses, même Ganthier, riche propriétaire terrien de Nahbès, colon, certes mais peut-être « le seul Français que la domination n’ait pas rendu idiot ». Seul se détache Raouf, brillant bachelier, cousin de Rania, fils du caïd Si Ahmed, qui porte aussi bien le costume européen qu’il manie l’arabe classique. Comme Rania, il incarne deux cultures et deux mondes. Mais lui est un homme, il va voyager, traverser l’espace comme l’Histoire. Quand Belkhodja accuse Raouf de menées nationalistes, son père l’envoie en Europe avec Ganthier. Le jeune homme d’abord réticent finit par céder : ne lui faudrait-il pas comprendre, de l’intérieur, comment la domination se construit ?

À travers la figure de ce jeune homme en pleine éducation sentimentale dans les années 1920, Les Prépondérants se mue en roman de formation. Raouf traverse les classes sociales, les pays et les cultures. « Insaisissable », comme ce moment historique que cerne pourtant Hédi Kaddour, Raouf affirme : « j’appartiens à un pays vaincu, on me dit que je suis l’avenir, mais j’appartiens à un pays vaincu ». Tenté par les mouvements révolutionnaires, le jeune homme fréquente des cercles nocturnes et clandestins, a des « amis communistes, socialistes nationalistes », il entend parler de la Turquie, de la Palestine, de l’Indochine, de la Russie, des étincelles qui s’allument partout. Dans la Rhénanie puis la Ruhr occupées par les troupes françaises, il perçoit le sens d’une politique qui est celle de l’occupation, des sols et des corps comme les prémisses du conflit mondial à venir.

Chacun des personnages est tiraillé, scindé, entre un monde qui disparaît et un autre qui tarde à advenir. Ainsi de Kathryn qui « vivait tantôt à retardement, sur un bateau qu’elle n’avait jamais pris, tantôt au bord d’une catastrophe » ; ou de Ganthier, « de l’autre côté de la Méditerranée, [il] incarnait la civilisation nouvelle, ici un fils de notable rêvait d’aube rouge et faisait de lui un attardé de l’histoire ». Tout est, toujours, question de perspective, comme le figure la structure même du roman, d’une rive de la Méditerranée à l’autre, en passant par l’Allemagne et Berlin, avant de retourner à Nahbès. Entre deux, le regard de Raouf a changé : s’il retrouve avec plaisir le paquebot, le Jugurtha, il lui semble soudain « plus petit ». Les Américains reviennent eux aussi pour finir de tourner Le Guerrier des sables, mais tout a changé.

Tous ces personnages forment une « petite bande », comme celle qui compose la salle de jeux d’Aboulfaraj, « ma petite société, ma société en miettes, un monde que l’alcool réunit mais qui est déchiré par beaucoup de schismes, c’est l’époque qui veut ça, qui nous offre beaucoup de rôles différents, et nous les jouons en faisant croire qu’elle nous les impose… ».

Ce chaos, ce monde déchiré, c’est l’Afrique du Nord entre colonialisme, occupation et besoin de liberté ; l’Allemagne entre défaite cuisante et montée d’un désir de revanche nationaliste (l’ombre de Hitler plane sur ces chapitres) ; les États-Unis dont la culture est sur le point d’envahir le globe, à travers le cinéma – « un art qui va s’emparer de tous les autres, il va les achever, au sens hégélien du terme ! » – un pays qui s’affirme comme le héraut de la liberté et pourtant en proie au puritanisme, comme l’illustre, dans le roman, le procès (réel) en Californie de l’acteur Fatty Arbuckle. L’Amérique a sa fracture : « À San Francisco, les gens n’aiment pas Hollywood, ils répètent « ici c’est le Nord ». « Il faut traduire », disait Kathryn, « le Sud, c’est des métèques ». »

« Il fallait de la vie dans l’illusion (…) la vie qui surgit dans l’illusion »

 

Les années 1920 des Prépondérants sont celles de « l’ivresse d’un entre-deux mondes », celles où se creuse une faille Nord/Sud aux traces et plaies encore présentes, celles aussi où tout aurait pu être différent. Les années des Illusions perdues et aussi des occasions manquées. Émergent, en contrepoint des Prépondérants, ces Opprimés, auxquels « un petit homme aux yeux creusés », l’Indochinois Quôc, voudrait consacrer un livre. Ils voudraient avoir voix au chapitre, s’exprimer et être entendus mais l’Histoire les muselle encore. Quôc qui a parcouru l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, « disait à Raouf qu’il avait commencé par vouloir des réformes, il avait cherché l’appui des gens éclairés de Paris, mais l’impérialisme est une pieuvre, on ne négocie pas avec une pieuvre, on lui coupe les tentacules, et après on négocie »

Sans doute Les Opprimés est-il le récit hypothétique qui se construit en creux dans Les Prépondérants, la voix souterraine et encore étouffée. « « Ce serait beau, une grande grève anticoloniale, sur trois continents. – On peut rêver ! » Raouf avait soupiré : « Au moins on cesserait d’être les voyeurs de notre propre histoire. » »

Ni archiviste ni entomologiste, Hédi Kaddour reconstitue cette période avec une passion conquérante des « petits faits vrais », ceux dont Stendhal faisait les pilotis de tout roman – des événements historiques aux marques de vêtements, parfums, magasins de l’époque, en passant par les crieurs de journaux dans les rues de Paris ou le « troupeau bêlant des ponts de la Seine » que chante Apollinaire, chantre du « rythme moderne ». Et si son récit se définit en contrepoint de deux autres genres qui vont se déployer dans les années 1920 (le cinéma et le journalisme), c’est pour mieux délimiter son territoire, en particulier dans le rapport du réel et de la fiction : dans Les Prépondérants, on croise Colette et Hitler, on y entend langues et discours, et fort d’une ample documentation, le roman peut mentir, tordre la vérité et interroger le récit comme l’Histoire.

À la manière d’un Stendhal qui, dans Le Rouge et le Noir, fait de Verrières l’icône d’une petite ville de province dans un texte considéré comme réaliste (alors que le lieu est pure fiction), Hédi Kaddour invente Nahbès et son protectorat, plus signifiants que s’ils avaient existé. À la manière d’Aragon, sous une autre occupation, il compose un nouveau Servitude et grandeur des Français – mais à l’échelle mondiale –, un Mentir-vrai ou, comme l’écrit Aragon toujours mais cette fois de son Paysan de Paris, « un tissu d’inventions et de réalités ». Les Prépondérants est un livre de livres – ceux que dévorent Rania et Raouf, ceux dont Raouf et Kathryn parcourent les titres chez les bouquinistes parisiens, ceux que Metilda commente avec passion, Eugénie Grandet que le réalisateur américain voudrait adapter mais aussi ceux dont Hédi Kaddour détourne les grandes scènes avec délectation –, un livre-monde, comme l’ambitionne son auteur. Un de ces roman qui, comme le souhaite Rania, sont capables d’« ouvrir les frontières, mais dans les deux sens ». Ou, comme l’énonce un autre personnage, le cinéaste Wiesner, savent « se mettre au bord de l’inconnu pour que le spectateur ait lui aussi la sensation de l’inconnu ».

Hédi Kaddour, Les Prépondérants, Folio, 560 p., 8 € 20Lire un extrait

Sur Diacritik, lire également, sur Les Prépondérants au moment de la sortie du livre en grand format.
& l’article consacré aux Pierres qui montent (Gallimard, 2010).