Véronique Brindeau : Vibrants parmi les vivants (Les arbres de Nagasaki)

Blooming sakura ©Yiannis Theologos Michellis/WikiCommons

Tandis qu’on commémore les quinze ans de l’accident nucléaire de Fukushima, Véronique Brindeau fait paraître Les arbres de Nagasaki. Dès le début, tout est dit : « Les arbres sont d’un autre temps. Ceux de Nagasaki, d’un autre temps encore ». Raison pour laquelle, sans doute, ces arbres ont tant à nous dire.

Parce que leur naissance précédait la nôtre et qu’ils ont assisté à l’innommable pour parfois nous en protéger, ils nous renseignent en tant qu’hommes – y compris lorsque les dernières victimes de la bombe ne sont plus là.

Aux survivants de la bombe (hibakusha), les arbres répondent assez directement et sont nommés hibaku jumoku. De sorte que Les arbres de Nagasaki aurait très bien pu être sous-titré Des arbres et des hommes tant leur lien intrinsèque ne cesse de croître de chapitre en chapitre.

Les rencontres que l’écrivaine fait dans le voisinage direct des arbres sont à cet égard particulièrement émouvantes, quand ce n’est pas des arbres eux-mêmes qu’elle s’entiche, non sans poésie : « Ils sont là, dans l’absolu de leur présence, telles des retenues dans le fleuve d’oubli ».

En filigrane, alors que certains arbres ayant connu la bombe se meurent et que d’autres, tels des phénix, renaissent de leurs cendres, Véronique Brindeau pose une question cruciale : que reste-t-il après eux ? De temps à autre, elle pointe le peu d’attention dont ils font l’objet : « un large camphrier victime de la bombe reste ignoré des visiteurs au sanctuaire Fuchi ». Et, à l’image de la fameuse question de Paul Celan (« qui témoigne pour le témoin ? »), elle indique que notre rapport aux arbres en dit long sur notre humanité.

Certains, comme le frêne épineux de l’école Shiroyama, ont beau être morts, ils n’en sont pas moins les réceptacles d’une vénération constante et, chacun à leur manière, dépositaires d’un récit. Mais plus encore que la disparition potentielle de ces arbres, ce qui trouble l’écrivaine, c’est que certaines essences vivent aujourd’hui comme si rien ou presque n’avait eu lieu. Et cela contribue à faire d’eux des vestiges d’un genre particulier, d’autant qu’au Japon, nous apprend-elle, il n’y a pas de distinction linguistique entre un arbre mort et un autre qui aurait seulement perdu ses feuilles.

Dès lors, il peut arriver qu’un arbre « vive et meure à la fois », comme les deux camphriers du sanctuaire Sannô. Mais les arbres ont en outre ceci de particulier d’être érigés comme lieux de mémoire tout en étant bien vivants, « vibrants parmi les vivants », au point de donner courage aux survivants. Prenant appui sur les Notes de Hiroshima de Ôe Kenzaburô, Véronique Brindeau suggère : « Les arbres, plus sacrés que les pierres ? »

Elle exhorte surtout à prêter attention à ce qui se dérobe, à ce qui échappe au commun des regards et figure hors des sentiers battus, c’est-à-dire loin du « tourisme de la bombe », et comme hors du temps. Son livre est un appel constant à la prosternation gratuite autant qu’il incite à rapprocher Nagasaki de Fukushima.

Des trente arbres rescapés de la bombe atomique, elle choisit de s’attarder sur une dizaine. Camphriers, cycas ou magnolias, plaqueminiers ou grenadiers, chêne bleu du Japon, tous font l’objet d’un récit sensible et d’une rare attention, devenant parfois plus humains que des humains. Chaque chapitre invite à sonder plus profond les arbres, sous leur écorce, à interroger métaphoriquement les replis du temps et de la mémoire.

Au fil des pages d’une écriture délicate, se déploie une hyperesthésie très proustienne, non seulement visuelle mais auditive, puisque l’écrivaine donne à entendre les sons du Japon tout en s’adonnant à une herméneutique du temps. Car c’est à l’ombre de Proust que le livre fut écrit, cette citation de La Prisonnière placée en épigraphe en atteste : « Mort à jamais ? Qui peut le dire ? »

Invitation précieuse à déambuler au milieu de couronnes de feuilles et d’aiguilles plus ou moins calcinées, mais aussi à se souvenir – car « le temps des hommes est oublieux » –, Les arbres de Nagasaki est un texte qu’on gardera longtemps en mémoire, en dépit de sa relative brièveté. Qu’il s’agisse d’une « forêt de la mémoire » ou d’un pin provisoirement miraculé, une fois l’ouvrage refermé, on en vient à se dire qu’il faut beaucoup aimer les arbres, et on se met à rêver d’un texte qui serait absolument végétal.

Véronique Brindeau, Les arbres de Nagasaki, éditions Arléa, mars 2026, 78 pages, 13€.