Zemmour : le malproprisme est un fascisme

Hapsatou Sy, insultée par Zemmour

Depuis une semaine bientôt, troquets, réunions à la machine à cafés ou encore attroupements à la photocopieuse ne bruissent que de l’affaire Zemmour, celle qui, dimanche dernier, le vit affirmer à Hapsatou Sy que son prénom ne se contentait pas de pas être assez français mais qu’il était, en outre et pour finir, « une insulte à la France ». Depuis une semaine bientôt chacun y va de son analyse, à commencer sur le plateau même de l’émission où eut lieu cette phrase (car elle a eu lieu comme un événement) : d’emblée étaient posés les termes d’un problème. « Zemmour dit ce qu’il pense. Zemmour y va fort. Zemmour n’est quand même pas un idiot. Il dit des choses, de manière brutale, mais il dit des choses enfin. » On voudrait se pincer pour y croire.

Devant ce bavardage, toujours pontifiant, on ne peut que se sentir légitimement outré. L’émission d’Ardisson, logorrhée à ciel ouvert, achève ainsi de démontrer à quel point dans l’affaire Zemmour, le pire, ce n’est pas que Zemmour car chacun a compris depuis longtemps qu’il était fasciste. Non, le pire, ce sont les gens qui le reçoivent. Dans cette émission, effarante de bout en bout, Zemmour déverse un flot absolument insensé d’insultes racistes et homophobes qui, à aucun moment sur le plateau, ne se voit interrompu, par qui que ce soit sur le plateau. Tout le monde accepte de discuter comme s’il s’agissait d’idées ou d’arguments alors que le propos avance dans le pur domaine de l’insulte à caractère racial et dans l’horreur totale. On vit alors ce moment aussi invraisemblable qu’honteux de télé où l’on demande à des fous de soigner un autre fou. Car les propos de Zemmour ne sont passibles que de deux types de discours : le judiciaire ou le psychiatrique, dans quel ordre, on vous laisse juge. Mais le fascisme que nous affirmons d’emblée ici s’agissant de Zemmour est-il la chose du monde la mieux partagée ? rien n’est moins sûr, dans les médias qui l’accueillent.

Pourtant, le fascisme ne naît jamais au hasard des sociétés. Il est d’abord un langage, c’est-à-dire un langage qui déplace le langage et l’amoindrit toujours. Il vit dans un faux-sens généralisé, un constant déplacement du sens où les termes ne sont plus les termes mais la sans cesse aperture à ce qui manque le sens, à un usage impropre du terme, à l’euphémisation de l’action devant le langage. Le mal de notre temps est aussi bien langagier et puissamment rhétorique. Zemmour est raciste et fasciste : il n’y a aucun doute possible sur ces questions. Il suffit d’écouter ses effarants propos chez Thierry Ardisson – mais c’est bien plutôt la réception de ces propos qui, dans notre société, ne va pas et qui doit être entendue comme symptôme. C’est ici, dans le public et chez les journalistes que le fascisme prend forme, vie et place. Zemmour n’est pas le seul responsable de Zemmour. Zemmour n’est pas une tautologie fasciste car, comme le disait si bien Walter Benjamin en ses temps sombres, le caractère destructeur a toujours besoin d’une foule pour se faire admirer et pour se savoir exister. Le fascisme n’est que le refus partiel de l’altérité – il a toujours besoin des autres pour se savoir exister et pour se faire exister dans toute la laideur de la formule et surtout du geste.

Car Zemmour ne débat jamais seul. L’émission d’Ardisson a exhibé l’arène de ce trou béant culturel dans lequel Zemmour fait du dos crawlé. Tous les chroniqueurs de cette émission ne sont pas chroniqueurs mais durablement médiocres sinon nuls intellectuellement. Zemmour vient débattre avec des gens tout aussi imprécis et médiocres que lui, eux qui se placent pourtant toujours prétendument du côté de la raison et de l’entendement, de l’histoire et de la justesse des choses et des mots sur les choses. Les téléspectateurs (car Zemmour n’existe, comme la peur dans les campagnes, qu’à la télé) instaurent un vague pacte de confiance avec ces débatteurs du dimanche (littéralement) et Zemmour, en sophiste aguerri, a parfaitement saisi comment retourner cette crédulité du spectateur : si des experts ne s’opposent pas à ce qu’il dit, c’est qu’il n’a pas tort. Il n’a pas raison sans doute mais il n’a pas tort non plus puisqu’on ne peut pas lui répondre : c’est dans cette atroce zone de flottement que la nullité des débatteurs opposés à Zemmour se révèle aussi coupable que lui.

Au sortir de ces débats calamiteux où Zemmour n’est jamais confronté à une parole sérieuse et rigoureuse, Zemmour est équipé de pied en cap d’une arme terrible : celle de la suspension de la crédulité par laquelle le téléspectateur voit qu’en effet, lorsqu’il parle, on peine à répondre à Zemmour. C’est donc que décidément, sans avoir raison, il n’a pas tout à fait tort car, au cœur de la question Zemmour, s’ouvre un procès du langage qui, dans la grande tradition sophistique, a éclaté avec force avec la question du prénom.

L’affaire du prénom est avant tout l’affaire du nom, de ce qui doit être nommé dans le langage et ce qu’on évite de nommer. Au cœur de ces propos approximatifs et décousus sur les lois, les calendriers chrétiens qui autorisent ou non tel ou tel prénom, se dit le fondement même du fascisme dont Zemmour est la voix contemporaine dans les médias : le malproprisme. Zemmour parle, s’attache aux prénoms – et les médias manquent son nom dans le langage.

Zemmour est un fasciste, et personne ne le dit. Le « Débrief » d’Ardisson — quand l’invité quitte le plateau, qui est ce moment critique de l’émission où, sans « filtre », les chroniqueurs disent ce qu’ils pensent sans détours — témoigne de ce malproprisme qui emporte la presse et dit toute la misère de notre époque guidée par des éditorialistes en lieu et place d’intellectuels. Car les éditorialistes sont définitivement les hommes du jugement mais d’un jugement dont ils ne possèderaient pas le langage non plus que le discours. Les chroniqueurs d’Ardisson, coupables comme Zemmour, ne sont pas des malpropres – ou alors sont en rhétorique ces malpropres du langage, ceux qui donnent un nom qui n’est pas tout à fait le nom de la chose dans le langage.

Hapsatou Sy

La parole de ces éditorialistes de la pensée s’offre alors comme une parole impropre, de l’impropriété tant langagière que politique. Quand Zemmour a évoqué le grand remplacement, Zemmour n’avait pas tout à fait tort, entend-t-on stupéfait. Quand Zemmour évoque « la dictature LGBT », personne ne lui oppose les violences homophobes quotidiennes que subissent, jusqu’à la mort, les unes et les autres, car il n’a pas tout à fait tort. Et s’il n’a pas tout à fait tort, c’est que les éditorialistes ne cessent d’user d’un double malproprisme : le premier malproprisme est évidemment langagier. Jamais ils n’arrivent à qualifier Zemmour parce que littéralement ses propos sont inqualifiables. Prenons pour exemple ce bandeau sur une chaîne d’infos continues qui indiquait : « Zemmour : le livre CHOC ». Le livre de Zemmour n’est pas un livre CHOC. C’est un livre raciste, fasciste, homophobe et xénophobe. Ce n’est pas un choc : le fascisme ne relève pas du sensationnel. Le fascisme, ce n’est pas une star photographiée seins nus sur une plage. Le fascisme relève, par les insultes et les attaques qu’il profère, du judiciaire. « Zemmour : le livre FACHO » : voilà qui n’est pas un malproprisme tant le fascisme est un mot qui existe dans la langue et qui désigne des actes aux définitions claires et précises que Zemmour remplit parfaitement.

Ce malproprisme constant des médias à l’égard de cet homme rappelle combien les médias jouent un rôle politique mais pas de la manière qu’ils aimeraient voir louer, et portent ainsi une responsabilité politique que chacun a perçu avec force lors de la présidentielle de 2017 à l’époque où, lorsqu’elle n’était pas encore décédée, Le Pen venait sur tous les plateaux pour gonfler l’audimat. Car c’est là que surgit le second malproprisme du fascisme qui se fait politique cette fois et recourt toujours au même argument : la liberté d’expression.

« Zemmour a le droit de dire des choses. Zemmour dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Zemmour a sa liberté de pensée et n’hésite pas à dire tout de go ce qu’il pense. » A ceci, il faut toujours répondre très simplement : que Zemmour a bien évidemment le droit de parler et que sa liberté d’expression est imprescriptible. Il peut dire ce qu’il veut, tout et n’importe quoi et surtout des insultes et des propos racistes et xénophobes en tout genre.

Ce qui, en revanche, se révèle plus gênant voire problématique, c’est qu’on considère les propos de Zemmour comme possiblement audibles et qu’il s’exprime, comme le faisait remarque Patrick Maniglier il y a quelques années déjà, sur des questions que l’on considère comme légitimes sinon pire encore : comme pertinentes. Discuter du « grand remplacement », du « problème de l’homosexualité » ou encore de « la colline du crack » (sic) à La Chapelle, c’est-à-dire offrir ces questions comme des sujets de discussion qui méritent débat, voilà qui en revanche pose question. Cela tend à signifier que Zemmour n’est pas le seul à penser que le grand remplacement est un danger, que l’homosexualité est un problème. Les termes du débat sont les termes non d’un débat mais d’un débat de Zemmour : la liberté d’expression se restreint d’elle-même par le cadre qui est posé. Il y a malproprisme à l’origine, comme on dit d’un vers qu’il est dans le fruit. On peut citer ici par exemple les très mauvaises réponses de Raquel Garrido aux propos de Zemmour sur la question du patriotisme : l’erreur fondatrice de la chroniqueuse est de répondre sur le terrain de Zemmour en désignant ce qu’est, pour elle, le vrai patriotisme, comme si le patriotisme était une question qui pouvait faire sens pour répondre aux problèmes actuels de la France.

Hapsatou Sy

Dès lors, le malproprisme consiste à poser les mauvaises questions et à se satisfaire des mauvaises réponses : ainsi naît la non-réponse au fascisme. Car les vraies questions ne sont pas celles du prénom : les tenants de la liberté d’expression, toujours de fieffés réactionnaires, voudraient donc restreindre le droit de prénommer. Les vraies questions ne sont pas celles de l’homosexualité : les tenants de la liberté d’expression voudraient donc empêcher certaines et certains de dire « oui » devant le maire. Les vraies questions ne sont donc pas celle non plus, n’en déplaise à Thierry Ardisson, celle du « grand remplacement » ou du patriotisme. Le fascisme prend toujours le prétexte de la polémique pour faire de la politique et finit par confondre la première avec la seconde pour finir par tuer toute politique.

Car les vraies questions ne sont pas polémiques au sens médiatique : elles sont éminemment politiques offrant un véritable dissensus et non le théâtre folklorique et dangereux du racisme. Ces questions sont ainsi surtout celles du chômage, de la destruction méthodique des services publics et de la mort des migrants. Les débats qu’ouvre Zemmour et que confirment les éditorialistes sont des débats de malpropristes et disent à chacun leur impuissance politique. C’est devant ce trou de la politique que doit recommencer notre politique – et qu’il faut oublier Zemmour et son fascisme.