Au placard, le cas Z

Et si au lieu de retweeter la couverture médiatique des inévitables sorties émétiques du triste sire qui fait actuellement la une de tous les réseaux sociaux parce qu’il a roté grassement dans le poste dimanche chez Thierry Ardisson, on se contentait de le laisser barboter dans le pédiluve de ses idées marécageuses ?

Il va quand même falloir qu’on m’explique (même lentement pour que je comprenne vite) par quel extraordinaire mécanique on en vient à inviter et réinviter quelqu’un qui − dès qu’il a un livre à vendre − est connu pour vomir en plateau le produit de la digestion flatulente de ses considérations de comptoir mêlée à sa morgue professionnelle de provocateur facile.

Qu’on se le dise, ce monsieur père la pudeur incongru, policier municipal d’une pensée moisie, ce garde-champêtre dont les propos puent tant il trompette, qui fait l’essayiste à ses heures tarifées, qui a son rond de serviette sur nombre de chaînes et de stations parce qu’il a un jour fait l’animateur sur le service public, ne mérite pas l’attention qu’on lui porte. Quand bien même ses années de clown blanc chez Ruquier lui ont procuré l’aura d’un présentateur de téléshopping pour insomniaques, il ne mérite pas qu’on s’intéresse ainsi à lui. Car il jouit à haute dose de votre indignation calculée, se régale de votre colère légitime, se gargarise de vos réactions logiques. Mieux : il les suscite, il les attend, et les obtient, juste retour de ses diatribes invariables.

C’est Quotidien qui posait la question lundi soir : « pourquoi ? »… La réponse est extrêmement simple et simpliste : parce que ça rapporte. Du pognon pour l’auteur en promo, de la surface médiatique pour qui s’y colle en souriant niaisement au moment de l’accueillir, salivant par avance le cahier des charges attendu : « je mets une pièce dans le juke-box, j’attends, je relance histoire de briller un peu et de rappeler aux béotiens qui me regardent que j’ai une carte de presse, j’attends encore un peu et il va bien finir pas lâcher une saillie tout en xénophobie, en racisme, en misogynie, en homophobie – avec un peu de chance, les quatre à la suite comme chez Samuel Étienne »… 

Le responsable est connu, les coupables eux, courent toujours : les intervieweurs, présentateurs, journalistes, médias jeunes ou vieux, qui disent merci alors que le fâcheux notoire vient d’attaquer la mémoire tout juste réhabilitée d’un vieux communiste ou d’insulter une chroniqueuse jusque dans l’intimité d’un état civil qu’elle n’a pas choisi. Les parents de l’injuriée apprécieront, ils sont la réelle cible primaire du racisme tout aussi primitif du cuistre. Son éditeur, son attaché(e) de presse, les responsables de rubriques, les rédacteurs en chef, les patrons de chaînes disent merci et ils en redemandent, trop heureux d’avoir ce qu’ils espéraient au nom du saint buzz : de la matière, du biscuit, de quoi alimenter leur ligne éditoriale vendue au clic et à la quantité de likes, de retweets ou de <3. 

Ce journalisme au poids est abject. Cette télévision de fond de fût est moins ragoûtante qu’un crachoir de saloon de western de série Z. Et l’on assiste à chaque fois, de Salut Les Terriens à On n’est pas couché (le retour), de L’Opinion aux plateaux de BFM, LCIRTL, France Inter… à un numéro bien rodé, avec sa scène d’exposition, son climax et sa conclusion invariables. Seul avantage dans cette histoire, au moins le Gargamel prophétisant ne peut-il plus dire qu’il est sur liste noire comme il a essayé de le faire croire un temps drapé dans une posture victimaire de pacotille : il est partout.

Je m’appellerais Éric, j’irai sans tarder à la mairie ou au tribunal le plus proche demander à changer de prénom pour ne pas avoir le même attribut baptismal que l’hurluberlu consternant qui truste une certaine actualité. Je n’aurais pas envie d’être assimilé à ce vil personnage alors que ce prénom vient d’un roi du XIIème siècle même pas français. Je n’aurais pas envie qu’on m’étiquette à l’aune du pédant omniprésent, parce que nos géniteurs respectifs ont préféré nous appeler ainsi plutôt que Corinne ou Maurice au hasard.

Plutôt que de pointer le trompettiste, il faudrait davantage s’en prendre aux chefs d’orchestres de cette cacophonie rance : de grâce, arrêtons de relayer sa musique martiale, ses flonflons passéistes, cessons de l’inviter partout et tout le temps chaque fois qu’il tonitrue un opus à la gloire d’une France qui n’a jamais existé que dans ses rêves malingres. Ne pas tendre un micro, ne pas relayer une parole, ne pas gloser ad lib sur ce foireux phénomène qui n’attend que cela n’est rien moins qu’un principe de précaution.

Ne nous faisons plus les messagers de sa haine, les porte-voix de son aigreur. Celui qui de mélancolie en suicide ou en destin français n’a de cesse de venir alimenter un débat dont on se passe bien à chaque fois qu’il entend toucher des droits d’auteur. La prophylaxie est on ne peut plus simple : laissons-le surnager dans les éthers de sa doctrine souffreteuse. Ce n’est pas aller contre la liberté d’expression que de préférer le silence aux borborygmes.

Et comme l’a souligné Yann Barthès en conclusion de son sujet : j’ai pleinement conscience de nourrir la bête médiatique.