Il ne s’agit pas là « d’entrer dans l’arène des interminables arguties concernant l’adhésion du philosophe à l’idéologie nazie » dit Georges Didi-Huberman dans ce nouvel essai pour parler de l’auteur d’Être et Temps, de « L’origine de l’œuvre d’art » et de son voyage en Grèce en 1962. Essai qu’il n’a pas intitulé « l’oubli de l’être » mais L’éboulis.
Georges Didi-Huberman a lui-même écrit son livre à la suite d’une visite récente au temple Apollon Epikourios à Bassaé – mais où il n’a pas vu du tout ce que Heidegger dit du temple grec en général. Pour le philosophe allemand, le temple n’est « à l’image de rien », et « se tient d’abord au cœur de la vallée entaillée dans la roche », insistant là sur l’assise du temple, cette assise rocheuse – qui permet à l’édifice de se tenir face aux tempêtes, « voire même de les manifester en sa rigide sérénité » selon son lecteur Jacques Lacarrière. Georges Didi-Huberman dit le contraire : « Je regardais : le toit du temple s’était visiblement écroulé depuis fort longtemps ; les colonnes n’avaient plus d’assise ferme, au point de pencher d’une façon pathétique ; le sol était crevassé en maints endroits ; le matériau lui-même – une pierre d’étrange couleur, un gris-marron quelquefois veiné de rouge – se fendillait de partout ; dans l’enceinte du temple, la déclivité montagneuse était parsemée de gros blocs erratiques. Ainsi le temple, majestueux sur son promontoire, s’écroulait littéralement : il parait en éboulis. On eût dit qu’il vomissait ».
Martin Heidegger fait une croisière partant de Venise pour accoster à Ithaque, poussant ensuite vers la Crète et Rhodes, menant aux Cyclades, à Délos, pour aboutir à Athènes, puis Sounion et finir à Delphes. De ce périple avec son épouse Elfride, Heidegger en tirera un récit de voyage intitulé « Séjours » (éditions du Rocher) – où il dit n’avoir jamais vraiment retrouvé la Grèce d’Héraclite, de Parménide, de Platon, d’Aristote. Parfois il ne descendait même pas du bateau (plutôt rester avec son Pindare sous le coude, son Hölderlin…). De toute façon il pensait que les œuvres d’Homère et de Pindare, d’Eschyle et de Sophocle, les édifices et les sculptures des grands maîtres parlaient d’elles-mêmes : « Elles parlaient, c’est-à-dire montraient où l’homme prenait place. Elles laissaient percevoir d’où l’homme recevait sa détermination. Leurs œuvres n’étaient pas l’expression de situations existantes et surtout pas la description de vécus psychiques. Les œuvres parlaient tel l’écho révélateur de la voix qui déterminait la totalité de l’existence (Dasein) de ce surprenant peuple.» (Martin Heidegger, « Remarques sur art-sculpture-espace », Rivages poches/Petite bibliothèque, 2009).
Cinq ans après ce voyage, Heidegger avait fait une seconde visite dans les îles de la mer Egée – en marge de quoi il avait prononcé une conférence à Athènes, le 4 avril 1967, intitulée « La provenance de l’art et la destination de la pensée », où il était encore bien pessimiste (« médiocre » selon Didi-Huberman) et toujours dans son fantasme de refondation nationale face à une « civilisation moderne » internationaliste dominée par « l’oubli de l’être ». Le 21 avril 1967, quelques jours après cette adresse, les colonels de l’armée grecque prenaient le pouvoir à Athènes pour une dictature qui allait durer sept ans.
La lumière de la Grèce n’avait pas ouvert les yeux de Heidegger, comme elle avait pu le faire – au contraire – pour Henry Miller en 1939, quand l’Europe avait basculé dans la guerre et que l’auteur de la Crucifixion en rose avait alors rejoint la Grèce à l’invitation de son ami Lawrence Durrell – qui disait lui-même qu’en Grèce on n’écrit pas, « on reste assis pendant des heures à écouter éclater les figues ». Ce qu’avait fait Miller avant d’écrire de mémoire Le Colosse de Maroussi (Buchet/Chastel) et, quelque peu illuminé, au point de parler d’une lumière grecque sacrée, qui pénètre droit à l’âme, « dénude l’homme, l’expose, l’isole dans une félicité métaphysique où tout s’éclaire sans qu’il soit besoin de la connaissance ». C’est d’ailleurs là une des préoccupations constantes du philosophe et savant Georges Didi-Huberman lui-même qui dans son journal « Aperçues » (Minuit, 2018) raconte faire, d’un côté, acte de connaissance et d’un autre faire acte d’expérience : en parlant à la première personne, sans faire servir celle-ci à la clôture narcissique. C’est en somme Georges – Je-hors-je – Didi-Huberman qui nous ouvre ici les yeux dans L’éboulis de l’être.
Georges Didi-Huberman, L’éboulis de l’être. Minuit, 124 p., 15€