Théophile Gautier, Jean-Clet Martin : Histoires de cônes (Le haschich)

Emile Bernard, Fumeuse de haschish, musée d'Orsay (DR)

Tout le monde connaît Théophile Gautier. Personne ne connaît Théophile Gautier.

Voici un auteur dont le mode d’existence, au moins jusqu’à une récente génération de lectrices et lecteurs, ressortit pour l’essentiel et la plupart du temps au registre de l’évocation. On en a tous entendu parlé, on l’a sans doute (un peu) lu, à moins qu’un adulte inspiré et généreux nous en ait fait lecture. Le Capitaine Fracasse doit bien encore nous dire quelque chose, de loin en loin, ne serait-ce que par l’imagerie dite « populaire » que ce récit feuilletonesque n’a pas manqué, légitimement, de susciter. Cette façon quasi fantômale de venir nous visiter au détour de telle ou telle réminiscence n’a au demeurant rien de si étonnant, quand on veut bien se retourner vers ce qui nourrit l’imaginaire d’une enfance encore soustraite au devenir-empire du digital.

C’est précisément ce qui arrive avec ce petit livre en forme de plaquette intitulé Le haschich qu’ont eu l’idée de publier les éditions Kimé dans la collection « Variations ». Et qui mieux que Jean-Clet Martin pouvait et présenter ces deux courts récits de Th. Gautier, Le club des hachichins suivi de La cafetière, et flanquer sa cursive et percutante introduction d’une méditation non moins incisive sur un imaginaire aussi déconcertant ? L’intérêt et la reconnaissance pour Théophile Gautier étaient du reste manifestes dans les Nouvelles méditations métaphysiques qui déjà s’arrêtaient sur la nouvelle sus-citée. Occasion nous est ainsi donnée de découvrir ou redécouvrir « un écrivain au style incomparable », par-delà la manie des genres, des étiquettes plaquées tel un réflexe sur les œuvres avec l’ombre portée de jugement quant à statuer s’il s’agit d’une œuvre « grande » ou « petite », « majeure » ou « mineure ». D’une part, l’enfance se moque sans vergogne de ce type de tribunal ; d’autre part, il n’est pas rare que des écrivains dits précisément « grands » expriment sans complexe leur admiration continue, aussi bien leur dette, à l’endroit de leurs lectures d’enfance : Julien Gracq, qu’on ne peut soupçonner de démagogie, rétif à toutes formes de facilités littéraires, fuyant les mondanités médiatiques, peu enclin au régime plus ou moins complaisant de la confidence, en est un exemple particulièrement signifiant.

Il ne s’agit pas avec Le haschich d’un livre destiné a priori aux enfants, sauf à considérer qu’en l’espèce l’enfance n’est pas « l’enfant », ni une période dans la suite des âges de la vie. À cet égard, la temporalité propre à l’enfance n’a rien de chronologique, il en va plutôt d’un état de la sensibilité en droit toujours réactivable, comme en réserve, une dépense qui attend son heure ou son moment opportun pour donner son potentiel, si bien que c’est du côté du kaïros voire même de l’aiôn qu’on aurait le plus de chance d’en cerner la temporalité incommensurable. Il reste cependant que les enfants en leur innocence première cultivent généralement le goût de l’aventure, donc de l’expérience, du secret et du rituel, toutes choses qui entrent dans la pratique clandestine des membres du « club des hachichins », toutes choses que Nietzsche avait bien saisies quand il aspirait à « retrouver le sérieux que nous mettions à nos jeux d’enfant ».

Du reste, il faut le redire, ce qu’on apprécie fortement avec cette publication au souffle printanier, c’est d’abord l’essentiel, à savoir que Théophile Gautier, dont il ne faut jamais oublier qu’il fut le dédicataire des Fleurs du mal, est quelqu’un dont le travail avec et sur la langue française atteste qu’on a affaire sans conteste à un écrivain. Sa capacité à décrire des lieux, son talent pour générer des atmosphères, son sens de la mise en intrigue, la connaissance flaubertienne – tant livresque qu’expérimentale – , avant la lettre, de son sujet, mais d’abord et surtout le chaloupé de sa phrase, sa petite musique à lui, le rythme des mots ainsi agencés, bref son écriture qui gagne à être lue et relue, autant par souci d’hygiène linguistique que pour le bonheur de lire, tout ceci montre à l’évidence que nous sommes entrés, certes par une porte dérobée mais d’autant plus exquise, dans la littérature. Qu’on en juge simplement par ce bref extrait puisé, presque au hasard, dans le premier récit, Le club des hachichins : « Le pavé, inondé de pluie, miroitait sous les réverbères comme une eau qui reflète une illumination; une bise âcre, chargée de particules glacées, vous fouettait la figure, et ses sifflements gutturaux faisaient le dessus d’une symphonie dont les flots gonflés se brisant aux arbres des ponts formaient la basse: il ne manquait à cette soirée aucune des rudes poésies de l’hiver ».

Il fallait un auteur familier — si tant est qu’on puisse l’être s’agissant de ce genre de choses — des limes de la philosophie pour accompagner cette publication. La rencontre n’a en effet rien de fortuit, et encore moins d’opportuniste, entre Théophile Gautier, en grand initié aux « paradis artificiels », et Jean-Clet Martin, philosophe aux marges de la philosophie. Les deux propos philosophiques qui bordent les deux textes de Gautier se recoupent par bien des points en une zone frontière qui a toutes les chances de ressembler à un no man’s land dérangeant, un maquis indistinct devenant le repère où se retrouvent celui – avec d’autres bien sûr – qui depuis plus de trente ans se faufile dans les interstices de la rationalité, et celui – avec ses compagnons d’initiation – qui touche, non sans risque mais avec une rare volupté, à l’envoûtante « pâte verte » savamment concoctée par l’étrange docteur Jacques-Joseph Moreau. Autant dire que cette « zone d’indiscernabilité » – ici le lexique deleuzien s’impose – est celle qui rassemble dans le plus grand écart et la plus coruscante proximité littérature et philosophie pour des noces pensantes et sensibles en tous points explosives.

L’enjeu est celui du rapport classique entre percevoir et imaginer. Quel genre de relations s’établissent entre la perception et l’imagination pour qu’un imaginaire, autrement dit un monde avec ses lois et son allure singulière, advienne ? En cette première moitié du XIXe siècle, encore pétrie de ce qu’apporta sur bien des plans l’épopée napoléonienne, la question devient celle-ci : par où passe la frontière qui sépare un régime de perception dite « normale » et un mode de perception ivre ou « dénaturé » ? Où commence une appréhension narcotique du monde ? Avec le thé ou le café ? Une première gorgée de bière – quand on apprend qu’il est des individus (ainsi, tel japonais) dont la génétique montre que leur capacité à demeurer lucide après l’ingestion d’une bouteille de whisky est inscrite dans leur « nature » même ? Trois cigarettes ? Une digestion difficile ? L’épuisement ? Un penchant dépressif ? La surexcitation due à l’attente ou la montée du désir ? Avec le climax du sportif de moyen ou de haut niveau, lorsqu’il est sur le point de battre son propre record ? Les montées d’adrénaline en général, quelle qu’en soient les causes ? Un médicament pour la migraine pourtant dépourvu d’opiacé ? Et pourquoi pas, à partir d’un verre d’eau ?

Si on laisse de côté toute vision morale ou hygiénique – ce qui revient au même – du monde pour ne conserver que l’idiosyncrasie de chacun, qui sera assez malin ou savant pour déterminer sans faillir ce qui distingue la vision sobre de l’ébriété, la veille du rêve, la réalité du simulacre ? En ces contrées où tendent à se confondre le moi et le monde, lorsque, asymptotiquement, se rejoignent le sujet et l’objet, la question du seuil devient très relative qui autorise toutes les combinaisons, tous les branchements, les sortilèges et autres adjuvants qui sont ainsi comme les conditions de possibilité d’un empirisme élargi.

Dans cette perspective qu’on devine quelque peu hallucinatoire, a minima déformante ou plutôt informant différemment notre être-au-monde, « la prise du Dawamesk » figure en bonne place. Ses vertus et ses gouffres, ses joies et ses affres, ses délices et ses descentes vulnérantes sont multiples, notamment par cette manière d’embrayer tout autrement les formes a priori de la sensibilité que sont l’espace et le temps.

On ne dira rien ici du temps pour s’arrêter un peu sur ce sens dit à tort « externe » qu’est l’espace. À tort, à tout le moins de façon réductrice, dans la mesure où le sujet sous influence – Henri Michaux saura le dire – éprouve non pas un espace – gentiment euclidien – mais des espaces paradoxaux, voire déliés, délirants, et ce au dehors comme au dedans de lui, tant et si bien qu’il devient dès lors extrêmement délicat de discriminer ouverture au monde et « espace du dedans ». En suivant Théophile Gautier, un soir lugubre d’hiver, « dans une vieille maison de l’île Saint-Louis, l’hôtel Pimodan, bâti par Lauzun », on ne s’attend pas à basculer dans les « fantasias » aux espaces si peu accordés à notre perception ordinaire. En témoigne particulièrement cet extrait qui montre l’initié mis à l’épreuve lorsqu’il s’agit pour lui d’emprunter un escalier : « Cependant j’étais arrivé sur le palier de l’escalier que j’essayais de descendre ; il était à demi éclairé et prenait à travers mon rêve des proportions cyclopéennes et gigantesques. Ses deux bouts noyés d’ombre me semblaient plonger dans le ciel et dans l’enfer, deux gouffres ; en levant la tête, j’apercevais indistinctement, dans une perspective prodigieuse, des superpositions de paliers innombrables, des rampes à gravir comme pour arriver au sommet de la tour de Lylacq ; en la baissant, je pressentais des abîmes de degrés, des tourbillons de spirales, des éblouissements de circonvolutions ».

Ce passage d’anthologie qui anticipe à bien des égards tout un pan de la littérature SF, réussit la prouesse de condenser en quelques lignes une poétique de l’espace perçu-rêvé. La conscience seconde, excédentaire, du hachichin expérimente des renversements de perspective, des pliures et des abysses, des effets de percolation qui laissent présager des modalités perceptives et locomotrices d’un genre inouï, « réservé aux indiens » (clin d’œil à l’album de Bashung, Réservé aux Indiens), aux grands initiés, aux « grands vivants ». Honoré Daumier, dans un croustillant dessin de 1845, justement intitulé « Les fumeurs de hadchids », donnera une représentation caustique de l’ambiance qui devait régner lors de ces séances : deux hommes affalés dans leur fauteuil, croqués dans un état visiblement très planant, « le premier s’exclamant : « Ah ! quel plaisir oriental je commence à éprouver… il me semble que je trotte sur un chameau ! » ; et l’autre de répondre : « Et moi… je crois recevoir une bastonnade ! ».

La substance qui permet de tels écarts fut, on le sait, importée d’Égypte avec ses plans arides et ses improbables havres luxuriants, l’ensemble rythmé par l’érection de ses cônes géants à la pointe tendue vers la vastitude – lexique baudelairien – du ciel. L’Orient et ses mystères s’actualise ici et maintenant en plein Paris, la consommation ésotérique, non encore délictuelle, du haschich permettant de vérifier par anticipation le mot de Gilles Deleuze selon lequel « on peut nomadiser sur place ». Comment, dans ces conditions à tous les sens du mot « stupéfiantes », démêler la géographie réelle avec sa mystique importée lors des campagnes de Napoléon et la topographie imaginaire que la chimie du kif ne manque pas de sécréter ? On le disait en commençant, il n’est guère étonnant, c’est même assez logique, que Jean-Clet Martin apporte sa contribution théorique à cette édition, quand on sait son vif intérêt pour les espaces marginaux. Pour s’en donner une idée, on lira ce grand livre de philosophie, inspiré et très instruit, qu’est Et Dieu joua aux dés ou cet autre consacré au neuvième art, intitulé De Blueberry à l’Incal. Lire Giraud/Mœbius, spécialement lorsqu’il analyse ces lieux improbables « transgressant les palissades de la bande dessinée elle-même pour entrer dans le monde de l’image mentale ». On ne peut pas ici, soit dit en passant, en pensant à toute la vague orientaliste qui porte bon nombre d’écrivains du XIXe siècle, dont la terre d’Égypte représente la quintessence, on ne peut pas ne pas penser à l’adaptation BD de Salammbô réalisée par Philippe Druillet, à son chromatisme onirique et à ses distorsions à la fois ludiques et perturbantes de l’espace graphique.

Ces cônes sont d’ailleurs aussi bien les pyramides inversées et comme tétanisées qui sourdent des globes oculaires de la perception visuelle emportée, chahutée, lors de ses embardées provoquées par la prise du H, transformant la simple vue en de fascinantes visions desquelles on ne revient pas indemne. Tel est bien le cas du narrateur de la nouvelle La cafetière qui, perclus de fatigue et par cela même saisi d’une ivresse singulière, va bientôt basculer dans un rêve éveillé, la limite entre les deux devenue indécidable. De cette chambre, le personnage principal, déjà hanté par la prémonition, écrit : « La mienne était vaste ; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fièvre, car il me sembla que j’entrais dans un monde nouveau ». Tout l’espace d’une simple chambre à coucher est traversé par une agitation carnavalesque, une animation fantasmagorique possédant jusqu’aux « personnages de la tapisserie [] les prunelles de ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière ; leurs lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent », tout se passant comme si le monde de Théodore était le produit d’une lanterne magique. En écrivant dans une veine surréaliste Le Roi Cophetua, Julien Gracq, qui tresse subtilement dans cet envoûtant récit les motifs du surnaturel, de l’onirique et du merveilleux, renoue à sa façon, plus sophistiquée, avec l’esprit étourdissant qui souffle sur la nouvelle de Théophile Gautier.

La contribution de Jean-Clet Martin est aussi, dans sa brièveté même, un bon embrayeur pour les questions qui touchent à l’évolution rapide de nos appareils de perception sans lesquels le monde ne nous apparaîtrait pas comme c’est le cas. Le remarquable toutefois tient en ceci que toutes ces techniques et technologies, manifestement produites par une rationalité instrumentale, ont partie liée avec d’irréfragables imaginaires ; ceux-ci sont les témoins d’une humanité qui, comme l’avait bien vu Bachelard, a autant besoin de rêver que de raisonner, à telle enseigne qu’il nous plaît parfois de penser que la philosophie est un songe.

Théophile Gautier, Jean-Clet Martin, Le haschich, éditions Kimé, avril 2026, 80 pages, 8,90 €.