Chère Éliette Abécassis,

Deux hommes et un couffin

Je ne vous connais pas bien mais vous aviez a priori toute ma sympathie et mon estime, j’avais beaucoup aimé vos premiers romans (Qumran et L’or et la Cendre), lus à leur parution, de beaux romans de plage intelligents, c’est tout ce que j’avais lu de vous, jusqu’à vos prises de position publiques contre la GPA, je parle de certains entretiens dans la presse et du court essai que vous venez de publier (Bébés à vendre), où vous racontez ce qui se passe notamment avec les mères porteuses du Laos, de Malaisie ou d’Ukraine.

Ce que vous relatez est terrible, et mis à part quelques monstres avérés, je ne vois pas qui approuverait ces situations. De plus, vous présentez votre ouvrage comme un plaidoyer féministe, ce qui est aussi une forme d’intimidation, vous contredire reviendrait donc à contredire le féminisme ? Je suis, je pense, j’espère être féministe, même si je suis un homme, homosexuel par ailleurs. De toute façon, être féministe n’est pas une qualité qu’on aurait, comme ça, pour toute la vie, c’est un effort, une tension et un combat, avec soi et les autres.

Ce qui me fait vous écrire aujourd’hui, de façon publique, c’est la violence de vos propos, leur caractère outré, je parlerai même d’un certain terrorisme de la pensée, ce ne sont pas, à mes yeux, des preuves d’intelligence, et venant de vous, ça me déçoit.

Vous déclarez par exemple avoir conscience que vous n’avez « que des coups à prendre face aux bons sentiments et à l’amour, arguments ultimes des militants pro GPA ». Nous voilà bien. Deux camps qui s’opposent, les pour et les anti, la sagesse philosophique, l’intelligence et la raison de votre côté, je suppose, et les bisounours, l’amour un peu bête et aveugle de « notre » coté ?

Eh bien non. Pour ma part, et je ne pense être être un cas unique, je ne me suis toujours pas fait une opinion définitive sur la GPA. Je ne suis pas anti, je ne peux pas l’être pour la simple raison que j’ai des amis autour de moi qui sont devenus parents grâce à la gestation pour autrui, j’ai donc l’exemple sous les yeux de trois enfants élevés par deux hommes, trois enfants rayonnants, en pleine santé, joyeux, heureux, vivants, ouverts ; j’ai aussi, dans mes amis hétéros, je pense notamment à certains amis séparés ou divorcés, des enfants qui souffrent, sont mal dans leur peau au point d’avoir besoin de consulter un psy. Éliette Abécassis, vous êtes divorcée et avez deux enfants, je crois savoir. J’imagine que tout se passe bien chez vous, mais vous êtes donc bien placée pour savoir qu’un divorce n’est jamais sans répercussion, et que ça peut perturber l’enfant. Pour plein de raisons mais aussi et surtout parce qu’un enfant n’est pas un « enfant », à savoir une entité générale, une sorte de concept, un enfant c’est toujours une personne, dès la naissance (peut-être même avant), un cas particulier, et on le sait, certaines personnes sont fragiles à certains endroits, tandis que d’autres ne le seront pas. Est-ce qu’il faudrait interdire le divorce pour protéger les enfants ? Bien sûr que non, d’autant que grandir dans une famille où les parents de s’aiment pas, c’est souvent pire qu’une séparation. Vous voyez, parfois il n’est pas facile de trancher ou de diviser les choses en camps adverses, pour ou contre, blanc ou noir, surtout quand il s’agit d’histoires humaines.

Vous déclarez, aux côtés du député européen José Bové, de la philosophe Sylviane Agacinski, et d’une trentaine de personnalités, parmi lesquels des médecins, sociologues, associations, et l’ancienne ministre des Droits des Femmes Yvette Roudy, que « la GPA est un marché de la personne humaine », une « traite des mères », une nouvelle forme d’esclavage, une sorte d’hypercapitalisme de la maternité, vous présentez les mères porteuses comme socialement, culturellement, économiquement vulnérables, elles seraient exploitées par de riches et méchants couples hétérosexuels et / ou gay, voulant s’offrir le baby puis « jeter la mère » après avoir acheté l’Audi et la maison, vous parlez enfin d’une « rupture anthropologique », d’un « changement de paradigme », la gestation pour autrui serait la dernière marche vers l’eugénisme, cet eugénisme libéral dont parle Habermas, qui diffèrerait de l’eugénisme des sociétés totalitaires dans le sens où il s’agit là d’un eugénisme internalisé par les gens, un eugénisme que les gens souhaitent pour leur bien et celui de leur progéniture : d’abord éviter les maladies et les malformations, mais le désir sous-jacent, plus ou moins conscient, serait celui d’un bébé blanc super-intelligent, dont les gènes auraient été sélectionnés pour le rendre plus fort, plus beau, plus résistant, etc.

Impossible de balayer d’un revers de la main ce que vous dénoncez, d’autant que vous faites peur, on a tous vu ces photos ou vidéos du Bleu Belge, ce « bovin de l’horreur », variété monstrueuse de taureau issue d’expériences et d’une sélection génétique, pauvre bête bourrée de muscles et de chair, steaks et entrecôtes sur pattes qui a du mal à se déplacer…

Vous allez même jusqu’à déclarer : “Jusqu’à maintenant, l’humain était sacré” !

Il ne l’est plus ? Depuis la GPA ?

Je pense au contraire que le caractère sacré de l’humain a toujours été profané, violé, piétiné, et ce depuis que le meurtre existe (« Tu ne tueras point »). Votre père, Armand Abécassis, penseur renommé du judaïsme, doit en savoir plus que moi sur ces questions. Si cette phrase, « Jusqu’à maintenant, l’humain était sacré”, a un sens, il me semble plus juste de l’appliquer aux guerres, aux génocides, à toutes les formes de racisme et de violence, jusqu’à Auschwitz, Shoah, le crime absolu.

Revenons à la GPA, ne délirons pas trop. Je l’avoue, je « bloque » aussi, l’idée qu’une femme puisse porter un enfant dans son ventre pendant 9 mois (intimité absolue), puis s’en séparer à la naissance, pour le confier à d’autres, me met mal à l’aise. Mais je ne perds pas de vue que je suis un homme, donc tout ce qui concerne la grossesse et l’enfantement est pour moi un mystère, et forcément quelque chose de l’ordre du fantasme. Je me souviens, je parlais un jour de la maternité avec une amie (qui a deux enfants et qui n’est pas une mauvaise mère) et celle-ci m’avait dit : « Faut arrêtez vos délires avec la maternité, les mecs, oubliez un peu la Vierge Marie etc., on n’y est pour pas grand chose nous les femmes, on ne donne la vie comme si on la possédait, on est traversées par elle, la vie, c’est tout. Des enfants naissent aussi de viols, certaines mères ne les veulent pas mais ils naissent quand même ». Cette amie est féministe, et c’est justement au nom du féminisme qu’elle refusait qu’on fasse des mères et de la maternité un truc par trop « sacré ». Sinon c’est encore et toujours la même histoire de la maman et la putain, la maman pure versus la putain impure, la stabat mater et la dolorosa, la mère-névrose, la mère-gueule du crocodile comme disait Lacan, « origine du monde ». Les femmes ne méritent-elles pas mieux ? Les femmes donc nous autres les hommes aussi ? Si on arrêtait de sacraliser les femmes (de les désacraliser par la même occasion, ça revient souvent au même), depuis des millénaires on (les hommes) sacralise et diabolise les femmes, on en fait des saintes (Nitouche) ou des sorcières bonnes pour le bûcher, à chaque fois c’est une idée de la femme, or « la femme n’existe pas » disait Lacan. La femme non, les femmes, oui. Ces conceptions de la femme sont en place depuis si longtemps que certaines femmes ont intégré cela, la misogynie n’a pas de sexe. Et les religions sont au sommet de cet écrasement de la femme. Il aura fallu attendre 2016 pour que Marie-Madeleine, apôtre des apôtres, apôtre qui a probablement le plus aimé (et compris) Jésus et fut le plus aimé par lui, traitée de « pute » pendant des siècles par l’Église, il aura donc fallu attendre 2016 pour qu’elle soit officiellement reconnue dans un décret pontifical. Cela étant dit, toujours pas de femme prêtre ou papesse, toujours pas de mariage pour les prêtres, et ça ne s’annonce pas pour demain !

GPA, je reviens à mon sujet. J’espère qu’un débat ouvert, posé et raisonnable va avoir lieu, car ce sujet de la gestation pour autrui touche au sens de la vie, à la filiation, à la question de la famille, à la transmission et donc à la mort. Y a-t-il un droit à l’enfant ou que des droits de l’enfant ? Ce débat s’adresse à tout le monde, même ceux qui comme moi, ne sont pas concernés personnellement par la GPA. Je n’ai pas d’enfant et a priori je n’en aurai jamais. C’était pareil à l’époque du mariage pour tous, j’étais pour mais je ne me suis pas marié pour autant : j’étais pour que ce soit possible pour les autres. J’espère qu’on va pouvoir réfléchir sans s’hystériser autour de grandes choses abstraites, souvenez-vous, le mariage pour tous fut l’occasion d’un délire hallucinant, on nous avait promis la fin de la civilisation, etc. Aujourd’hui ça fait sourire, non ? Ça fait sourire et ça ne devrait pas, car le débat à l’époque fut tellement violent qu’il a libéré la parole homophobe, et même si la loi désormais autorise la mariage pour tous les couples quel que soit leur orientation sexuelle, j’ai l’impression que dans la société, « sur le terrain », dans les provinces et les campagnes, c’est l’homophobie qui a gagné. Il y a quelques jours encore deux agressions homophobes à Paris, et hier à Lyon, et toutes celles dont on en parle pas. Je n’ai rien contre la pensée, l’éthique, la philosophie, au contraire, mais il s’agit aussi de la vie des gens, la vie des gens dans le futur mais également la vie des gens aujourd’hui, la vie d’enfants – certains sont même adultes car qu’on le veuille ou non la GPA se pratique depuis des années comme s’est longtemps pratiqué l’avortement (sombre époque des faiseuses d’anges, lire ou relire L’événement d’Annie Ernaux, lire ce livre surtout si on est un homme) avant la loi Vieil. Il faudra être vigilant, c’est certain, les risques d’abus et les dérives sont grands, il faudra regarder au cas par cas (ce que fait la Justice) et non simplement dénoncer, interdire urbi et orbi. Il faudra poser des limites et édicter des règles, bien sûr, mais il faudra penser au cas par cas parce que c’est une affaire de personnes, d’histoires, de contextes. Vous êtes écrivaine, Éliette Abécassis, donc les cas particuliers, les personnes, les histoires et les contextes, la nuance quoi, devraient être votre spécialité, non ? On s’agite vite quand on reste dans les hautes sphères des idées (un truc très français, hélas), redescendons un peu sur terre, regardons ce qui se passe dans les vies et dans les corps, n’ayons pas peur a priori, la vie a plus d’imagination et de force que nous pensons. L’humanité comme la vie avance par tâtonnements, avancées, reculs, revirements, abandon de branches pourries ou impasses, débats et engueulades, controverses… rhizomes et Mille Plateaux pour faire un clin d’œil à Deleuze.

Penser la vie par rhizome c’est-à-dire mettre les choses dans une perspective horizontale, omnidirectionnelle et vivace, et quitter l’élévation plus ou moins statique, perpendiculairement établie sur un modèle pyramidal ou arborescent. N’oublions pas non plus que presque toutes les révolutions, progrès ou évolutions morales ont été fortement rejetées à leur époque, les conservateurs ne sachant que conserver, et ce qui était impensable ou jugé comme une sorte de terrible « fin des temps » à telle époque, finit par devenir la norme le siècle suivant. Mettons des visages et des prénoms sous ce sigle froid et dévitalisé de GPA, par exemple les visages de ce film qui raconte l’histoire de Christophe, Bruno et Veronica.

Revue XXI

Veronica cette mère porteuse qui ne me semble pas être une pauvre femme victime du capitalisme, fragile et achetée, Christophe et Bruno dont le désir d’enfant n’est pas à questionner. Ou bien on questionne le désir d’enfant de tous les couples, homo et hétéro, personne en effet ne vient empêcher certains couples hétérosexuels d’avoir un enfant, comme si la nature autorisait tout, alors qu’on sait que certains contextes (parents tordus, violents, drogués, etc.) engendreront forcément des enfants malheureux. Que font les ardents défenseurs des droits de l’enfant ? N’y a-t-il pas là non assistance à futur bébé en danger ? On laisse donc faire parce que ce serait «la volonté de Dieu » ? Dans cette histoire de Christophe, Bruno et Veronica, qui est un des visages de la GPA, l’argent intervient (et cela me déplait et me gêne), mais c’est les USA et aujourd’hui il n’y a presque que ce pays (certains États) où la gestation pour autrui est possible pour un couple homosexuel. Si la GPA était possible ailleurs, en France notamment, la question de l’argent pourrait évoluer. Dans ce cas précis, Veronica perçoit 2000 euros par mois pendant 9 mois, soit l’équivalent du salaire de son mari. Certes, ça fait une somme, mais Veronica ne travaille pas pendant cette grossesse de jumeaux, cette somme ressemble plus à un « dédommagement » qu’à un achat d’enfant. Au Canada la GPA existe sans transaction financière, les mères porteuses font un don, mais les cas sont plus rares.

Éliette Abécassis, il est temps de terminer ma lettre, je le redis, je ne suis pas militant mais la violence de vos propos mérite des réponses. Si vous ne connaissez pas cette histoire de Christophe, Bruno et Veronica, j’espère que vous prendrez le temps de regarder sans trop de jugements a priori. Oui, il y a dans ce petit film quelques bons sentiments et de l’amour, ce n’est pas à mépriser, et examiner ce qui se fait ailleurs (sans nier ni se braquer sur le pire qu’il faut combattre, bien sûr), montre qu’il y a des argumentaires philosophiques, institutionnels, juridiques, anthropologiques. Toutes personnes qui ne sont pas d’accord avec vous ne sont pas forcément idiotes, inconscientes de leurs actes, irresponsables et incapables de réfléchir. Travaillons, réfléchissons.