Sous le titre Infinités, la silhouette d’une femme nue se fond avec une vue de l’espace, la spirale d’une nébuleuse déroulant un semblant de chevelure sur la tête, des cercles concentriques et leurs rayons évoquant les représentations scientifiques qui permettent de comprendre l’univers. L’illustration délicate d’Aurélien Police invite à découvrir ainsi le recueil de nouvelles d’une auteure indienne anglophone, un ensemble de textes rares à plus d’un titre.

Depuis 1990, Dominique Douay n’avait plus fait paraître de roman original. Révélé par sa nouvelle « Thomas » en 1974, l’auteur de L’Échiquier de la création et de La Vie comme une course de chars à voile s’était tu pendant un quart de siècle. Il nous est revenu avec un roman ambitieux et intrigant. Un de ces livres qui ne se lisent pas seulement, mais qui se relisent.

En 1967, la révolution culturelle bat son plein en Chine. À l’université Tsinghua, le physicien Ye Zhetai, accusé d’enseigner la théorie « réactionnaire » de la relativité, tient tête aux Gardes Rouges et meurt à coups de ceinturons. Sa fille Ye Wenjie assiste à la scène. Si sa mère et sa sœur ont renié leurs origines bourgeoises et se sont rangées aux côtés de la révolution, Ye Wenjie n’est pas considérée comme assez repentante, et se retrouve dans un camp de travail à scier les arbres abattus des forêts de montagne. Bien qu’elle soit loin de tout, elle rencontre un ingénieur qui a connu son père. L’illusion d’échapper au climat politique à travers une amitié intellectuelle est de courte durée, et le sort de la jeune femme semble ne jamais cesser d’empirer. Jusqu’à ce que, grâce à ses connaissances techniques, on lui propose de travailler dans une base scientifique dont elle ne pourrait jamais sortir. Cette dernière impasse lui semble plus enviable que tout retour vers un monde extérieur qui n’est que trahison et cruauté.

Philippe Beck

L’année 2018 s’est ouverte avec la parution de l’un des plus beaux recueils de poèmes de Philippe Beck, Dictées publié chez Flammarion dans la collection “poésie” d’Yves di Manno. Si, depuis Garde-manche hypocrite jusqu’à Opéradiques en passant par Chants populaires, la correspondance de la poésie avec les arts a toujours tenu chez Beck une place reine, jamais peut-être la musique, jouée au piano, n’avait-elle aussi étroitement dialogué que dans Dictées où, vers après vers, résonnent Bach, Scarlatti et La Fontaine. Diacritik a rencontré Philippe Beck le temps d’un grand entretien pour évoquer avec le poète ce nouveau et puissant recueil où la musique ne cesse plus de dicter des poèmes.

Entre la fiction et le réel, les frontières sont poreuses. Les dystopies semblent s’épanouir dans la première. Tellement, même, qu’il devient difficile de penser que leur abondance, en ce début de XXIe siècle, soit sans rapport avec le contexte où elles s’expriment. Tensions sociales et politiques, emportements et envahissements techniques, féodalisations économiques, dégradations écologiques (liste évidemment non exhaustive) paraissent redonner des conditions historiques favorables à ces descriptions de sociétés ayant déraillé du chemin du progrès collectif : littérature, cinéma, jeux vidéo et autres supports culturels les ont largement accueillies.

Écrire depuis l’étrange — ce qui nous échappe, nous demeure étranger, présence irréductible et riche.
Écrire depuis le multiple — ces univers qui nous bordent, nous dépassent et nous constituent, leur présence plurielle.
Écrire depuis la parole de l’autre — celle du monde, celle d’autres artistes et écrivains qui nous sont voix, langage et représentation, chacune plurielle.
Tels pourraient être les principes de la Théorie des MultiRêves, cette enquête que Jean-Philippe Cazier publie aux éditions Dis Voir, conte cosmo-onirique déployant les multivers d’Aurélien Barrau comme les fictions de la science de Lovecraft, mais aussi les cartes postales de nos identités fictionnelles chez Derrida ou l’idée deleuzienne que le multiple est une féconde hétérogénéité.
Texte d’une densité rare et d’une beauté plurielle, cette Théorie se lit comme on entre dans un rêve multiple, un tissu bigarré et mobile qui interroge nos représentations et identités pour nous confronter à l’étrange(r), notion cardinale, esthétique comme politique. Lucien Raphmaj avait montré combien ce livre est une échappée des « constellations fixes », Diacritik y fait retour, dans un long entretien, engagé, avec Jean-Philippe Cazier.

Paris, 2041. Toute connexion numérique est impossible. Un bug généralisé a eu lieu pendant la nuit. Le monde est dans l’obscurité électronique depuis que tous les liens, toutes les données ont disparu de la surface du « Néo World Wide Web ». Que sera(it) notre monde, notre quotidien sans Internet, sans les hyperliens, sans les datas ? Comment vivre débarrassés à notre corps défendant de toute mémoire vive ? Des questions que pose Enki Bilal dans Bug, dont le livre 1 paraît aujourd’hui chez Casterman.