S’imaginer dans une autre sorte de réalité: Philip K. Dick, nouvelles complètes

© Alix Rosset

Avant de commencer la lecture des deux volumineux volumes rassemblant les cent-vingt nouvelles de Philip K. Dick, je dois préciser que je ne suis pas particulièrement amateur de science-fiction, n’ayant commencé à en lire que tardivement (en 1985, au moment où Antoine Volodine commençait à publier ses premiers livres dans la collection “Présences du futur”), et m’étant limité à quelques auteurs, Dick et Jim Ballard essentiellement, auxquels il faut ajouter, mais plus épisodiquement, deux-trois singuliers comme Robert Sheckley. De plus, ces écrivains, je les ai toujours lus “hors-genre” – Philip K. Dick en premier lieu. Ce dernier est d’ailleurs le seul auteur “classé S.F.” dont j’ai eu immédiatement le projet de lire, et même de relire, la totalité de l’œuvre, et ce dès ma découverte d’Ubik qui a été par chance le premier de ses romans qui me soit tombé sous la main. Je n’ai pas compté combien de pages (probablement plus de dix mille – à multiplier si relecture) Dick nous a données à lire, mais il est clair que ce n’est pas un mince travail, certes stimulé par un immense plaisir, que de tenter d’aller à fond dans l’exploration d’un tel corpus qui n’a cessé de s’étendre au fur et à mesure de la mise à disposition de nouveautés : inédits (de “littérature générale” ; ou sa sidérante Exégèse), nouvelles traductions – parfois simplement révisées, à l’occasion de rassemblements en épais recueils – de romans (on en compte quarante-cinq) ou nouvelles. Quelques-uns de ces ouvrages me sont tombés des mains. Mais je les ai quand même conservés, me disant que je leur accorderai un jour “une seconde chance”.

Philip K. Dick disait qu’il avait “tendance à croire que nous vivons non pas dans un univers, mais dans un plurivers”, ce que toute son œuvre met en perspective, remettant sans cesse en question les conventions établies entre l’espace et le temps, en accord quelques autres écrivains aventureux de sa génération (à commencer par Claude Ollier, mais examiner les liens entre leurs écrits dépasserait le cadre de cette petite recension). Malgré son caractère volontiers unheimlich, le plurivers dickien est accueillant, au point que nous, au départ simples hôtes de passages, en devenons progressivement familiers jusqu’à nous y trouver dans notre propre terrain vague, tant il est difficile de décrocher, une fois qu’on y est vraiment entré. Puis, après en être finalement sortis, nous nous trouvons hantés, travaillés par elle, tant cette œuvre de fiction ne cesse de se rappeler à notre souvenir.

Il faut dire que les écrits de Dick – dont cette somme de cent-vingt nouvelles forme un des sommets – ne peuvent qu’attirer les personnes (dont je suis) qui s’intéressent à la musique, de préférence mélancolique comme Flow my Tears de John Dowland (deuxième chanson du Second Booke of Songs or Ayres de 1600) que Dick considérait comme “le premier morceau de musique abstraite jamais écrit” (Coulez mes larmes dit le policier, 1974). Comme déjà proposé, un objectif intéressant serait de déplacer l’œuvre de Philip K. Dick hors des limites de ce genre – la science-fiction – qu’il a marqué comme nul autre, sans pour autant devoir y creuser sa propre tombe. Dick est musicien, clairement, au sens le plus fort de ce qu’implique ce mot. La musique, telle qu’il la ressent, est, matériellement, ce qui traverse le corps pour atteindre l’esprit, transposant en son langage propre le caractère mouvant, instable, de l’espace et du temps. Les écrits de Dick se frottent au langage musical ou, plus précisément, aux domaines conjoints de la musique et de la philosophie où la question de l’écoute est centrale.

Il faut aussi se souvenir que Dick a travaillé, jeune étudiant, dans un magasin de disques. Il est acquis que de ce côté-là il était particulièrement cultivé et que son goût, lentement muri, était très sûr, voire pointu. Dans une nouvelle (la onzième, chronologiquement) écrite en 1952, il imagine un vieil homme, Doc Labyrinth, qui, après s’être aperçu que “la musique est le plus précaire des arts, le plus fragile, le plus délicat, le plus facilement anéanti”, conçoit puis fait réaliser une machine à préserver les compositions pour lui essentielles du passé afin de transformer leurs partitions “en créatures vivantes, en animaux dotés de crocs et de griffes.” “Si seulement la musique possédait l’instinct de survie élémentaire et banal des taupes ou des vers de terre, tout changerait !” Le Quintette à cordes n°4 de Mozart, après passage dans cette machine, devient un oiseau : “L’oiseau-Mozart était ravissant, petit, gracieux, avec le plumage déployé d’un paon.” Je vous laisse découvrir la suite, p. 285 à 293 du premier volume de cette édition “Quarto” des nouvelles, c’est hallucinant. À 24 ans, il est déjà passé maître es-fiction et il faut bien reconnaître que ces cent-vingt textes brefs forment un laboratoire unique et indépassable d’idées à développer, à reprendre, à transformer, à remettre en jeu : “un réservoir de personnages et de néologismes, constituant à la fois les soubassements et la pierre angulaire de son œuvre.” Devant être achevées au plus vite, avec (et plus rarement sans) aide médicamenteuse ou autre, nouvelles et romans sont frappés à la machine au rythme d’une ahurissante libération de l’inconscient, comme c’est souvent le cas chez les auteurs de littérature populaire sommés de fournir et devant pour cela repousser au plus tard le moment d’un hypothétique endormissement (côté “fantastique”, Jean Ray en est un autre exemple, tout aussi génial).

Philip K. Dick (D.R.)

Dans son éclairante préface à ces deux volumes, Laurent Queyssi rapporte qu’après ses années d’études au lycée à Berkeley, Dick “emménage dans un immeuble où se sont installés quelques poètes qui appartiendront, au début des années 1950, au mouvement de la San Francisco Renaissance. C’est ainsi sous la tutelle de Robert Duncan et Jack Spicer [qu’il] s’ouvre à la littérature générale. À dix-neuf ans, dans une période d’effervescence fondatrice, il lit Proust, Ezra Pound, Kafka, Dos Passos et Joyce avant de découvrir Hume puis les romantiques allemands. (…) Son amour pour la « grande littérature » et la philosophie – il dévore Kant – ne l’empêche pas de continuer à lire de la science-fiction et de conserver précieusement sa collection de pulps. Une posture qui surprend par son éclectisme, mais qui, pour un jeune homme avide de culture dans la baie de San Francisco de l’après-guerre, n’est pas aussi étonnante qu’on pourrait le croire. C’est sur ce double socle que Dick construira une carrière qui tendra d’un extrême à l’autre – des romans et nouvelles de science-fiction publiés aux romans réalistes refusés par les éditeurs – et n’atteindra son apogée qu’en réalisant la synthèse de ces deux « identités ».”

Le manuscrit de la première nouvelle, Stabilité, est daté de 1947 (rappelons que Philip K. Dick est né le 16 décembre 1928) ; celui de la deuxième, Roug, de novembre 1951. Puis ça se précipite : la quasi-totalité du premier volume est consacré aux nouvelles écrites en 1952 et 1953, soit près de 1100 pages format “Quarto”. Certaines sont devenues fameuses, comme par exemple L’Homme-Variable, La Clause de Salaire (Paycheck qui sera adapté en 2003 pour un film mineur de John Woo), Planète pour hôtes de passage, L’Homme doré, Le Père truqué ou Au service du maître (on pourrait en citer nettement plus). Deux choses à noter : 1. Ces volumes reprennent le travail d’une vingtaine de traducteurs et traductrices, l’ensemble ayant été révisé et “harmonisé” (à partir du milieu des années 1990 pour Denoël) par Hélène Collon (les différences avec les premières publications s’avérant appréciables). Le fait qu’elle soit nommée cent-vingt fois (plus quelques autres) dans cette nouvelle édition est plus que mérité, vu l’ampleur et la réussite de ce travail titanesque (qui n’était peut-être “rien” à côté de sa traduction de L’Exégèse parue en deux volumes chez Nouveaux Millénaires en 2016 et 2017). 2. M’étant étonné de n’y pas trouver un texte fameux nommé Cantata 140 en hommage à Bach, j’ai compris qu’il avait été exclu parce que repris dans un roman, Brèche dans l’espace. Trois autres textes, considérés comme des novellas (ou longues nouvelles) qui ont été, de même, intégrés dans des romans ultérieurs, se sont trouvés aussi non retenus dans ces deux volumes. À l’arrivée, donc, un compte rond : cent-vingt nouvelles, en trois temps – les deux premiers s’enchaînant, un bon tiers des pages du second tome rassemblant celles écrites, dans la continuité des nouvelles du premier tome, entre 1954 et 1958. Puis un peu moins des deux-tiers reprennent celles écrites entre 1963 et 1981 – la toute dernière, Le Hibou ébloui, étant en réalité une lettre adressée à son éditeur lui présentant le projet de son prochain roman que sa mort, le 2 mars 1982, l’aura empêché d’écrire.

Philip K. Dick (D.R.)

Laurent Queyssi : “Dick [qui a abandonné l’écriture de “nouvelles de science-fiction” fin octobre 1958 pour, entre autres, se consacrer à ce qu’on entend par “littérature générale”] ne se remet à ce genre qu’en février 1963, après avoir reçu un paquet de son agent contenant tous ses manuscrits de romans de littérature générale qui n’ont pas trouvé d’éditeur. Un envoi traumatisant qui matérialise le plus considérable regret, l’échec le plus amer de la carrière de Dick. L’ambition qu’il nourrissait de s’échapper du genre de la science-fiction, qu’il considère être un « ghetto », s’est heurtée à un mur. Cette année-là, il écrit quinze nouvelles, quatre romans et reçoit la plus grande récompense du milieu, le prix Hugo du meilleur roman pour The Man in the High Castle (Le Maître du Haut Château). La littérature réaliste ne veut pas de lui, mais la science-fiction reste une issue viable, et les frontières qu’il tente de repousser en mêlant les deux types d’écriture – avec l’uchronie récompensée par les passionnés de SF qui votent pour le prix Hugo – lui offrent un objectif épanouissant, une possible troisième voie. Cesser de consacrer du temps aux romans réalistes lui permet de reprendre l’écriture de nouvelles, comme des petites récréations, des laboratoires à idées, entre la rédaction de deux romans en 1963.” Mais “la source se tarit presque aussitôt et, après une année blanche, Dick ne rédige que quatre nouvelles en 1965, bien loin des pics de production atteints entre 1951 et 1955. Au cours des dix-sept dernières années de sa vie, seuls quinze autres textes courts verront le jour.”

Malgré l’impression que peuvent donner parfois certaines de ses productions rédigées un peu trop dans la hâte, Dick montre en général d’une grande exigence, veillant à préserver une haute idée de ce qu’il doit accomplir. Il n’hésite pas à rompre avec (ou à se mettre en condition de se faire virer par) certains de ses éditeurs, même quand il a besoin d’argent frais, ne serait-ce que pour faire vivre sa famille. Horace L. Gold par exemple, le directeur de Galaxy où “il place sept textes qui s’apparentent plutôt à la science-fiction postapocalyptique de ses débuts”, a “tendance à trop corriger les textes qu’il publie et n’hésite pas à ajouter ou à retrancher des scènes, voire à modifier la tonalité de certaines chutes sans consulter les auteurs. Quand Dick lui demande de ne plus altérer ses nouvelles, le rédacteur en chef de Galaxy cesse de lui en acheter. Le jeune écrivain, déjà professionnel, n’apprécie pas qu’on touche à sa prose. Signe de caractère ou de confiance en soi ? Toujours est-il que Dick perd ainsi un de ses soutiens les plus prestigieux et rémunérateurs (Laurent Queyssi).” Et cette exigence s’avère payante : c’est bien pour cela qu’on le relit, d’autant plus que nous disposons aujourd’hui, comme déjà noté, d’excellentes traductions, ce qui n’était pas le cas au moment des toutes premières publications en français de certains de ses romans les plus fameux comme Le Maître du Haut Château qui a vraiment gagné à être entièrement retraduit par Michelle Charrier (Éditions J’ai lu, 2012).

Le tome 2 des Nouvelles complètes regorge aussi de textes fameux, dont deux ont donné prétexte à des films, cette fois réussis : Minority Report (nouvelle de 1954, mise en scène de Stephen Spielberg en 2002) et Total Recall (d’après Souvenirs à vendre, nouvelle de 1965, mise en scène de Paul Verhoeven en 1990). Un dossier sur les diverses adaptations de Dick pour le cinéma, la télévision et le théâtre – et même l’opéra ; n’oublions surtout pas Valis de Tod Machover, créé à l’Ircam, Centre Pompidou, en 1987 – se trouve en fin de volume. Un autre dossier, concernant les “pertes, fragments et œuvres inachevées, est placé en appendice du premier volume. Ces suppléments, auxquels il faut encore ajouter une Vie & œuvre illustrée de l’auteur, 85 pages reproduites à l’identique dans chaque volume, sont eux aussi de la plume de Laurent Queyssi qui rapporte au passage, dans sa seconde préface, ces mots fameux de Dick : “La falsification est un sujet qui me fascine ; je suis persuadé que tout peut être falsifié, qu’il est possible de forger de toutes pièces n’importe quelle preuve de n’importe quoi. […] Il n’existe à cela aucune limite théorique. Dès qu’on a ouvert la porte de son esprit à la notion de falsification, on est prêt à s’imaginer dans une autre sorte de réalité.”

The Religious Experience of Philip K. Dick © Robert Crumb

La tentation est grande de tout relever, de créer diverses constellations internes, mettant ainsi à mal la chronologie en sautant d’une nouvelle à l’autre de manière, en partie aléatoire, en partie organisée, par exemple à partir d’agencements de titres, façon “marabout d’ficelle” improvisé. Pour ma part, je me suis précipité sur les nouvelles qui, dans mon souvenir, me semblaient mineures, afin d’en apprécier les saveurs oubliées. Et je me suis aperçu, comme à chaque fois, que l’humour y avait une grande place ; mais, comme on le sait, c’est un des traits caractéristiques des mélancoliques. Un humour au fond assez noir, car quelque chose de sombre agit toujours, même hors-champ. Sa toute première nouvelle commençait par une scène nocturne : “Robert Benton déploya lentement ses ailes, les fit battre à plusieurs reprises et plongea majestueusement du toit pour s’enfoncer dans les ténèbres. / La nuit l’engloutit aussitôt.” Trente-cinq ans après, Dick raconte, à propos du Hibou ébloui – dont l’exposé du projet (voir plus haut) compose la cent-vingtième et dernière nouvelle de cette édition “Quarto” – à un certain Gwen Lee, lors d’une interview accordée “durant sa dernière semaine de lucidité” : “Je voulais écrire l’histoire d’un type qui pousse ses capacités cérébrales jusqu’à l’extrême limite, prend conscience qu’il a justement atteint ses limites, mais décide de continuer quand même et en subit les conséquences (Lawrence Sutin, Invasions divines, Philip K. Dick, une vie – traduction Hélène Collon).”

Autre souvenir, celui d’un entretien plus ancien (avec Patrice Duvic en 1972, soit juste avant que Dick ne se mette à la rédaction de Coulez mes larmes dit le policier) : “Les gens sont différents et il leur arrive des choses différentes. (…) Tout un chacun fabrique certaines parties de sa réalité. Et quand il meurt, ce monde, ce monde unique meurt avec lui. Pour ne jamais reparaître.” On n’en aura jamais fini : Dick est mort, mais son œuvre lui survit, et plus que jamais, en attente de commentaires, et aussi de vrai silence, celui de la lecture concentrée.

Simple conseil à celles et ceux qui ne possèdent pas tout et notamment l’édition de 2006 chez Nouveaux millénaires : précipitez-vous sur ce coffret des Nouvelles complètes de Philip K. Dick qui devrait devenir, pour longtemps, la version française de référence. Mais gardez quand même vos vieux poches, car on y trouve parfois des textes tout aussi brefs ne relevant pas de ce qu’on entend par “nouvelle”, comme Souvenirs trouvés dans une facture de vétérinaire pour petits animaux (dans le recueil Le voyage gelé, Présences du futur 510), et bien entendu les essais et conférences disséminés çà et là (notamment chez 10/18) d’où, pour finir, j’extrais les deux dernières phrases de sa fameuse communication de 1977 à Metz (Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres) : “Dieu merci, nous avons déjà été autorisés à oublier ce qui était. Alors peut-être ai-je eu tort, dans mes romans comme dans mes nouvelles, de vous pousser au souvenir.

Philip K. Dick, Nouvelles complètes, présentées et annotées par Laurent Queyssi, Gallimard, “Quarto”, octobre 2020. Tome 1, 1280 p., 28 €. Tome 2, 1184 p., 27 €. Le coffret, 2464 p., 55 €