Donna Haraway : « Notre existence dépend de notre capacité à vivre ensemble » (Manifeste des espèces compagnes)

Image extraite de « Donna Haraway, Story Telling for Earthly Survival », documentaire de Fabrizio Terranova (2016)

Flammarion publie, dans sa collection « Climats », le Manifeste des espèces compagnes de Donna Haraway, des espèces englobant « chiens, humains et autres partenaires », comme le souligne le sous-titre, soit riz, tulipes, abeilles, flore intestinale, etc. Ce livre, « scandaleusement révolutionnaire » selon sa préfacière Vinciane Despret, n’a pas pris une ride depuis sa publication originale en 2003.

Ce n’est que dans notre relation à l’altérité, aux « êtres autres qui comptent » que nous pouvons nous définir. Il nous faut sortir d’une hégémonie masculine dans le domaine de la nature et des sciences, pour interroger notre capacité à construire des relations qui ne soient pas fondées sur un rapport de domination anthropocentré. Là est le propos d’un essai très personnel sur les attachements multiples et interspécifiques qui se créent avec les chiens et autres espèces de compagnie. Haraway raconte Roland, chien « mélangé » ou Cayenne, chienne berger australien avec laquelle elle pratique l’Agility, sport d’équipe chien/humain. Le chien n’est pas ici un objet théorique mais bien un animal réel et familier, il est raconté et figuré par des photographies insérées dans le livre, il n’est pas symbolique et abstrait mais bien ce sujet avec lequel on vit, entretient des relations particulières et active des récits multiples.

Vinciane Despret le concentre en une formule très juste dans sa préface, ces « chiens de chair et de sang (…) entrent dans des histoires ou, plus précisément, (…) parce qu’on les touche, nous conduisent à toucher d’autres histoires, réactivent une multiplicité de récits dont ils ne sont ni les narrateurs ni surtout les héros — Haraway nous a fait passer le goût des grands récits et des épopées viriles ». Dans ce livre, ni totalement confession autobiographique ni pleinement essai, Haraway narre des histoires « sans queue ni tête » (shaggy dog stories), pour mieux nous faire (re)découvrir nos relations aux autres, écrire autrement leur histoire, via de nouveaux modes d’attention, en habitant le trouble (Staying with the Trouble, 2016) et en explorant une nouvelle définition du respect (étymologiquement, « rendre le regard », comme elle l’écrivait dans When Species meet, 2008).
Ainsi ces chiens sont là « dans leur complexité historique » (et Haraway fait le récit de leurs rapports aux humains), ils ne sont pas des « prétextes » mais bien « une présence charnelle, matérielle autant que sémiotique ».

Donna Haraway est certes toujours biologiste et historienne des sciences dans ce livre, féministe et théoricienne de la « natureculture » mais elle y occupe une position d’énonciation très particulière : celle d’une fille — parce que femme, parce que fille de de journaliste sportif, rendant hommage à son père par ses « écrits canins », parce que fille spirituelle de Darwin et Foucault ; celle d’une féministe « d’une humeur de chien », ponctuant certaines affirmations d’un « Ouaf ! » (dernier mot du livre) ; celle d’une femme cynophile, constatant que Cayenne Pepper, chienne « pure race », et Donna Haraway, femme blanche californienne se voient toutes deux essentialisées par des termes désignant « un discours racial, dont nous héritons toutes les deux des conséquences à même la chair ».

Dr Haraway, personnage de Ghost in the Shell 2 (Mamoru Oshii)

Haraway n’a cessé de déconstruire ces grandes divisions catégorielles nature/culture, humain/non-humain qui sont des constructions et des « aberrations ». Son Manifeste veut explorer deux questions principales — tous les essais de Donna Haraway sont réduit à deux questions centrales, aux ramifications multiples : en quoi le fait de prendre au sérieux les rapports des chiens et des humains revient-il à fonder une éthique et une pratique des « relations de partenaires » (significant otherness) mais aussi de nouveaux récits, au cœur « de territoires trop souvent méconnus ». Le Manifeste est radicalement indiscipliné, dans sa méthode, sa forme comme ses explorations. Il se voit défini comme une « écriture canine », « branche de la théorie féministe », prolongement de ses réflexions sur les Cyborgs, contribuant à « l’élaboration de politiques et d’ontologies viables dans les mondes vécus contemporains », à l’écriture de récits différents en ce qu’ils sont « une fable plutôt ordinaire et continue ».

A travers son expérience du dressage comme de sa vie avec des espèces compagnes, menant une réflexion passionnante sur les rapports de la réalité et de la fiction, Haraway nous livre sa perception du monde comme « nœud en mouvement », refusant les modes de pensées typologiques et autres oppositions binaires « de tout poil ».

Elle nous engage à prendre les différences au sérieux, à faire entendre des pratiques et savoirs différents, en ce qu’ils sont déconstruits, sans hiérarchie artificielle, véritablement « réseau » et « treillis », « selon des arrangements qui ne se réduisent pas à nos idéologies. Les histoires vont bien au-delà des idéologies. En cela réside notre espoir ».

Donna Haraway, Manifeste des espèces compagnes. Chiens, humains et autres partenaires (The Companion Species Manifesto: Dogs, People and Significant Otherness, 2003), préface de Vinciane Despret, traduit de l’anglais (USA) par Jérôme Hansen, Flammarion « Climats», janvier 2019, 168 p., 14 € — Lire un extrait