Lucien Raphmaj : un nouveau monde littéraire (Blandine Volochot)

Blandine Volochot serait la fille biologiquement monstrueuse de Maurice Blanchot et d’Antoine Volodine. De fait, on peut repérer dans le livre de Lucien Raphmaj plus que des références à ces deux auteurs : la reprise d’une logique de l’écriture que Lucien Raphmaj ne se contente pas de reprendre mais qu’il relance, déplace, oriente vers de nouvelles limites. Par là, Blandine Volochot est un livre qui arpente de manière différente les territoires de la littérature tels que cartographiés par Volodine et Blanchot, et qui, se faisant, en redessine la carte.

Naissant sous le double signe de Blanchot et Volodine, Blandine Volochot ne peut être un personnage avec une identité, évoluant selon un récit unifié. Au contraire, le livre de Lucien Raphmaj développe un processus de désidentification permanent de « celle » – ou ceci, cela, ce – qui a pour nom Blandine Volochot. Ce nom est moins un nom qu’une signature apposée sur une série de transformations, de déplacements, d’hybridations. Blandine Volochot est parfois Blandine Volochot mais elle est aussi, parfois Blandine, et parfois Volochot, elle provient des étoiles, affublée de tentacules, elle vit et elle meurt et elle vit à nouveau, se transforme en essaim, devient ceci et cela et encore autre chose, en permanence. Défini par ce principe d’impermanence, le « personnage » n’en est pas un : il est plutôt le principe de rapports, de relations qui se font et se défont, une sorte d’image mouvante par laquelle s’unissent provisoirement, selon des répétitions et écarts incessants, les dimensions et réalités les plus inattendues, les plus hétérogènes.

Blandine Volochot est un devenir permanent, « définie » selon des qualités et attributs impossibles et contradictoires, « ne cessant de se défaire de ses identifications », « disséminée dans l’espace, le temps et le rêve », venue des étoiles et retournant aux étoiles – elle-même étoile en même temps que poulpe et nuit et cosmos et corps impossible, etc. Ce principe de désidentification qui anime le personnage – ou plutôt : qui l’empêche d’être un personnage – anime en réalité l’ensemble du livre, lui-même pris dans un devenir permanent, articulant tous les possibles et tous les impossibles, traçant une ligne de devenir qui est une ligne cosmique, terrestre, psychique autant que linguistique et littéraire.

L’entité ou la figure nommée Blandine Volochot est ainsi présente et absente, toujours elle-même et autre chose, traversée par une absence ou une mort comprises non par opposition à la présence ou comme arrêt de la vie mais comme écart d’avec soi, comme négativité vitale, comme condition d’un devenir qui est toujours rapport dynamique à autre chose que soi – ce rapport abolissant le soi, l’identité, la présence, complexifiant la mort pour en faire la condition de la vie plus vivante du devenir.

De fait, le prénom et le nom « Blandine Volochot » ne servent pas seulement ici à désigner l’entité Blandine Volochot : Lucien Raphmaj écrit un livre qui est tout entier à l’image de Blandine Volochot, qui est lui-même Blandine Volochot, soumis à ce principe d’affolement généralisé de l’identité, de la présence, du sens. On y cherchera donc moins un récit qu’une série de transformations. On y trouvera donc moins des personnages que des entités éphémères, tout aussi improbables ou impossibles que Blandine Volochot. On y repérera des relations nécessairement étranges, inédites, qui ne correspondent à aucune catégorie connue du corps, de la pensée, de l’être. L’énonciation y est par définition plurielle, non localisable, les « voix » narratives alternant, se niant, se confondant, se succédant, surgissant sans début ni fin, à l’image des messages énigmatiques de Radio Levania ou d’un non moins énigmatique narrateur qui ponctuellement, par telle incise, telle remarque humoristique ou ironique, s’affirme pour mieux retourner le discours, pour le nier ou le néantiser (« Je me transforme en un nombre de voix sans cesse multipliées »). Et si chaque chapitre ainsi que leurs rapports se conforment à cette logique du flottement, de l’indécidabilité, de la relation aberrante, celle-ci agit tout autant au niveau même de la phrase, Lucien Raphmaj inventant des phrases rêveuses, flottantes, à cheval sur plusieurs voix, sur plusieurs dimensions, sur plusieurs genres, des phrases en elles-mêmes errantes, bifurquantes, inassignables.

On comprendra que Blandine Volochot ne relève d’aucun genre connu, reconnu, classé, le livre étant non pas successivement mais en même temps récit, poésie, essai : récit philosophique et essai poétique, poésie romanesque et rêve cosmique et littéraire… Il s’agit d’un discours qui refuse toute forme définie, choisissant plutôt sa propre monstruosité, sa propre hybridation, sa propre dynamique étrange et mille fois plus vivante. Ce refus des frontières et limites est à l’image de Blandine Volochot, elle-même créature des frontières, entité transfrontalière qui, nomade, nomadise tout et implique, pour exister, la nomadisation de tout : non seulement de la langue, de la pensée, mais aussi de l’être.

Blandine Volochot est un livre qui se déploie à partir du sans-fond du langage, qui prend acte de l’absence de fondement stable et solide du langage et fait proliférer cette absence. Mais celle-ci en implique une autre : une absence de fondement de l’être, un sans-fond ontologique qui fonde le devenir universel. Le sens s’écroule et se dissémine, et de même l’être s’affole, s’écroule et se dissémine. Ce qui est affecté, ce sont les frontières, les limites et partages qui fondent habituellement ce qui est supposé être. Dans Blandine Volochot, ces partages et hiérarchies n’existent plus, tout étant devenir et relations aberrantes, le cosmique, le terrestre, le stellaire, le corporel, le grammatical, le syntaxique, le psychique entrant dans des relations et configurations inédites. Ce qu’écrit ici Lucien Raphmaj est moins une histoire, un récit, un livre de poésie que la réalité de cet univers nouveau – donnant ainsi une fonction précise au livre : moins raconter une histoire ou soutenir une thèse que faire exister un univers.

C’est sans doute cet univers qui est déjà à l’œuvre dans les textes de Blanchot ou Volodine. C’est en tout cas sa logique que les lecteurs familiers de leurs livres pourront reconnaître ici : logique du neutre, du rêve, de l’absence, de la désidentification, etc. Et c’est cette logique que l’on retrouve de même chez d’autres auteurs qui hantent le livre de Lucien Raphmaj : Bataille, Lovecraft, Maldoror… Il ne s’agit pourtant pas, pour l’auteur, de considérer ces écrivains comme des modèles à suivre. Il s’agirait plutôt d’opérateurs de la logique littéraire – qui est aussi, donc, une logique de l’être – sur lesquels s’appuyer pour donner à cette logique une vitesse plus grande. Alors, un peu comme dans le roman de Wells, La machine à explorer le temps, le paysage se transforme, ses coordonnées se dissolvent, tout existe selon une dimension nouvelle. Lucien Raphmaj radicalise ce qui existe chez les auteurs cités pour, au sein de la géographie de la littérature, faire un pas au-delà. C’est alors, sans doute, de manière plus directe, plus « pure », que se déploie le désœuvrement – l’absence d’œuvre, l’absence à l’œuvre dans l’œuvre – qui fonde toute œuvre de littérature, donnant un nouvel horizon à cet ailleurs toujours recommencé qu’est la littérature.

Lucien Raphmaj, Blandine Volochot, éditions Abrüpt, janvier 2020, 172 p., 9 € 50.