Le Journal de confinement de Leïla Slimani est un conte cruel

Journal du confinement Leïla Slimani (capture d'écran)

Le Journal de Confinement de Leïla Slimani, paru hier dans Le Monde, est proprement indécent. Chacun l’ayant lu, le reconnaît. Il est indécent parce qu’il est déplacé. Il est indécent parce que, par les temps qui courent, il dit l’hébétude non des uns et des autres mais d’une bourgeoisie qui se rêve écrivain, écriture en temps de pandémie mais qui n’exhibe que sa folie de classe à l’heure où les gens meurent, les ouvriers partent travailler au péril de leur vie, où tout s’effondre. Le loisir du confinement, l’ennui dans le confinement, le confinement est, hélas, tout aussi terrible qu’il soit, un privilège de classe, un loisir visiblement comme le suggère Leïla Slimani qui, visiblement, ne se rend hélas compte de rien, s’engouffrant dans l’écriture d’un Journal du confinement qui fera d’elle ce dont elle rêve depuis longtemps et dont chacun de ses livres est la promesse déçue : une écrivaine.

Le Monde daté du 19 mars 2020

Car, on le sait, le journal de confinement devient, par ces temps donc qui courent, un genre littéraire ou plastique en soi. Il dit deux choses : l’évidente fonction testimoniale, celle qui veut montrer les temps noirs que nous traversons, dire ce qui va au-delà du terme rebattu de sidération mais trouver dans la phrase ou l’image ou la phrase-image le désarroi continu de ce que nous vivons. De belles images de rues nues, vidées d’hommes et de femmes disent la tragédie qui vient comme un Rivage des Syrtes sans rivage sans Syrtes sans Aldo ou un Désert des Tartares, sans désert ni steak. Le journal de confinement, et c’est là sa deuxième fonction, dit aussi toujours combien, dans des points nuls de vie, la vie demeure – qu’elle est, en dépit de tout – permanence à nous-mêmes. L’écriture ou le film sont des forces nues, qui tournent en soi, qui ont besoin de formes pour éclater à la surface pleine du désir. La création est la grande intransitivité qui a besoin sans cesse de créer, de voir, de dire, d’assembler, de monter nos vies à celles qui sont ou ne seront plus. Alors le journal de confinement ne veut pas laisser l’écriture les bras ballants : elle veut métamorphoser l’expérience en sensible à l’œuvre.

Hélas, le journal de confinement n’est pas épargné par le vedettariat des Lettres qui veut écrire pour se faire reconnaître – où l’écriture sert de reconnaissance sociale, de reconnaissance faciale, photo à la Une oblige. On écrit se sachant écrire non pour dire la pandémie mais pour montrer combien l’on est écrivain. Et là c’est Leïla Slimani qui s’y colle et nous colle ce Journal d’une médiocrité retentissante mais qui est révélatrice d’un trait diariste : le Journal est le genre littéraire le plus social et le plus violemment classiste. Réputé comme le témoin d’un isolement absolu, il ne renvoie en vérité qu’au nombre, à la multitude, à la foule. C’est un exercice comme retardé d’admiration mais aussi la constitution d’une figure sociale de l’écriture : c’est un moment où s’exhibe, plus qu’ailleurs, un « train de vie ». Quand il n’est pas travaillé, c’est le genre bourgeois par excellence : je montre mes codes, mes « petites adresses », mes habitudes (ah oui la bourgeoisie loue toujours l’artisanat par solidarité de classe), ma marque de café, mon caviste, etc.. Le modèle en est inévitablement, on s’en souvient, André Gide dont la grande bourgeoisie est l’UrZuppe de tous ceux qui le suivent. Leïla Slimani, quand elle écrit, est tout sauf confinée : elle écrit au grand air libre de celle qui entend être reconnue dans la rue.

C’est le Journal de quelqu’un qui prend l’écriture pour un grand boulevard où parader sans voir qu’elle est installée sur un tapis roulant au fond d’une impasse. Le moi du Journal est atrocement social. Leïla Slimani le prouve pour qui en douterait encore. Mais Leïla Slimani veut écrire son Journal pour rejoindre l’image qu’elle veut croire être d’elle : celle d’un écrivain. Ici, c’est toujours, talent ou pas, toujours beau, cette fidélité à l’écriture comme mythe, cette survivance de la figure d’écrire comme reine dans un monde qui s’effondre. Mais hélas cette figure ne tient pas. Elle ne voyage pas autour de sa chambre mais autour de son nombril où, marécage insoupçonné, elle finit par se noyer. Leïla Slimani écrit-elle depuis son logement parisien ? Ah ben non tiens, elle est à la campagne. Nous ne sommes pas là pour faire la morale, mais dès cette mention le texte nous met très mal à l’aise, comme si l’écrivaine voulait se servir de son texte pour se dédouaner. Nous ne sommes pas là pour juger mais néanmoins on ne peut que s’interroger de ces palabres tenues publiquement, comme pour se soulager la conscience. Rappelons à Leïla Slimani que même les toilettes publiques ont des portes, inutile de laisser les siennes ouvertes, merci.

Alors commence après la comédie bourgeoise de la bourgeoisie dans une redondance folle d’elle-même : on est dans la maison de campagne et le monde qui se déroule phrase après phrase ne parvient à aucun moment à s’écrire. L’herbe de la campagne est recouverte de givre. L’écrivaine se lève tôt parce qu’elle veut être attentive au monde mais aucune écriture du sensible n’affleure. Elle ne trouve que des clichés sur sa route. Ce n’est pas nouveau chez elle hélas mais ici on voit que l’écriture est comme pétrifiée dans sa médiocrité, qu’elle voudrait écrire, qu’elle voudrait voir mais elle est comme immobile. Elle est confinée, incapable de rejoindre le grand Dehors des choses : son confinement ne date pas du confinement, son écriture est hélas confite. C’est terrible mais il en est ainsi. Alors évidemment, dans cette comédie bourgeoise de l’écriture, il faut donner le change. Il faut montrer qu’on est concerné par « les inégalités », terme bien flou, bien peu politique, comme si finalement Leïla Slimani était la plume de Bernard Arnault lorsqu’il condescend à des œuvres caritatives pendant que Carla Bruni s’amuse à éternuer sur les invités. Mais dire « inégalités », ce n’est pas les combattre, ni les convoquer. C’est s’acheter là encore une bonne conscience à peu de frais. On parle de tartine mais nullement du boulanger qui se lève pour faire le pain en bravant la pandémie. Leïla Slimani nous le rappelle malgré elle : Dame Tartine n’est décidément pas Rosa Luxemburg. Il y a erreur dans le casting.

Car, il faut le dire parce que c’est ce que l’on perçoit : le Journal de confinement ne peut prendre la vacance bourgeoise pour sujet, pas de nos jours en tout cas, pas en ce moment. Leïla Slimani regrette les inégalités mais elle ne les voit pas chez elle, elle ne voit pas qu’elle a la chance d’être chez elle, dans sa résidence secondaire, à la campagne, qu’elle et ses proches sont vivants et peuvent profiter les uns des autres. Pourtant elle veut nous donner à lire tout ce bonheur, mais là encore par des images d’Épinal : celle des enfants, forcément formidables. On n’est plus chez Gallimard ici mais chez Jean-Jacques Debout quand il écrit une chanson pour Chantal Goya – et encore Chantal Goya est au moins devenue une loubarde après sa prestation calamiteuse chez Patrick Sabatier.

Journal du confinement Leïla Slimani (capture d’écran)

Ce bonheur auquel Leïla Slimani veut nous faire croire est ce qui nous met très mal à l’aise depuis le début de son Journal et que nous refusons : cette logique du conte de fées, du registre merveilleux, celui qui donne le titre épouvantable aux heures que nous vivons « J’ai dit à mes enfants que c’était un peu comme dans la belle au Bois dormant. » Le merveilleux, porté jusqu’à un amour indécent, exhibe là encore tous ses signes irréalistes : la maison de campagne est un château de pain d’épices, le Coronavirus totalement absent est le Loup qui sommeille dans la forêt, le petit chaperon rouge est parti, et surtout ce que, sincère, elle attend, c’est le merveilleux de l’écriture. La Belle au Bois Dormant dort, et c’est le sommeil ou plutôt l’endormissement de ce conte qui est au cœur de l’écriture de Leïla Slimani et qui en trace la grande poétique d’indécence : endormir le lecteur pour un sommeil dont le temps est incalculable, comme si une coach en développement personnel ou une philosophe du Care (ce sont les mêmes) se chargeaient de nous relaxer. Ici il n’y a pas de monde extérieur : il est comme endormi à la lisière des fenêtres. La colère gronde dans le pays, les salariés ont peur d’aller au travail mais, sans aucune émancipation ni rien, comme le double positif de la nounou de Chanson douce, Leïla Slimani beurre les tartines, calcule les multiplications de ses enfants sur son convertisseur d’euros, et prépare une soupe, en bonne fée du logis, dont chaque livraison de son Journal dans Le Monde sera la lampée salvatrice.

On parle de conte mais Leïla Slimani ne paraît pas en avoir lu : ni Perrault, ni Grimm, et encore moins Villiers de L’Isle-Adam dont les contes cruels fournissent la trame noire de notre temps. L’Art est long, le temps est court disait l’autre. Le confinement s’annonce long, l’art de Slimani démesurément court. Car l’œuvre ne se déploie pas qu’avec le confinement mais avec l’affinement. Il faut que les années cheminent en nous pour trouver l’écriture – pour Leïla Slimani, le temps sera vraiment très long.