Enki Bilal : chaos debout (BUG, 2)

Si Enki Bilal n’a rien perdu de sa fascination pour les ruptures, le chaos n’intéresse pas l’auteur de la trilogie des éléments, de la tétralogie du monstre et réalisateur de Bunker Palace Hotel et Tykho Moon. Après le BUG initial paru en 2017 —  premier tome d’un « cinq-shots » selon les mots de l’auteur rencontré vendredi dernier —, BUG 2 paraît aujourd’hui chez Casterman, promesse d’une série au long cours (en librairies et sur vos écrans).

La chute a déjà eu lieu, le Bug a tout balayé, les données, les datas, Internet, le tout numérique…. En une nuit, toute la mémoire du monde a été effacée des serveurs pour se retrouver stockée dans la tête d’un homme, Kameron Obb — qui développe depuis une mystérieuse pigmentation bleue. Avec ce deuxième livre (sur les cinq annoncés), Enki Bilal poursuit sa représentation d’un monde qui pourrait être le nôtre.

Que serions-nous aujourd’hui sans nos smartphones, sans le net, sans l’intelligence artificielle que les industries s’ingénient à installer dans les objets du quotidien ? Comment ne pas trouver un écho entre le Bug de Bilal — fuite des données bancaires, circulation routière et aviation paralysées, exploration de Mars et de la face cachée de la lune — et ce que nous dit l’actualité récente ? Entre autres exemples, pensons au logiciel de stabilisation de l’appareil mis en cause lors du récent crash du Boeing 737 MAX d’Ethiopian Airlines ou à l’influence des réseaux sociaux sur les élections américaines avec le scandale Cambridge Analytica ? La fiction de Bilal (située en 2041-2042) n’est qu’une version à peine accentuée de notre aujourd’hui, la science-fiction est devenue une forme de réalisme, le commentaire du présent, d’un quotidien juste encore un peu invisibilisé dont le décalage temporel permet de faire saillir les contours.

En interview, Enki Bilal cite Paul Virilio : « à chaque fois que l’homme invente quelque chose, il invente la catastrophe qui va avec ». Mais l’auteur se défend de verser dans le facile « c’était mieux avant ». Si aux premières heures du bug, l’humanité tente de survivre via le hertzien ou l’analogique et entend se réinformer grâce aux journaux papier, Bilal ne fait pas des pratiques de l’ancien monde une panacée réactionnaire. Dans Bug, l’auteur propose une remise à zéro, un reboot forcé. Et un état du lieu elliptique qui convoque tous les possibles : même si l’action (très resserrée) se situe en 2041, Bug pourrait être une photographie très actuelle d’un futur chaotique. Les représentations de Paris, Marseille, Manhattan sont contemporaines mais intègrent des évolutions parfaitement plausibles de nos sociétés. Preuve en est avec cette mosquée qui jouxte Notre-Dame de Paris ou le transhumanisme pour l’instant embryonnaire. Enki Bilal imagine un futur déjà très présent.

Par-delà l’intrigue qui emprunte donc à la science-fiction mais aussi au thriller – même si Enki Bilal se défend d’avoir voulu s’attacher à un genre – la question d’un monde débarrassé du numérique se double d’une autre interrogation : qu’en est-il de notre mémoire, de la filiation, de la transmission, dès lors que toutes les datas ont disparu ? Et le récit de se déployer, de se ramifier, à l’aune des différents personnages aux quêtes multiples. Gemma, fille de Obb, part à la recherche de son père, homme le plus recherché de la planète depuis qu’il est la banque mondiale des Internets disparus ; Amin (homme augmenté, figure du transhumanisme) poursuit Obb pour espérer continuer à vivre ; les potentats mafieux, politiques ou religieux traquent Obb pour pouvoir continuer à régner (économiquement, temporellement ou spirituellement), les néo-marxistes et les survivalistes voient en Obb la cause et la solution des dérives idéologiques et écologiques passées, l’espoir d’un renouveau ou d’une sortie de crise.

Le livre 2 poursuit l’exposition d’une situation critique, jouant avec les codes sériels qui permettent à Bilal de présenter personnages, situations et actions sans les expliquer ni les commenter. L’intrigue, variant les rythmes, avance de twists en cliffhangers, comme dans les meilleures séries télés, auxquelles Bilal emprunte nombre de procédés. Et pour cause : Enki Bilal travaille à l’adaptation télévisée de son Bug avec son complice Dan Franck (ils ont publié Un siècle d’amour chez Casterman en 2009). En cours d’écriture, la future réalisation en vient même à nourrir les livres à venir, dans un infini jeu de miroirs, jusqu’au vertige. Seul le dénouement a été définitivement pensé et écrit, une fin logique et techniquement irréfutable, nous confie Bilal, sans plus de détail.

Nouvelle œuvre majeure dans l’univers d’Enki Bilal, Bug démontre une fois encore l’acuité féroce de son auteur. Bilal serait-il un artiste de la chute ? Depuis ses débuts avec Pierre Christin (Les Phalanges de l’Ordre noir, Partie de chasse), en passant par Nikopol et la tétralogie du Monstre et jusqu’au Coup de sang, Enki Bilal n’a de cesse de faire résonner le présent avec des futurs qui s’écrivent chaque jour un peu plus vite, et trop souvent malgré nous.

Enki Bilal, BUG, livre 2, 80 p., couleur, Casterman, 18 € — Feuilletez les premières planchesLire ici l’article consacré à Bug 1.
Entretien vidéo réalisé le 12 avril 2019 à Paris.