« Je n’écris pas seulement par besoin de montrer ou de dire, affirmait Claude Simon, mais par besoin de faire. Le romancier est également un ingénieur. Cela suppose qu’il réfléchisse à ce qu’il fait, travaille à cette « fabrique du continu » en quoi consiste la prose romanesque, s’adosse aussi à une histoire des formes, et dépose sur sa table, quand il écrit, tous les romans qui le grandissent et l’encouragent. Le roman d’aujourd’hui doit sentir le roman d’avant-hier et le roman d’hier.
Roman
« Tu es ma chair. C’est de ta glaise que je suis faite. C’est la couleur que tu m’as donnée qui me vaut d’être ce que je suis. Une errante. Un point suspendu ».
Tels des astres éteints
Le 6 juin dernier, dans Diacritik, je présentais les textes d’essais ou proches de ce genre que Léonora Miano a édités ces dernières années. Textes essentiels, souvent dérangeants, incitant à ouvrir nos références trop souvent franco-centrées vers l’énorme apport venu des États-Unis.
« Dans cette histoire, je m’appelle Leonard, et, quand j’étais là-bas, je pensais que la vie était une chose et la mort une autre, mais c’était parce que je ne connaissais pas le Glister ». Aucun lecteur ne sait encore ce qu’est le Glister (titre du roman en anglais), il le découvrira dans les dernières pages de Scintillation, le somptueux roman, charnel, dense, violent et poétique de John Burnside, qui mène, inexorablement, vers cette énigme.
2017 marque le centenaire de la mort d’Octave Mirbeau. De nombreux événements ponctueront cet anniversaire. Entretien avec Pierre Michel, président de la Société Octave Mirbeau et spécialiste de l’écrivain.
Comme David Bowie, Leonard Cohen aura livré un dernier album testamentaire, avant de mourir, à 82 ans : You want it darker.
Après 366 pages de lecture, on ne sait toujours pas pourquoi le personnage principal du Poison boit comme il boit, c’est-à-dire comme un trou, un gouffre, un abîme. Ce n’est ni pour la soif ni pour le goût, car soit il avale vite et ne profite pas de l’instant, soit il boit lentement pour seulement « savourer de dévaler ». Ni parce que son père est parti trop tôt et que sa mère, à l’inverse, était trop présente, ni parce qu’une association d’étudiants, la mal nommée Fraternité, l’a humilié en l’excluant de ses rangs. Ou peut-être un peu pour toutes ces raisons, qui sont évoquées sans être approfondies parce que le sujet du livre n’est pas là. Il est dans la lente et patiente et précieuse description du long, du pernicieux, du fatal effet de l’alcool sur un buveur.
Sortir le grand jeu – ce jeu de mot sur le titre du dernier roman de Céline Minard est facile, voire un peu vain au regard de la radicalité de son œuvre, pensée comme une exploration que l’on pourrait imaginer systématique des genres, ce qui serait méconnaître sa portée véritable :
On les attendait, voici la liste des lauréats du Prix Goncourt et du Prix Renaudot 2016. Sans surprise et sans intérêt pour la catégorie roman. Préférez le Renaudot Essais !
En 2014, les lecteurs français découvraient Ben Lerner à travers son premier roman, Au départ d’Atocha (publié en 2011 aux USA). Lui-même se considérait pourtant moins comme un primo-romancier que comme un poète, entretenant un rapport contrasté à une forme narrative qu’il considère toujours, alors que vient de paraître 10:04, son second roman, comme un « cadre » labile et polyphonique propre à mettre en perspective les rapports de la fiction et de la non-fiction, de la poésie et de la prose, d’un «je» à la fois exposé et mis à distance.
Quand bien même on regrette un peu la très poétique couverture signée Sempé de l’unique roman de Pierre Desproges paru en 1985 chez Seuil, il faut reconnaître que la réédition au format poche par Points de Des femmes qui tombent fait partie de cette écrasante minorité de livres dont on ne se lasse pas.
Alors qu’en cette rentrée littéraire les éditions Page à Page publient le premier recueil de poésie de Laura Kasischke (Mariées rebelles), retour sur ses trois derniers romans, disponibles en poche — Conte d’hiver, Les Revenants et En un monde parfait — et parcours de son univers singulier, sondant la complexité du monde sous ses dehors ordinaires.
Tanguy Viel le note ironiquement dans La Disparition de Jim Sullivan (Minuit, 2012) : la guerre en Irak est « ce genre d’événements qu’on ne passe pas sous silence quand on est américain, je veux dire, écrivain américain, de ce genre d’événements qui planent au-dessus des livres et savent impliquer les personnages dans les problèmes de leur temps.
Le ravissement des innocents est un premier roman singulier, aussi insaisissable et pluriel que son auteure, Taiye Selasi, née à Londres, élevée aux États-Unis, vivant en Europe après avoir parcouru le monde, d’origine ghanéenne par son père et nigériane par sa mère. Sa vie pourrait être à elle seule un roman. Taiye Selasi écrit en anglais, cette langue qui recouvre tant de racines et d’usages de par le monde, parlée au Royaume-Uni comme aux États-Unis, en Inde ou en Afrique anglophone, tant de pays que l’auteure a connus, traversés ou dans lesquels elle a vécus. Et la prose du roman tisse ces langues, elle est héritière de ces croisements, de ces cultures qui se rencontrent dans un roman inclassable, fragmenté et poétique, l’histoire d’une famille autour des trois journées qui suivent un deuil.
« C’est donc ici que les gens viennent pour vivre ? »
Rilke
« La mort avait failli la faucher cette année-là. », écrit « L. », une mort qui serait venue la chercher par surprise.
