Je suis quelqu’un d’Aminata Aïdara offre ce que l’on attend souvent d’une œuvre : prendre un détour ludique et métaphorique pour déployer des motifs comme l’histoire familiale, le métissage, le racisme qui interpellent nos sociétés. Par la fiction, elle nous plonge conjointement dans le plaisir et la réflexion essaimant du savoir sans leçon, sur des sujets familiers.

Voici une robinsonnade postmoderne en quelque sorte. C’est que Robinson, le héros, est un jeune autiste (10 ans) et que son île n’est autre que sa personne même, celle que raconte par petits tableaux son père en bon Vendredi qu’il est, protecteur et infatigable. Comme on voit, les rôles langagiers sont ici inversés : Robinson n’a pas la parole ou plus justement est sans parole (hormis ses rires, ses pleurs, ses colères) tandis que le père ne cesse guère de s’adresser à lui, veilleur attentif et toujours en alerte.

Régis Jauffret vient de recevoir le prix Goncourt de la nouvelle pour Microfictions, paru en janvier dernier. Si l’on ne peut que se réjouir qu’un prix littéraire couronne une œuvre fondamentale, on notera cependant combien le jury a soigneusement contourné la mention « roman » portée sur la couverture et, ce faisant, décidé de considérer les Microfictions comme un recueil de 500 histoires et non un volume jouant avec maestria d’une tension entre fragment et flux, d’un (dis)continu et d’un (in)fini.

Pour Silvina Ocampo (Buenos Aires, 1903-1993), l’acte d’écriture allait au-delà de la publication elle-même. Elle se livrait en effet à une écriture secrète, car elle cherchait à demeurer dans l’ombre, loin des obligations sociales que le milieu aisé dont elle était issue lui imposait. Dans son livre posthume Sentinelles de la nuit, nous découvrons cet univers nocturne, où les différentes formes fragmentaires explorées sont autant de tentatives – volontairement ratées – d’un autoportrait.

À l’heure des « fake news » et autres « vérités alternatives » qui troublent et polluent les esprits, à l’époque d’un « storytelling » généralisé qui préempte la possibilité même d’une expérience vécue, comment ne pas s’interroger sur les conditions d’accès à la vérité ? À une vérité du moins, susceptible d’éclairer ce qu’il en est de nos existences et de la façon de les conduire.

Il y a des héritages qui prennent trop de place. Héléna Villovitch aura eu besoin de faire un film, puis d’écrire un récit sur le tournage de ce film, pour se défaire de celui qui lui vient de sa mère.

Même si « on n’est pas là pour raconter toujours la même histoire », et que ce « n’est pas du tout [son] histoire à [elle] », le sofa du titre est à la fois bien réel et parfaitement métaphorique.

La mise en scène ne peut être évoquée dans le cadre d’une interrogation sur le roman sans poser tout d’abord cette loi fondatrice : la mise en scène porte une empreinte générique. Elle est liée à l’intime histoire du théâtre, et désigne, comme une violence, le permanent excès du texte de théâtre sur ce qu’il n’est pas : comme si la mise en scène était un théâtre moins le théâtre, l’instance critique d’une théâtralité qui se sait organisatrice de formes sans pour autant parfois vouloir toujours se montrer.

Parmi les premiers romans qui ont paru en ce début d’année 2018, sans doute Les Vacances du petit Renard d’Arthur Cahn s’impose-t-il comme l’un des plus remarquables et singuliers. En dévoilant l’histoire du jeune Paul Renard qui, le temps d’un été à la chaleur vacante, tombe amoureux d’Hervé, un homme mûr, Arthur Cahn offre un récit éminemment sensuel où s’affirme une décisive initiation à la fiction et à l’écriture.

« D’une mémoire de pierre l’autre, émergent alors une fable et la lèche saline corrodant la coque d’un paquebot de la Compagnie générale transatlantique peut-être dérouté de sa ligne ordinaire pour arracher une meute désemparée à sa terre et aux menaces pesant sur elle. Au milieu de cette foule partagée entre la panique et le désarroi, une femme, les yeux ouverts les lèvres closes ».

Peut-être Paul Auster, imaginant Ferguson, s’est-il souvenu de Rimbaud : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues », tant ce délire pourrait être le creuset romanesque de 4321 et de son personnage central démultiplié. Ferguson est d’ailleurs moins un personnage qu’une figure, surface de projection comme mise à distance de son auteur, un moteur fictionnel comme une interrogation de ce qui pourrait fonder une identité américaine comme notre rapport au réel.

Stéphane Vanderhaeghe et Adrien Girault ont publié presque simultanément deux romans différents dans leur forme et leur contenu mais qui se rejoignent dans ce qu’ils mettent en scène de l’écriture.
A tous les airs, de Stéphane Vanderhaeghe, et Rabot, d’Adrien Girault, sont des romans du secret, des livres dont le point focal est un secret qui n’est pas réellement exprimé et qui rayonne pourtant à travers chacun des deux romans. L’important ici n’est pas du tout le secret en lui-même, le secret comme contenu dicible d’un discours. Ce qui importe serait plutôt le secret comme forme, ce que cette forme fait à l’écriture et ce qu’elle en dit, la pratique et le sens de l’écriture qui sont alors en jeu.

 

Megan Hunter, née en 1984 à Manchester, est poète. Elle investit pour la première fois le roman avec La Fin d’où nous partons. Plus encore, elle se saisit du roman d’anticipation, genre par essence hybride, croisant peurs ancestrales, désenchantement présent et angoisses futuristes. Elle en fait la forme romanesque à même de dire l’intériorité complexe d’une jeune mère et les désordres climatiques et politiques d’un moment. La fin d’où nous partons narre une double crise, intime et collective, dans un texte qui tient de l’épopée à rebours, une fois réduite en fragments de prose par l’apocalypse.