Charles Jackson : le cercle vicieux de l’alcool (Le Poison) par Ella Balaert

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Après 366 pages de lecture, on ne sait toujours pas pourquoi le personnage principal du Poison boit comme il boit, c’est-à-dire comme un trou, un gouffre, un abîme. Ce n’est ni pour la soif ni pour le goût, car soit il avale vite et ne profite pas de l’instant, soit il boit lentement pour seulement « savourer de dévaler ». Ni parce que son père est parti trop tôt et que sa mère, à l’inverse, était trop présente, ni parce qu’une association d’étudiants, la mal nommée Fraternité, l’a humilié en l’excluant de ses rangs. Ou peut-être un peu pour toutes ces raisons, qui sont évoquées sans être approfondies parce que le sujet du livre n’est pas là. Il est dans la lente et patiente et précieuse description du long, du pernicieux, du fatal effet de l’alcool sur un buveur.

Pas tout à fait n’importe quel alcoolique : Don Birnam, écrivain de son état, ressemble à l’ombre portée de son auteur. Mais un buveur aux traits cependant suffisamment universels et atemporels pour pouvoir ressembler à n’importe quel individu passé ou actuel, à n’importe quel lecteur d’ailleurs interpelé parfois dans un pronom « vous » qui force un peu l’empathie pour ce Don : « Peut-être buviez-vous parce que vous étiez trop malheureux, ou trop heureux ; parce que vous aviez trop chaud, ou trop froid ; parce que vous n’aimiez pas le Partisan Review, ou que vous l’aimiez trop ». « Vous aviez atteint le stade où un verre est de trop et cent, pas assez ».

« Au diable les causes », donc ! Et parlons conséquences. Leur observation est conduite de l’intérieur sans complaisance aucune. Don Birnam a deux jours à passer dans une maison vide. Son frère, qui l’aime et veille ordinairement sur lui, s’est absenté. L’alcool vient très vite à manquer dans la maison, ainsi que l’argent pour s’en procurer et l’on voit la crise, comme une vilaine bête qui monte qui monte… grignoter le corps et le cerveau de notre antihéros. Le corps : l’alcool agit en effet d’abord au niveau des sensations, dont il rend l’acuité terrible et terriblement douloureuse en période de manque. La vue se blesse à tout voir, se heurte aux couleurs, aux formes, aux silhouettes. Tout l’agresse dans la rue, quand Birnam marche et voit venir à lui, sur le trottoir, comme en accéléré dans un plan filmé en caméra subjective, toute une foule de femmes, obèses ou maigres, blafardes ou rouges, de bébés braillant, de pathétiques fillettes, d’hommes aux seins pointus, de flics, d’individus endimanchés. Sa vue souffre même de ce qui ne se voit pas mais qui lui apparait, à lui seul, dans des visions hallucinatoires et des cauchemars éveillés. Et pourtant ce n’est rien encore. Les bruits font bien pire : « apocalyptiques », ils claquent, ils mugissent, ils hurlent dans un déchainement d’enfer furieux, les murmures se muent en grondements, qui enflent en rugissements. Et ce n’est toujours pas tout car c’est le corps, le corps tout entier, qui se ressent du liquide qui l’empoisonne. Contractures musculaires, douleurs, tremblements de la main, du visage, mouvements incontrôlés de la jambe, excroissances nerveuses sous la peau, incontinence urinaire… quand le personnage grelotte, convulse, transpire, l’estomac corrodé sous l’effet du Gin, du Whisky, de l’eau de vie, quand il se sent de glace ou de feu, picote de partout ou au contraire ne sent plus ses extrémités et découvre avec stupeur des brûlures de cigarettes antre les doigts… Jackson ne nous épargne pas beaucoup des détails de la crise.

Le Poison Billy Wilder
The Lost Weekend, Billy Wilder, based on the novel by Charles R. Jackson © 1945 Paramount Pictures

Et pourtant toutes ces manifestations seraient peut-être surmontables si l’individu, en plus d’un corps, n’avait aussi un cerveau. Les conséquences les plus impressionnantes, en termes de description, de l’alcool sur l’esprit relèvent d’un dédoublement de la personnalité, sans doute accru ici par le fait que le personnage, étant écrivain, a une grande habitude de l’observation. Le lecteur suit donc pas à pas, mot à mot, ses pensées, tantôt confuses et tantôt d’une clairvoyance aigue, ses frayeurs, ses remords, ses erreurs : « ça lui était égal de faire le crétin, ça ne tirait pas à conséquence. Mais il ne lui plaisait guère de s’en apercevoir ; il abominait cette connaissance de soi ! Il se faisait alors l’effet de posséder une double personnalité, à la fois supérieure et inférieure à lui-même ; le soûlaud et le tempérant. Ni dans l’un ni dans l’autre de ces rôles, il lui était permis de se laisser aller ». Ce paradoxe d’une extrême lucidité, décuplée par l’alcool, mais doublée d’un aveuglement radical, crée une réelle et constante tension dans le livre. En effet, l’alcool exacerbe la conscience de l’individu, son attention aux petites choses, aux moindres détails de l’environnement, et le rend d’une politesse et d’une maîtrise de soi « comme seul peut l’être un ivrogne légèrement intoxiqué qui sait parfaitement ce qu’il fait avec cette lucidité refusée au sobre » ; mais en même temps, justement parce qu’il est extrêmement conscient, Birnam ne peut que s’apercevoir que sa vigilance s’émousse sous l’effet de l’alcool. Et ce dont il prend finalement conscience, c’est que son sentiment de conscience aigue est faux. Paradoxe « humiliant et dangereux » s’il en est, qui met à la fois en soi et hors de soi, à se voir comme on est, un pochard, un ivrogne près de couler, « l’envers d’un tableau », « la partie … tournée vers le mur » : quand on perd la raison et qu’on s’observe en train de perdre la raison, la seule question qui demeure, est comment se détruire … avant la catastrophe ? L’amour-propre et l’orgueil du personnage sont ainsi réduits à rien, sur la route même du grand néant, car tout cela ne peut que finir dans la mort : « il avait atteint la phase où une seule chose comptait : boire, boire toujours, boire davantage, et demain, boire encore, jusqu’à l’anéantissement total » (Jackson lui-même connut des difficultés avec l’alcool et la drogue dont il est mort, en 1968, à soixante-cinq ans).

9782714458247Sans doute ce caractère paradoxal des effets de l’alcool sur la conscience entre-t-il pour beaucoup dans la séduction fatale qu’il exerce sur le personnage. Boire l’isole et le rend sociable à la fois. Ivre, il préfère s’enivrer seul, mais sobre, il commence à boire avec quelqu’un d’autre. Boire lui donne un « sentiment de supériorité, d’une perfection touchant au divin » car il se sent à l’écart, il croit « dominer tout ce qui l’environn(e) » et qu’il pense être le seul à voir. Boire le rend « libre et sans aucune attache ». Mais et en même temps, boire affute sa conscience d’une dépendance, dont il éprouve « remords » et « honte ». Sans volonté, peut-on parler de liberté et vraiment, se saouler à mort, est-ce bien ce qu’il veut ? Car si tel était le cas, pourquoi « sa conscience le tourment(er)ait-elle » ? Pourquoi s’en vouloir de se détruire, quand le vouloir mourir est si fort — au risque de céder à une vision bien trop romantique à ses propres yeux du suicide, comme « geste de courtoisie » ? Au bout du compte, ce poison lui offre le plus fort sentiment d’exister au moment de perdre la vie, élixir sulfureux qui fait jouir de mourir et procure à sa façon « ce mal qui nous fait du bien », comme dit la chanson à propos de l’amour. Car tous les thérapeutes le savent, le delirium tremens de l’alcoolique survient avec le manque et en cas de sevrage brutal. S’il boit, l’individu, au contraire, s’apaise. Fatale rémission ! C’est pourquoi dans le roman, le psychiatre qui suit Don Birnam tente d’encadrer son sevrage et lui impose un « contrat » avec des » clauses de punition » en cas de non-respect… Mais loin de le guérir, la méthode infantilise notre héros, ajoute à sa honte, à ses échecs, au sentiment de son imposture. Et à sa peur. Il n’est rien de plus effrayant que de ne pouvoir juger de ce qui est vrai, de ce qui est réel, à commencer par soi-même. Quand Don Birnam est-il lui-même ? Quand il boit, ou quand il arrête de boire et que c’est pire encore ? Lui-même est bien en peine de répondre.

Le cercle de l’alcool — rond du verre, fond de bouteille — est donc terriblement vicieux, qui enferme le personnage dans ses contradictions. Jusqu’à quel point ont-elles fait souffrir l’auteur lui-même ? Difficile d’en juger. Le personnage se réfugie dans une vie fantasmatique qui ne colle pas à celle de Jackson  au moins sur un point : il est artiste sans écrire (sa machine à écrire ne lui sert qu’à gagner quelques sous chez le prêteur sur gages), pianiste sans jamais jouer, acteur « sans même penser à monter sur les planches », alors qu’en nous racontant ces affres d’un auteur raté, Jackson, lui, a réussi son roman.

Ella Balaert

Charles Jackson, Le poison, traduction de Denise Nast, Belfond « Vintage », 2016, 384 p., 17 € (11 € 99 en édition numérique) — Lire un extrait

Le livre fut publié en 1944, adapté au cinéma par Billy Wilder en 1945 et traduit chez Julliard en 1946