Laura Kasischke, romans

Laura Kasischke
Laura Kasischke

Alors qu’en cette rentrée littéraire les éditions Page à Page publient le premier recueil de poésie de Laura Kasischke (Mariées rebelles), retour sur ses trois derniers romans, disponibles en poche — Conte d’hiver, Les Revenants et En un monde parfait — et parcours de son univers singulier, sondant la complexité du monde sous ses dehors ordinaires.

Véritable huis clos, Esprit d’hiver, roman de Laura Kasischke, tient à la fois du thriller psychologique et du roman gothique, du conte de fées tournant à l’horreur et de la poésie. Esprit d’hiver est un roman exceptionnel dans sa forme, sa sécheresse glacée, sa brutalité incisive. Sa trame tient sur le fil du rasoir, tout entière condensée dans ses premières Esprit d'hiverlignes : « Noël, 20–
Ce matin-là, elle se réveilla tard et aussitôt elle
sut :
Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux.
C’était dans un rêve, pensa Holly, que cette bribe d’information lui avait été suggérée, tel un aperçu d’une vérité qu’elle avait portée en elle pendant — combien de temps au juste ?
Treize ans ?
Treize ans ! 
»

Dans leur maison du Michigan, Holly et sa fille Tatiana qu’elle a adoptée en Sibérie treize ans plus tôt se retrouvent coupées du monde par un blizzard exceptionnel. Le père, parti chercher ses parents à l’aéroport, ne peut rentrer chez lui. Les invités de Noël, amis, famille, ne pourront pas non plus les rejoindre. Le roman est ce huis clos entre une mère et sa fille en ce matin particulier, de « semi-veille », paysage d’un blanc aveuglant, découpant les arrêtes tranchantes du moindre élément de décor. Unité de lieu, de temps, d’action, tous les éléments de la tragédie sont réunis, ou d’un roman policier d’un genre très particulier, dans lequel Laura Kasischke excelle, le thriller psychologique, au suspens hypnotique et quasi insoutenable. Le récit suit les étapes, complexes, égarées, d’un éveil à la conscience, celui d’une mère qui a longtemps tu les évidences et les vérités mais décide ce matin-là de recommencer à écrire, pour tenter de fixer ce rêve et la révélation qu’il suggère, « cette pensée » qui prend la forme d’un « poème — un secret, une vérité, juste hors de portée ». Parallèlement, l’adolescente adopte un comportement de plus en plus étrange et provoquant, et le lecteur se doit de recomposer une vérité qui échappe à tous, entre scènes récurrentes, détails obsessionnels et réminiscences.

« Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux », la phrase revient comme un leitmotiv douloureux, « indice » et avertissement prophétique, « refrain » « comme dans un poème », elle est révélation vague et creuset du roman, obsession d’une mère qui infuse le lecteur, le laissant sans répit jusqu’à la dernière page de cet Esprit d’hiver – démon, saison mentale, blizzard —, un roman entêtant que l’on referme avec une sensation admirative de malaise, tant il est allé puiser au fond de notre propre inconnu.

Esprit d’hiver est fidèle à l’univers de Laura Kasischke, écrivain des failles psychologiques, des blessures soudainement révélées, de ces tabous – ici, ceux de la maternité et de l’adoption – que l’on cache sous l’apparence d’un Monde parfait, titre de l’un de ses précédents romans. Holly et Eric forment un couple modèle, soudé dans les épreuves, belle maison, jardin, cuisine avec îlot, une « famille normale » dans une « ville américaine typique ». Mais sous la normalité et le conformisme, « quelque chose » affleure, « quelque chose qui avait été là depuis le début. À l’intérieur de la maison. À l’intérieur d’eux-mêmes », une violence insondable, des refus, la volonté d’airain de masquer quelque chose, qui ne pourra pourtant que s’imposer.

C’est ce « quelque chose » que traque le roman, impitoyablement. « Quelque chose » qui aurait à voir avec l’adoption d’une « reine des fées », poupée russe de trois ans, un 25 décembre, à l’orphelinat Pokrovka n° 2, Sibérie, « vaste et blanc secret ». La petite fille s’appelait Sally, les parents la rebaptisent immédiatement Tatiana malgré les mises en garde des infirmières, avec ce prénom russe, elle voudra « revenir ». Holly qui pensait que tout peut s’effacer – « leur fille leur était venue sans héritage. Elle était si belle et si parfaite qu’elle n’en avait pas besoin » – sera forcée de tourner son regard vers « l’intérieur », le corps des choses sous leur apparence trompeuse. Comme l’avait écrit Sylvia Plath que cite Holly, « la perfection est terrible. Elle ne peut avoir d’enfant ». Et « mourir est un art », mais Holly semble l’avoir oublié.

Esprit d’hiver est l’essence de l’œuvre de Laura Kasischke : l’obsession des revenants, le secret, l’adolescence, la féminité, le poids du passé et de la culpabilité et ces indices qui perdent le lecteur davantage qu’ils ne l’orientent, avant de le mettre face à une vérité terrible, insoutenable parce qu’il avait, lui aussi, tout sous les yeux et avait refusé de voir. « Elle revoit l’existence qu’elle a vécue, comme une immense roue qui dévalerait d’une colline et foncerait sur elle » La Vie devant les yeux –, toute une existence jusqu’à cette journée climatérique de Noël, début d’une prise de conscience sur soi, fin de tout.

Laura Kasischke dit écrire sans se préoccuper de son lecteur, puisant dans ses propres failles, allant au fond d’elle-même comme elle fouille la psyché de son personnage, « le matériau de son âme », dans l’urgence et la nécessité. C’est pourtant bien vers le lecteur que ce roman implacable est tendu, miroir de nos silences et nos blessures. L’esprit de ce récit hantera longtemps son lecteur, son « âme » telle que la définit Tatiana enfant : « L’âme était la chose cachée à l’intérieur de la chose et qui en faisait ce qu’elle était. (…) Un livre, par exemple, avait son âme dans le creux entre les deux pages du milieu. C’était typique des choses pliables. Comme les papillons qui avaient l’âme là où leurs deux ailes se rejoignaient. » 

Laura Kasischke, Esprit d’hiver (Mind of Winter), traduit de l’anglais (USA) par Aurélie Tronchet, 2014, Le livre de poche, 312 p., 7 € 10

9782253194323-001-t

Les Revenants était déjà un récit implacable, impossible à lâcher avant la dernière ligne, de ces livres qui vous entraînent loin, très loin, aux frontières du réel, vous immergent dans un univers, et vous laissent pantois. Un hymne à la puissance de la fiction, celle qui contamine peu à peu un campus américain — de très belles et très blondes jeunes femmes reviendraient d’entre les morts —, celle qui habite le lecteur enchaîné aux les_revenants1Revenants. Le roman s’ouvre sur un accident de voiture. Scène sublime et suspendue, au seuil du roman, qui ne cessera de hanter chaque personnage. Shelly est la première sur les lieux : « Le garçon était maintenant allongé à côté de la fille, un bras passé autour de sa taille, la tête reposant sur la blonde chevelure, et le clair de lune les avait changés en statues.
Deux marbres. Parfaits. Lavés par la pluie. Classiques.
Shelly resta quelques instants à les contempler, ainsi étendus à ses pieds. Elle avait le sentiment d’être tombée par hasard sur quelque chose de très secret, sur elle ne savait quel symbole onirique, un arcane du subconscient subitement révélé, quelque rite sacré nullement destiné à des yeux humains, mais auquel elle eût été mystérieusement conviée
. »

Craig Clements-Rabbit a-t-il tué Nicole Werner? Si oui, pourquoi : jalousie, haine lorsqu’il découvre qu’elle n’est pas la vierge farouche qu’il courtise depuis des mois mais une sorte de Laura Palmer ? Pourquoi la presse a-t-elle maquillé l’accident, parlé d’une mare de sang alors que Shelly peut témoigner que Nicole n’avait aucune blessure apparente ? Craig est-il réellement devenu amnésique? Quel rôle ambigu et pervers Josie Reilly joue-t-elle ? Comment Nicole peut-elle envoyer, post mortem, des cartes postales à Craig ?

Le roman se joue des codes du thriller, flirte avec l’enquête policière, suspens terrible, épais, avec la lune venant rythmer le récit, rappel permanent de la scène inaugurale de l’accident, première acception du mot « revenant », dont le roman déploie toutes les définitions possibles, faisant de la polysémie du terme un creuset narratif. « Un aveuglant paysage lunaire. Mira se dit qu’on avait désormais là un parfait campus pour revenants. Pour les invisibles. Les disparus. (…) La lune donnant au monde l’apparence d’une lune, d’un autre monde, désert et parfait ».

Au Godwin Honors College, que fréquentent encore Craig et son ami Perry, où enseigne Mira Polson, où travaille Shelly, d’étranges phénomènes se manifestent : Nicole semble hanter le campus, certains disent l’avoir croisée, lui avoir parlé, ou même avoir couché avec elle. Serait-elle un vampire ? Mira est justement professeur d’anthropologie, spécialiste du folklore qui entoure la mort: apparitions, croyances, superstitions, vampires. « Elle écrivit le mot sacromenos au tableau. Ceci, dit-elle en pointant le doigt, est le mot grec pour ‘’vampire ». Littéralement, il signifie: ‘’chair faite par la lune » »). Mira, Perry, Shelly cherchent des explications rationnelles aux apparitions de Nicole mais aussi d’autres étudiantes disparues (Alice Meyers, Denise). Quel est le rôle des sororités dans tout cela, ces associations d’étudiantes, Oméga Thêta Tau en particulier à laquelle appartiennent Nicole, Denise et Josie, dont les bizutages et rites initiatiques glacent le sang ?

Le roman mêle deux récits : celui de l’année universitaire en cours et le temps d’avant la mort de Nicole. Il multiplie les focalisations, juxtaposant les regards des différents personnages, illustrant avec virtuosité « un truc de Kant sur la manière dont l’esprit humain ordonne subjectivement le réel. La vieille barbe avait appelé cela ‘’le caractère relatif et flottant de la connaissance humaine ». »
Laura Kasischke défait un écheveau de désirs, jalousies, culpabilités, vengeances perverses, manipulations et haines sur un campus du Midwest, elle étudie le pouvoir destructeur de la rumeur. Elle montre comment imaginaire et fantasmes contaminent réel et rationalité. Nicole est l’astre absent et le centre rayonnant du roman. Elle exerce une véritable fascination sur les autres personnages du livre comme sur le lecteur. Et Laura Kasischke s’amuse, véritable démiurge qui nous prend dans ses filets, nous malmène. L’auteur se projette alternativement en Mira (qui veut écrire un essai Sexualité, superstition et mort sur un campus américain) et en Shelly (« Sa voix lui semble celle de quelqu’un d’autre. La voix d’une narratrice. La voix détachée d’une conteuse. Une narratrice omnisciente. Une narratrice qui aurait connu depuis le début l’ensemble des faits, mais aurait choisi de ne les révéler qu’au compte-goutte »). (Dé)composant une «machine très bien huilée, un modèle d’efficacité», comme le dit Shelly de toute cette affaire. « Il n’y avait pas de mots pour exprimer pareille chose», croit Deb. Pourtant Laura Kasischke les trouve.

« Des filles mouraient et revenaient d’entre les morts ». Il y a du Twin Peaks et du Virgin Suicides dans Les Revenants, du David Lodge (pour la critique au vitriol du système universitaire) et du Jeffrey Eugenides qui écrivit des cinq filles Lisbon qu’« elles nous avaient fait participer à leur folie, parce que nous ne pouvions faire autrement ». « A la fin nous avions des pièces du puzzle, mais de quelque façon que nous les assemblions, des trous subsistaient, vides aux formes étranges délimités par ce qui les entourait, comme des pays que nous ne pouvions pas nommer ». Une fois le roman terminé, y revenir.

Laura Kasischke, Les Revenants, traduit de l’anglais (États-Unis) par Eric Chédaille, Le Livre de poche, 672 p., 8 € 10.

9782253164524-t

En un monde parfait – celui de Ken et Barbie – cette histoire serait un conte de fées, pétri de clichés : Jiselle, 32 ans, hôtesse de l’air, célibataire et si longtemps demoiselle d’honneur au mariage des autres, rencontre le beau commandant de bord Mark Dorn, « le plus bel homme de la terre ! ». Amour fou dans les plus beaux hôtels autour du monde, ses yeux « couleur de l’herbe au printemps », le plaisir d’avoir supplanté toutes ses rivales. Mais. « Cela faisait un mois qu’elle était épouse et belle-mère ». Mark est veuf, père de trois enfants, rarement présent. Jiselle, qui a démissionné à la demande de son époux, découvre l’envers du mariage. Devenir une mère au foyer, voire une « gouvernante » officielle, s’occuper d’enfants qui vous haïssent, surmonter un passé fait de deuil et d’absences, de silences lourds de secrets mal enfouis. Le « mais » qui construit le roman tel que Laura Kasischke le conçoit, exploration des failles, des coulisses du décor. Aller sous les apparences trompeuses, dans la douleur comme la joie trop ostentatoire. Faire de l’adversatif le ressort du romanesque.

5179jh5ki7l-_sx300_bo1204203200_Jiselle est une Emma Bovary de la middle class américaine. Une Emma singulière puisqu’elle ne commence à lire qu’une fois mariée, apprentissage des illusions perdues, abandon de ses rêves de mariage parfait en un monde parfait. Une Eve d’après la chute, dans sa jolie ville de « St. Sophia » qui se proclame « berceau de l’Amérique » dès le panneau rouge, blanc et bleu signalant l’entrée dans la commune, et se révèle ville des limbes, dans sa maison dont la véranda est construite autour d’un cèdre, arbre de la connaissance. Jiselle, créature d’abord perdue dans un monde de l’Apocalypse puisque l’Amérique et le monde sont en pleine crise, pris dans une pandémie (la grippe de Phoenix) qui décime peu à peu la population, la contraint à la survie, entre restrictions, maladies, croyances et délires collectifs, apprend à se construire un destin et comprend soudain le sens paradoxal des échecs :

« Sam [le jeune fils de Mark] initia Jiselle aux échecs.
Après avoir mis des jours à apprendre et mémoriser les fondamentaux, elle découvrit qu’elle était le type de joueur capable de faire un beau coup déclenchant un enchaînement allant à l’encontre du but recherché, incapable qu’elle était de calculer plus d’un coup à l’avance. Sam se montrait patient et son élève tirait la leçon de ses erreurs.
[…]
Jiselle, de son côté, avait peine à croire qu’après toute une vie de perplexité face au mystère de l’échiquier (tous ses précédents amants, de même que son père, pratiquaient ce jeu et aucun d’entre eux n’avait jamais proposé de le lui enseigner) elle comprenait à présent ce qui s’y jouait. Pour la première fois, elle comprenait le sens d’échec et mat et ce que cela signifiait d’être un simple pion ».

Roman de la guerre extérieure comme intérieure, de l’apocalypse comme fin et renaissance, En un monde parfait est une remarquable étude de femme, un récit tout autant intime que social et politique, la lente et implacable déconstruction des illusions pour aller vers une vérité fascinante sur soi et les autres, de l’Eden (le « couple parfait », la lune de miel à l’hôtel Paradisio, la maison comme « construite autour de ses rêves à la manière d’une coquille ») à l’Enfer de la pandémie, de la survie et de la reconstruction. Maniant en virtuose ironie et détachement, cruauté et indifférence, Laura Kakischke compose un roman envoûtant, troublant, passionnant, « parfait ».

Laura Kasischke, En un monde parfait, traduit de l’anglais (États-Unis) par Eric Chédaille, Le Livre de poche, 352 p., 6 € 90.

index