Taiye Selasi, poésie de l’exil intérieur et Ravissement des innocents

Taiye Selasi
Taiye Selasi

Le ravissement des innocents est un premier roman singulier, aussi insaisissable et pluriel que son auteure, Taiye Selasi, née à Londres, élevée aux États-Unis, vivant en Europe après avoir parcouru le monde, d’origine ghanéenne par son père et nigériane par sa mère. Sa vie pourrait être à elle seule un roman. Taiye Selasi écrit en anglais, cette langue qui recouvre tant de racines et d’usages de par le monde, parlée au Royaume-Uni comme aux États-Unis, en Inde ou en Afrique anglophone, tant de pays que l’auteure a connus, traversés ou dans lesquels elle a vécus. Et la prose du roman tisse ces langues, elle est héritière de ces croisements, de ces cultures qui se rencontrent dans un roman inclassable, fragmenté et poétique, l’histoire d’une famille autour des trois journées qui suivent un deuil.
SelasiBKweku, le père de famille, meurt soudainement au Ghana, « pieds nus un dimanche matin avant le lever du jour », il a laissé « ses pantoufles tels des chiens devant la porte de la chambre ».
L’image, aussi insolite que riche de références à L’Odyssée, fait sens et retour dans le roman, tout détail y est « omniprésent, essentiel ». Pourquoi Kweku est-il mort là ? Pourquoi a-t-il choisi de rentrer au Ghana après une brillante carrière de chirurgien aux États-Unis, brutalement interrompue ? De quelle injustice a-t-il été victime ? Pourquoi a-t-il quitté femme et enfants sans un regard derrière lui ? Le roman explore un secret, un silence, une faille qui pèse sur la vie d’un homme comme de sa famille. Quelles seront les conséquences de la mort de Kweku sur sa famille, son ex-femme, leurs quatre enfants, Olu, Sadie et les jumeaux Taiwo et Kehinde ?

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Si le livre s’ouvre sur un arbre généalogique, cette page moins un tableau stable et un repère pour le lecteur que les pièces d’un puzzle qui n’aura de cesse de se recomposer. Le roman déploie le temps, l’étire et le contracte tour à tour à partir de souvenirs, secrets et révélations, de ces instants qui pourraient sembler anodins mais « autour desquels se joue le dénouement ». Comme l’écrit Renée C. Neblett, citée en épigraphe du roman, « de temps à autre / un mot oubliait / ce qu’il fallait / ce qu’il fallait oublier / Et laissait échapper la vérité ». La mort de Kweku révèle, rassemble, invite chacun à retrouver un passé et une identité longtemps ignorés. Et le titre du livre de Renée C. Neblett aurait pu être celui choisi par Taiye Selasi, Snapshots, instantanés d’une famille, sur trois jours, permettant de reconstituer l’histoire des individus qui la composent, sur plusieurs décennies, dans la pluralité de leurs parcours, de leurs ressentis, de leurs rapports à la cellule familiale et culturelle qui les différencie autant qu’elle serait supposer les définir.

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Le Ravissement des innocents s’articule autour d’un non-dit, il est tendu vers une révélation, tout en menaces sourdes, explorant les failles de nos vies, ces éloignements et départs qui nous construisent : des exils géographiques comme intimes, la frontière entre une existence projetée, rêvée et celle qui est notre quotidien, ces « distances d’un autre ordre et plus difficiles à appréhender » que sont « douleur, colère, chagrin calcifié et ces questions laissées en suspens ou sans réponse depuis trop longtemps, silence et honte entre des générations de père et de fils ».

Taiye Selasi excelle à dire ce qui hante et échappe, nos exils politiques comme intérieurs, dans une langue d’une beauté inouïe, via des sensations, l’odeur d’un manguier, la neige dans une banlieue américaine, la peau creusée de la plante des pieds de Kweku ou chacun « de ces moments qu’on ne prend jamais pour ce qu’il est. Une fin. Un coup de semonce. Une ligne de démarcation ».

Le Ravissement des innocents est un récit choral qui suit les « archives » de chacun, ses souvenirs, désirs et deuils, les échos d’une vie à une autre, puisque « l’Homme de l’Histoire », le père, Kweku a disparu dès le seuil du livre, que la cellule familiale, dès le premier chapitre, a perdu son centre. Ceux qui restent se retrouvent au Ghana et chacun retrouve son passé et ses souvenirs, autour du centre névralgique et presque impossible du roman, longtemps évité et pourtant à l’origine du chaos : qu’est-il arrivé aux jumeaux au Nigeria ? Impossible d’en dire plus mais la scène fait l’effet d’une déflagration.

« Elle lève le cadre, tente de redresser la photo en tapotant dessus. Peine perdue. Un mauvais cliché. Sans doute le dernier des membres de la famille réunis, comprend-elle. Aucun ne regarde dans la même direction, son père fixe l’objectif, elle la tête de son père, sa mère son tutu, son frère sa mère, les jumeaux on ne sait trop quoi, tous flous, tous là. »

Roman des filiations, des histoires intimes et collectives qui (dé)tissent nos identités, Le Ravissement des innocents suit des personnages qui tentent, parfois en vain, d’« inventer leur histoire » entre plusieurs continents et cultures, dans un déchirement, entre départ et retour, besoin d’ailleurs et désir de revenir. Ce premier roman a été salué autant par Salman Rushdie que par Toni Morrison et il révèle une voix singulière et indéniablement à suivre.

Taiye Selasi, Le Ravissement des innocents (Ghana Must Go), traduit de l’anglais par Sylvie Schneiter, Folio, 432 p., 8 € 20 — Lire un extrait

En 2014, j’avais rencontré Taiye Selasi pour Mediapart. La vidéo de l’entretien peut être vue ici.

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