Littératures partagées – Subsahariens, Afrodescendants, Afropéens (1/4) : Léonora Miano, essayiste

Léonora Miano

« La cicatrice n’est pas la plaie. Elle est la nouvelle ligne de vie qui s’est créée par-dessus. Elle est le champ des possibles les plus insoupçonnés »

Léonora Miano, écrivaine plus connue comme romancière que comme essayiste, offre pourtant une contribution conséquente dans le domaine de l’écriture réflexive. Son apport est en relation avec ce qui l’a précédé mais aussi porteur de propositions passionnantes, dérangeantes parfois, pour notre monde d’aujourd’hui.

C’est aux éditions de l’Arche qu’elle a édité en 2012 deux recueils de textes, l’un du côté du théâtre, Écrits pour la parole, dans la collection « Scène ouverte », l’autre du côté de l’essai, Habiter la frontière, recueil de six conférences dont cinq ont été données aux USA et une en France. En 2016, L’Impératif transgressif est venu enrichir cette somme de réflexions qui complètent et dialoguent avec celles d’intellectuels de cette grande communauté issue de l’Afrique et actuellement implantée, de manière diverse et hétérogène, dans le monde. Au centre, l’origine même de l’exclusion, l’Histoire de l’esclavage et de « la traite négrière » entre l’Afrique et les Amériques et la place des « Noirs » dans le monde. Les guillemets s’imposent puisque Léonora Miano propose un lexique revu et réinventé, en quelque sorte, pour ne pas entériner les désignations convenues qui favorisent la paresse de l’esprit plutôt que l’éveil du questionnement.

James Baldwin

A propos de l’avant à partir duquel elle construit sa réflexion, nous verrons d’abord les échos entre Aimé Césaire et Leonora Miano. Mais il est utile de rappeler aussi son désir de sérénité et son absence d’esprit de revanche car le ton acerbe de ses remarques induit une appréhension erronée de ses avancées. Elle retrouve alors le positionnement et les accents de James Baldwin qui rappelait, en 1962, dans La prochaine fois, le feu : « Il faut beaucoup de force et de ruse pour monter constamment à l’assaut de la puissante et hautaine forteresse de la primauté blanche, comme les Noirs de ce pays le font depuis si longtemps. Il faut beaucoup de souplesse spirituelle pour ne pas haïr celui qui vous hait et dont le pied écrase votre nuque, et ne pas apprendre à vos enfants à le haïr, exige une sensibilité et une charité encore plus miraculeuses ».

Comme le note à son tour Léonora Miano à la fin de L’Impératif transgressif : « Il s’agit d’indiquer, sans effet de manches ni pathos, la violence qui fut faite à des millions de personnes ». Sabine Cessou écrivait sur Slate Afrique en avril 2012 dans sa présentation d’Écrits pour la parole que si « le style, extrêmement libre, fait penser à Césaire. Le sens de l’observation, lui, rappelle James Baldwin ». Dans le même article, des propos de l’écrivaine étaient rappelés : « Depuis 2007, la France n’est plus le pays que j’ai connu en arrivant en 1991, ni celui que je peux me représenter. Un pays imparfait certes, mais où l’on est curieux de l’autre, où la culture importe, de même qu’une certaine forme d’élégance. On a réussi à presque tout saccager en très peu de temps. On ne pourra pas faire comme si rien ne s’était passé, comme si on n’était pas descendus aussi bas dans la vulgarité, dans l’agressivité à l’égard de l’étranger ou de ceux qui représentent l’étranger ».

Si dans ses deux premiers recueils, l’essayiste s’attache à débusquer non-dits et faits d’une société raciale en France, insidieux ou déclarés et particulièrement dans les domaines qui sont les siens, artistique et littéraire, dans le troisième essai des propositions abondent pour dépasser le constat et construire le présent et l’avenir. Sur Africultures en juillet 2016, Alice Lefilleul rend compte de cet essai : « Dans Habiter la frontière il était avant tout question d’identités, identités multiples, partagées et mouvantes. Ici, Léonora Miano choisit de s’attarder entre autre sur les discours, la mémoire héritée et transmise, les enjeux de représentation et de langues. Elle prend de la hauteur, intellectualise encore un peu plus son point de vue critique. Le titre de l’essai est évocateur : il faut, il est nécessaire, urgent de transgresser. Oui mais quoi ? Les champs académiques, les dogmes et le savoir en place ».

Le lien des générations

Dans Habiter la frontière, Léonora Miano affirme : « Depuis que je les ai découverts à l’adolescence, ce sont les écrivains de l’Amérique noire et de la Caraïbe qui m’ont le plus touchée. Pas seulement parce que je me sentais concernée par les sujets qu’ils abordaient, mais également parce que je reconnaissais, dans leur sensibilité, quelque chose de ma multi appartenance. […] Il me semble connaître la faille dont ils ont jailli. Il me semble avoir le cœur strié de la même fêlure. Il me semble parvenir parfois, à créer comme ils le font, de la beauté avec de la boue. Car ces identités frontalières sont nées de la douleur. Elles sont nées de l’arrachement, du viol, de la détestation de soi-même. Elles ont dû traverser ces ombres pour inventer un ancrage sur des sables mouvants, et s’imposer, non pas contre mais parmi les autres. Elles habitent, au fond, un espace cicatriciel. La cicatrice n’est pas la plaie. Elle est la nouvelle ligne de vie qui s’est créée par-dessus. Elle est le champ des possibles les plus insoupçonnés ».

Lorsqu’on la lit, on entend parfois une voix antérieure, celle de Césaire. On n’est donc pas étonné qu’elle rappelle dans « Écrire le blues », la place première qu’eut dans son changement de cap en tant que lectrice la lecture du Cahier d’un retour au pays natal, découvert en classe de quatrième : « Ce texte m’avait ébranlée comme rien auparavant » et elle ne comprend pas pourquoi son père qui le connaissait si bien ne lui en avait jamais parlé. Ainsi commence une voie à suivre dans les questions sur la traite négrière, sur le devenir des déportés. La prochaine fois, le feu de James Baldwin vient compléter cette première découverte. Elle fait son miel de ces auteurs afro-descendants, de la Caraïbe ou des États-Unis : « en dehors des lectures imposées à l’école, qui faisait la part belle aux auteurs africains, je n’ai pratiquement rien lu d’autre durant de longues années ».

Comme Césaire s’interrogeant tout au long de son œuvre sur le pays qu’il a fallu habiter et adopter sans jamais oublier la source essentielle, l’Afrique, masquée dans son île natale, Léonora Miano fait sienne cette interrogation pour les Subsahariens, dont elle est, qui doivent, pour se définir, s’abreuver à la parole des Afrodescendants : « je suis bel et bien devenue noire en plongeant dans les textes des auteurs afrodescendants ». Il serait aisé d’en faire la démonstration dans ses textes de fiction.

Elle définit son appartenance à la communauté « noire » par l’Histoire, ce qui ne l’enferme pas mais, au contraire, lui ouvre de nombreux horizons qui lui permettent d’explorer ce qui n’était pas inscrit dans son origine : car le jazz lui a appris que « la source n’est pas la destination ». Célébrer toutes les cultures possibles, celles du monde noir en particulier, sans jamais perdre de vue le « fonds humain universel » et s’inventer sans se perdre ni oublier le passé. Ses objectifs vont dans ce sens : faire connaître ces cultures et ces littératures en France : c’est l’objet de la conférence, « Passés sous silence : les enfants cachés de Marianne » et mettre à l’honneur, par les éclairages apportés, les Afrodescendants partout où ils se sont installés : « Ces groupes humains afrodescendants restent travaillés par une empreinte subsaharienne qui, si elle peut s’exprimer de façon différente en fonction du lieu et de la culture qui les a dominés, demeure un élément fondamental ».

Le constat est fait du mal qu’a la France à prendre en compte ses Afrodescendants et une de ses conséquences : le sentiment d’appartenance à la communauté noire. Dans son Discours sur la Négritude à l’université de Miami en 1987, Césaire affirme que la « communauté » des Noirs existe bel et bien  et qu’elle est porteuse de valeurs civilisationnelles : « Oui, nous constituons bien une communauté, mais une communauté d’un type bien particulier, reconnaissable à ceci qu’elle est, qu’elle a été, en tout cas qu’elle s’est constituée en communauté : d’abord une communauté d’oppression subie, une communauté d’exclusion imposée, une communauté de discrimination profonde. Bien entendu, et c’est à son honneur, en communauté aussi de résistance continue, de lutte opiniâtre pour la liberté et d’indomptable espérance. »
Et il poursuit : « Je crois à la vertu plasmatrice des expériences séculaires accumulées et du vécu véhiculé par les cultures.
Singulièrement, et soit dit en passant, je n’ai jamais pu me faire à l’idée que les milliers d’hommes africains que la traite négrière transporta jadis aux Amériques ont pu n’avoir eu d’importance que celle que pouvait mesurer leur seule force animale – une force animale analogue et pas forcément supérieure à celle du cheval ou du bœuf – et qu’ils n’ont pas fécondé d’un certain nombre de valeurs essentielles, les civilisations naissantes dont ces sociétés nouvelles étaient en puissance les porteuses ».

On constate, dans cette déclaration que les « valeurs » civilisationnelles ne sont pas uniquement celles des Africains du continent « non traités » mais de cette communauté noire dans toutes ses déclinaisons et de celles qui se sont réinventées dans l’enfer, après la traversée. C’est sur le mode théâtral, dans la partie « In-tranquilles », que Léonora Miano fait un sort au mot « communauté » en un discours qu’un personnage tient à la seconde personne interpellant lecteurs et auditeurs. La mise en exergue d’une citation de Barack Obama prise à son ouvrage, Les rêves de mon père, établit aussi le lien entre le continent africain, les Afro-américains et la communauté re-créée : « … Si nous préférions rester entre nous, c’était surtout parce que c’était le meilleur moyen d’arrêter d’y penser [au problème racial] que c’était plus facile que de passer notre temps en colère ou à essayer de deviner ce que les Blancs pensaient de nous ».

Le personnage revient sur sa communauté pour constater qu’on lui reproche son existence qui contredit l’idéal républicain – le lecteur sait alors qu’il est en France et non aux USA –, qui ne reconnaît pas « ces masses de gens qui prétendent avoir quelque chose de spécifique en commun, parce que ce qui est spécifique nuit à tout le reste dès lors qu’un groupe le revendique, que tout ça devrait rester bien au chaud dans la sphère intime. »

Dans l’espace privé, chacun fait ce qu’il veut mais il est malséant que ces particularités débordent dans l’espace public qui est l’espace de tous et de chacun. Cette peur de la différence est niée ce qui permet de nier la disparité des identités. Dans le passé, cette conception a tout de même permis d’envoyer dans les camps et les chambres à gaz ceux qui, pourtant, adhéraient à l’idéal républicain et n’avaient « aucun signe particulier de leur altérité, tu te demandes comment ils pourraient te reconnaître, toi, comme l’un des leurs, s’ils ont pu faire ça à des semblables tellement immédiats ».

La seule façon de nier la diversité, de nier une quelconque « communauté » entre ces « Noirs de France […] d’origines trop diverses » est de nier tout ce que Césaire affirmait dans sa définition de la communauté. Cette négation est en contradiction avec toutes les questions qui « te » sont posées sur « ton » histoire, sur le fait que « tu » sois « dépositaire d’une culture étrangère, nécessairement distante de la leur ». « Tu » restes, pour eux, la ou le « franco quelque chose » avec tout ce que cela comporte de discriminations. On te la rappelle tellement ton origine que ton métissage s’efface au profit de ton seul sang noir alors que tout ce que tu voulais, c’était vivre tranquillement, humainement, dans ce pays ici, le seul que tu connaisses. Pourquoi ta communauté effraie-t-elle tant ? Et pourquoi, cette communauté même, si on l’interpelle de l’intérieur, ne soutient-elle pas celui qui veut s’en sortir, le regardant se noyer les bras croisés mais exigeant de partager les bénéfices s’il conquiert la moindre place ou s’il affiche la moindre réussite ? : « La communauté attend son Oprah Winfrey, son Barack Obama, son Spike Lee, son Denzel Washington, comme si les étoiles devaient s’engendrer toutes seules, jaillir du néant pour dispenser gentiment leur lumière à ceux pour qui la carence en estime de soi est la seule véritable limite ».

Reprenant une nouvelle fois le leitmotiv qui structure ce monologue rageur et ironique, « Tout le monde en parle, de la communauté, de ta communauté, et toi aussi… », le personnage affirme le désir contradictoire : se passer de la communauté et ne pouvoir vivre sans elle. L’accusation de « communautarisme » tombe tel un couperet alors que « l’entre soi des autres » n’est jamais qualifié de communautariste ! En constante observation, en constant examen, ta colère peut alors éclater et l’autre n’y comprend rien. Toi tu sais, « trop de froides désillusions, trop de fragilité, trop d’in-tranquillité, trop d’impossibilité de rejoindre l’autre »… tu deviens alors « une figure de la colère inopérante » et tu rejoins « ta » communauté car ce n’est qu’en son sein « que tu peux pousser le cri que tu réprimes le reste du temps » alors que les autres, à force de te dire « Black » t’ont réduit à une couleur, oubliant l’individu.

De l’aîné pionnier à la nouvelle écrivaine, l’un né en 1913, l’autre en 1973, on voit que c’est une réflexion commune où, paradoxalement – mais peut-être n’est-ce pas si paradoxal – c’est l’Afro-descendant qui semble avoir plus de réponses que la Subsaharienne ou l’Afropéenne.

L’un affirme dans Moi, laminaire, ce qui le constitue :

« J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cents ans
j’habite un culte désaffecté […]
Je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement raté

– C’est bien pire qu’un enfer
– j
’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie […] »

Et l’autre dans « Afropea » : « J’habite un terroir intérieur un espace sans limites trois langues l’écho de quatre cultures J’habite des ancêtres multiples une parole Centrale parce que périphérique porte mes cicatrices avec élégance ne revendique pas affirme dis tranquillement Je suis Ne cherche pas ma place la crée la tienne aussi Je suis ».

Si Césaire a eu son écriture irriguée par le rapport des Antilles à l’Afrique, Léonora Miano fait le chemin inverse mais dans le même esprit : « Depuis mon tout premier ouvrage paru, la question du lien entre l’Afrique et les Afrodescendants irrigue ma production littéraire. » Elle pense, à juste titre, tracer une voie originale car peu de Subsahariens se sont vraiment intéressés à l’expérience particulière des Antillais. On peut penser à ce que l’on sait de Senghor et Césaire où il semble que ce soit toujours Césaire qui ait été avide de la source africaine et que l’inverse – s’enrichir de l’expérience extraordinaire des déportés africains – n’ait pas été dans les perspectives senghoriennes. D’où aujourd’hui une querelle de mots qui n’est pas vaine car le qualifiant que l’on adopte est le signe de l’Histoire qu’on visite et de la revendication qu’on fait sienne : Subsahariens, Afrodescendants, Afro-Caribéens, personnes d’ascendance africaine, Noirs de France, Afropéens. Finalement « le mal d’Afrique » des Caribéens – qui traduit leur reconnaissance ou leur rejet de leur part africaine – aurait comme répondant, si l’on suit l’écrivaine, un « mal de la traite » des Afrodescendants qui sont jugés comme les « négriers » de leurs frères. Ce contentieux historique aussi doit être affronté en cernant bien la part de la collaboration des Subsahariens au trafic négrier dont on amplifie la proportion comme pour laver l’Europe de sa seule responsabilité alors qu’ils n’étaient pas une majorité. On oublie alors tous les Subsahariens qui sont restés amputés de membres de leur famille et qui ont dû aussi reconstruire une vie sur le continent. On oublie ceux qui se sont révoltés : comment ne pas penser à la belle nouvelle de Sembène Ousmane, « Voltaïque » publiée en 1962 ?

Ainsi le travail que se fixe Leonora Miano est de cerner tous ces non-dits sans œillères ni langue de bois. Il faut que l’Afrique d’aujourd’hui produise « une parole forte » sur ces questions pour penser/panser les plaies du passé : « Les Subsahariens d’antan seraient donc, tous tant qu’ils étaient, restés insensibles à l’arrachement des leurs. Or, si on veut bien avoir, comme moi, la faiblesse de songer que les Subsahariens d’hier étaient des êtres humains, il est tout simplement impossible que nul n’ait éprouvé la moindre peine. Cependant, tout se passe comme si seuls les déportés avaient souffert, comme si, brutalement humanisés par l’ignominie qui les avait frappés, eux seuls avaient pu être irrémédiablement blessés par cette tragédie. C’est cette conception fausse mais savamment répandue depuis longtemps, qui provoque l’amertume des Français noirs de la Caraïbe vis-à-vis de l’Afrique. C’est cette conception fausse qui suscite l’embarras et même la honte chez les Subsahariens, ce qui rend difficile la prise en compte par eux de cette partie essentielle de leur histoire. Imaginez qu’en France, on n’ait pas parlé de la résistance à l’occupation nazie, mais uniquement de la collaboration ».

Léonora Miano s’élève avec force contre cette assertion très répandue que les Africains auraient vendu leurs frères. Seule la lumière sur toutes ces semi-vérités ou demi-mensonges peut permettre aux Afro-descendants, aux Subsahariens et aux Afropéens de sortir d’une représentation « tenue à distance, figée dans une altérité négative » et d’habiter leur être et leur Histoire.

Lorsqu’on mesure le temps écoulé entre l’aîné, Césaire, et la benjamine, L. Miano, on voit bien les convergences – et donc la difficile progression de la « question noire » dans l’imaginaire du Nord –, et les différences : une génération militante et solidaire œuvrant contre la main mise coloniale et l’assimilation au mépris des cultures autres, relayée par des individus qui observent le réel d’aujourd’hui et font le bilan de soixante années d’histoire. En 1987, Césaire affirmait : « Si j’accepte et avec reconnaissance cet hommage, c’est surtout parce que j’ai pensé que cet hommage me dépassait, et qu’à travers moi, ceux qui étaient honorés, c’étaient des amis divers, des compagnons de lutte, un pays caribéen aussi, plus encore, peut-être, toute une école de pensée militante, toute une école d’écrivains, de poètes, d’essayistes qui, pendant plus de quarante ans, ont pris pour thème de leur obsession une réflexion sur le sort de l’homme noir dans le monde moderne ».

Il n’y a plus aujourd’hui « toute une école de pensée militante » mais des individus qui œuvrent, singulièrement, dans le meilleur de ce que fut la Négritude comme reconnaissance historique d’une partie de l’humanité. Léonora Miano emploie rarement le mot de « Négritude », sans doute aujourd’hui désuet ; toutefois, elle pourrait faire sienne cette définition que propose Césaire en 1987 :

« La Négritude n’est pas une métaphysique.
La Négritude n’est pas une prétentieuse conception de l’univers.
C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées.
Comment ne pas croire que tout cela qui a sa cohérence constitue un patrimoine ?
En faut-il davantage pour fonder une identité ?
Les chromosomes m’importent peu. Mais je crois aux archétypes.
Je crois à la valeur de tout ce qui est enfoui dans la mémoire collective de nos peuples et même dans l’inconscient collectif. […]
C’est dire que la Négritude au premier degré peut se définir d’abord comme prise de conscience de la différence, comme mémoire, comme fidélité et comme solidarité ».

Dans cette exploration du « patrimoine », Léonora Miano inverse clairement le vecteur de l’influence en affirmant et en fictionnalisant la nécessité pour les Subsahariens et Afropéens de s’enrichir de l’expérience inouïe des Afro-descendants. Ou plutôt, elle demande une réciprocité, la nécessité même de ces échanges dans l’expérience de l’esclavage et de la traite à faire siens entre Subsahariens, Afrodescendants et Afropéens, pour les offrir au monde comme expérience humaine, récusant la race pour la race, essentialiste, au profit du territoire et de l’Histoire pour entrer en pleine égalité dans les voies humaines de la libération et de l’égalité.

Contre le silence et l’étouffement, la transgression

 Quatre ans plus tard, dans le troisième recueil, la réflexion s’est encore outillée et approfondie. On laissera de côté « Sacrée marginale », où elle retrace son parcours dans les champs littéraires, en particulier le champ littéraire français, à partir des nombreux prix dont elle a été la lauréate, parcours singulier, passionnant à lire pour suivre les méandres de la sortie de l’invisibilité pour une écrivaine subsaharienne. On s’attachera à ce qui nous apparaît comme les idées et moments forts de ces différents textes, contributions à des colloques et conférences ou inédits, comme c’est le cas de deux sur six d’entre eux.

Léonora Miano remet en cause le thème général d’une rencontre, « Mémoire des mondes oubliés » car cette expression trahit une fois de plus le positionnement qu’on adopte pour les cultures subsahariennes : « Les mondes oubliés sont dans la pièce du bas, tout près. C’est toujours là qu’ils se trouvent, et chacun fera bien de se soucier de son propre infernum, avant d’aller examiner celui des autres. L’oubli est, dans les sociétés qui se rêvent majoritaires, le nom policé dont furent baptisées la cécité et la surdité que troublent désormais les écartés ».

Adopter cette désignation, c’est adhérer à leur exclusion : « Dans chaque monde en voie de disparition, c’est l’humanité entière qui risque l’amputation. La perte n’est pas pour ceux qui disparaissent, elle est toujours pour ceux qui survivent ». A l’encontre de disparition et d’extinction des cultures, L. Miano parle de création, montrant comment les écrivains « créent sur des failles, sur des béances parfois parce qu’ils sont vivants et entendent le rester. […] (ils) s’attachent plutôt à dépeindre la catastrophe, la perte qui, sous ses formes multiples, réside au cœur de l’expérience des peuples (dont ils) sont issus. (Ils sont arrimés) au besoin de mieux saisir le présent, à la recherche d’une voie permettant de se dessiner un avenir ».

Reformulant donc l’argumentaire de la rencontre, en rejetant la notion de mondes oubliés pour la remplacer par celle d’écrivains dépeignant la catastrophe, elle choisit quatre auteurs dont elle analyse, dans cette perspective, l’œuvre principale : Werewere Liking, Cheikh Hamidou Kane, Etienne Goyemidé et Chinua Achebe : « Les mondes oubliés, tels que je les comprends dans ce contexte, ne sont pas effacés, mais silencieux. Ils sont la mémoire souterraine des êtres et des peuples ».

Nathalie Etoke

Sollicitant le titre de son essai, elle affirme que l’impératif est la réinvention, à partir d’une auscultation, d’une expression et d’un dépassement de la douleur, sans ressentiment mais avec mélancolie, utilisant ici la « melancholia africana » de Nathalie Etoke.

Après cette première mise au point, socle de la réflexion puisqu’elle s’est attardée sur les « classiques » subsahariens, l’essayiste s’attaque à « la conquête de soi » que manifestent ces littératures en focalisant la réflexion autour de deux termes : Littérature et Libération. Pour se déployer pleinement, la fiction romanesque doit se libérer de ses entraves en libérant son imaginaire, sa conscience et, en conséquence, en se donnant la possibilité de libérer sa parole.

La première étape est centrée sur l’adoption d’un genre littéraire emprunté par l’Afrique, le roman. L’objectif n’est pas de revenir à une antériorité où il n’existait pas – et donc, par un retour à l’authenticité, de le rejeter –, mais d’observer la manière dont les Subsahariens se l’approprient, y font entrer leurs propres récits. Dans la période actuelle, on ne peut plus guère parler de « mouvements » comme ce fut le cas pour la Négritude ou pour la Harlem Renaissance qui manifestaient « l’angoisse fébrile de la perte identitaire ». L’écrivain subsaharien se sait « nourris d’apports extérieurs à l’Afrique » sans pour cela perdre ses sources. Il se doit d’être fidèle à lui-même. Il lui faut « franchir les limites du lieu de référence, parler à tous, de tous ».

Audre Lorde

L’écrivain sonde sa « conscience ensevelie, conscience non européenne »,
selon les termes d’Audre Lorde (1934-1992), poète afro-américaine. « Les idées nouvelles n’existent pas, nous ne faisons qu’insuffler dans nos propres existences un nouvel élan et des forces vives à ces idées auxquelles nous tenons ». Après avoir abordé cette question du genre littéraire, Miano pose avec clarté et complexité la question de la langue d’expression littéraire : français vs langues subsahariennes. Elle refuse l’essentialisation de la valeur d’une langue pour insister sur les « possibilités esthétiques » qu’offre le multilinguisme par rapport au monolinguisme et les contraintes historiques auxquelles on n’échappe pas par un coup de baguette magique mais qu’on peut détourner, faire fructifier. Elle reconnaît les différentes voies que choisissent les écrivains subsahariens pour créer leur propre langue au sein du français. Et pour réellement réintégrer leur place entière dans le continent, il faut aussi transformer les instances de diffusion dont l’édition, questions concrètes loin d’êtres réglées.

Lorsqu’elle aborde la libération de la conscience par une création qui soit « un dialogue de conscience à conscience », Miano cite James Baldwin : « Il me semble que le combat de l’artiste pour son intégrité doit être envisagé comme une sorte de métaphore de la lutte, qui est universelle et quotidienne, de tous les humains sur la face de cette terre pour arriver à devenir des êtres humains ». Elle pose, à son tour, la question : « Quels sujets sommes-nous dans nos propres textes ? »

La troisième étape est alors possible : « Nulle parole possible sans un regard sur soi, sur le monde, sur soi dans le monde ». Il faut oser aborder toutes les thématiques même celles qui dérangent le plus et elle en donne des exemples dont le silence des Subsahariens sur la déportation transatlantique : « Est-il envisageable d’énoncer une parole crédible en ce qui concerne le présent, lorsque l’on évite, avec tant de méthode, les aspects corrosifs du passé ? »

Le troisième essai est le plus important puisque c’est lui qui a donné son titre au recueil. Le sous-titre est à noter « Vers une pensée afrophonique ». Trente cinq pages denses qui, du décryptage de la Francophonie officielle – déjà fait dans différents essais ou travaux de recherche mais qu’il n’est jamais inutile de reprendre –, en vient à la signification de la notion affichée dans le titre. L’essai part du discours de François Hollande à Dakar, le 29 novembre 2014, beaucoup moins célèbre que celui de 2007 de Nicolas Sarkozy, en soulignant combien les propos tenus sont francocentrés puisqu’ils sous-entendent que c’est grâce au français que les colonisés ont eu la capacité de penser leur indépendance : « On se demande quel esprit s’empare des présidents de la République française sitôt qu’ils se trouvent sur le sol dakarois, ce qui conforte à ce point leur suprématie qu’ils s’autorisent tous les égarements ».

Avec malice et perspicacité, elle met les termes de ce discours en parallèle avec le fameux discours de Rivarol en 1784, « De l’universalité de la langue française ». Les Subsahariens sont habitués à ces discours d’essentialisation de la langue française : « Les usagers du français au sud du Sahara savent que les compliments sur leur emploi truculent de l’idiome ou sur la qualité de leur expression, sont autant de façons de souligner la réussite de l’entreprise coloniale et assimilationniste. On se célèbre soi-même à travers eux ».

L’universalité est à sens unique puisque jamais on ne peut accepter personnages et thématiques subsahariennes comme susceptibles de la représenter : « On ne s’identifie pas à des individus d’ascendance subsaharienne » particulièrement au cinéma et à la télévision. Ainsi Alexandre Dumas sera joué par Gérard Depardieu et Philippe Torreton a été sollicité pour jouer Othello. Or, de son point de vue, « ce qui est demandé, c’est la restitution de la complexité humaine, la profondeur, la diversité des rôles proposés ». L’essayiste décoche une des flèches dont elle a le secret : « Si la France n’aime pas les enfants qu’elle eut avec l’Afrique subsaharienne, on voit mal sur quel socle pourrait s’appuyer la fraternité francophone ». En effet seule l’égalité dans toutes ses dimensions pourra ouvrir « la porte de la fraternité ». La question des langues est alors cruciale puisque sans renoncer au français qui fait partie de l’histoire de ces pays, les langues des pays doivent toutes être reconnues et avoir un statut véritable. On doit parvenir à acclimater l’idée de pays multilingues comme le sont les pays francophones du Nord comme la Belgique, la Suisse et le Canada. La France elle-même est francophone, le français ayant expulsé de l’espace légitime les autres langues de l’hexagone. Il faut redonner pleinement sa richesse linguistique au continent africain. Léonora Miano plaide alors dans le cadre d’une « transversalité panafricaine » qui décoloniserait aussi le français :

« En faisant en sorte d’exister, selon ses propres termes, dans tous les endroits où l’on siège. En comprenant que les francophonies subsahariennes ne sont que des instruments parmi d’autres, pour diffuser une voix que je nomme ici : afrophonie. Ce terme ne recouvre pas uniquement l’expression en langues subsahariennes, mais des contenus, des ressources où puiser pour forger de nouvelles subjectivisations. […] La parole afrophonique est transnationale et culturellement transversale. Elle traverse et relie tous ces mondes afros ». Ainsi « L’impératif est de tracer soi-même la voie, de définir ses propres finalités », seule manière de ne plus être inféodé à l’ancien colonisateur et de dialoguer avec le monde.

Le quatrième texte contient son objectif dans son titre même, « Toute littérature est politique » [qui fait écho au titre d’un article d’Audre Lorde, « La poésie n’est pas un luxe »], c’est-à-dire qu’elle « est une prise de parole individuelle, singulière. Or le Je est politique, passible de censure sous certaines latitudes. Elle est l’audace de créer.[…] La littérature, écrite ou orale, est le testament des peuples ».

Léonora Miano

Le sixième et dernier texte a pour titre un poème de Césaire, « Parole due ». Il faut revenir sur les mots et expressions qu’on utilise pour prendre de nouvelles voies et dé-racialiser l’esprit. Nommer la douleur car elle ne peut être tue et se fixer « l’impératif  de s’émanciper », en posant la question de « la désignation juste ». On relira le poème très fort et programmatique d’Aimé Césaire dans son dernier recueil inédit, édité dans le volume La Poésie au Seuil en 1994 et dont je ne donne que des extraits. L’écrivaine d’aujourd’hui, par ses textes répond à l’injonction de l’aîné, « avance » : 

 

 

L’écrivain guadeloupéen, Daniel Maximin, avait déjà fait écho à cette exhortation de Césaire dans son recueil L’Invention des désirades, en 2000, dans son poème… « Parole due » :

« Pour édifier un nouveau monde
Tous les désespoirs sont permis
S’ils peuvent enraciner
[…]
Et pour moisson
Oser glaner son héritage
Fagot d’échardes et de rayons
Enflammé d’un espoir nouveau ».

Léonora Miano retrouve la même exigence que ses aînés : regarde le passé en face dans tous ses aspects et récupérer la parole. Elle poursuit aussi le « programme » tracé par Audre Lorde, « transformer le silence en paroles et en actes ».