« Alors que la belle forme classique se referme sur elle-même, et fait ainsi retour, qu’elle est en elle-même le retour, il est essentiel à l’écriture joycienne de placer le motif cyclique sous la règle de son dérèglement et de son inconsistance (…). L’aventure est dans la langue, sa prolifération, sa dispersion, l’affranchissement de ses horizons » (Jean-François Lyotard).
Jean-Philippe Cazier
Un œil est filmé en gros plan et l’œil devient l’écran entier.
Jacques Dupin : « Il m’est interdit de m’arrêter pour voir ». Affirmation impersonnelle, indéterminée, étrangement informelle. Qui parle, qui interdit, pourquoi, dans quel but? Ce qui est dit ne peut être rapporté à une origine, à une situation, un sujet déterminés. Le vague sujet qui affirme apparaît selon une forme minimale de la présence et de la consistance (m’). Chaque élément de la phrase, chaque mot et liaison semble être de la même nature nuageuse, la phrase existant comme lieu de rencontre, mise en relation de diverses choses vagues, à peine construites, divergentes, nébuleuses. Que recouvre l’interdiction ? Qui est celui qui dit moi ? Voir, mais quoi ? S’arrêter ?
On ne sait si rendre hommage à une personne décédée est s’efforcer de la faire malgré tout présente – malgré la frontière infranchissable de sa mort, malgré son absence définitive, à jamais irréversible, malgré son oubli –, ou s’il s’agit de manifester son absence, de rendre présente son absence, de manifester sa mort qui est toujours la mort et donc, aussi, la manifestation de sa vie, de la vie, d’une vie.
Bakhtine : « Il existe des œuvres qui, effectivement, n’ont rien à voir avec le monde, mais seulement avec le mot ‘monde’, dans un contexte littéraire. Ces œuvres naissent, vivent et meurent sur les pages des magazines, ne franchissent pas les pages des éditions périodiques contemporaines, ne nous emmènent pas au-delà de leurs limites ».
Florent Gabarron-Garcia est psychanalyste. Dans l’entretien qui suit, il présente certains des outils que l’on peut trouver chez Deleuze et Guattari pour penser des possibilités théoriques et pratiques de la psychanalyse aujourd’hui, ainsi que certains de ses enjeux politiques.
Les éditions de l’Ogre ont été créées il y a un an. A l’occasion de ce premier anniversaire, rencontre et grand entretien avec Aurélien Blanchard et Benoit Laureau, les fondateurs et directeurs de la maison d’édition.
Data Transport, de Mathieu Brosseau, n’a ni commencement ni fin. Le roman ne commence pas et ne finit pas : la fin reprend le début, qui était donc déjà la répétition de la fin, et ainsi de suite, à l’infini.
La langue comporte ses clichés, véhicule ses présupposés, abonde dans sa fonction de communication. La poésie – l’art – ne communique rien, ne veut rien dire. « Un poème n’a rien à raconter, ni rien à dire » (Lacoue-Labarthe).
Certaines semaines ont un goût de cendres. Comme celle qui vient de s’écouler, s’ouvrant avec l’annonce de la mort de David Bowie. La fin d’une époque. La mort viendra et elle aura tes yeux, écrivit deux heures plus tard Johan Faerber, citant Pavese… et nous sommes descendus « dans le gouffre muets ». Pour Olivier Steiner, le secours vint de Marguerite Duras et de Flaubert, pour célébrer le Thursday’s child. Parce qu’il fallait bien se rendre à l’évidence pourtant informulable, « Et puis David Bowie est mort« , le fantôme d’Hérouville n’est plus, nous laissant floating in the most pecular way.
« Il y a quelque part, pour un lecteur absent, mais impatiemment attendu, un texte sans signataire, d’où procède nécessairement l’accident de cet autre ou de celui-ci (…), silence / trait pour trait superposable à ce qui, du futur sans visage, déborde le texte et dénude sa foisonnante et meurtrière illisibilité » (Jacques Dupin)
Comment rester immobile quand on est en feu, de Claro, invite justement à ne pas être immobile, à plonger dans le mouvement – mouvement impliquant par définition une multiplicité indéfiniment reprise, répétée, absolument ouverte à sa propre transformation. Le mouvement dont il est question ici n’est pas un simple déplacement mais un mobilisme généralisé où tout bouge en soi, se transforme soi-même en autre chose, sans cesse. Il s’agit du mouvement du devenir par lequel ce qui est devient toujours en lui-même autre chose que lui-même, toujours ouvert à un dehors qui le fragmente, le redistribue, l’agence avec autre chose, l’inclut dans des ensembles ou séries également en devenir.
On pourrait dire que Sic, d’Antoine Dufeu, est une fiction qui se développe à partir de ce que Saussure et Benveniste ont écrit sur le langage et le signe linguistique : l’arbitraire du rapport entre le signifiant et le signifié, entre le signe et le référent. Dire que le rapport est arbitraire signifie qu’il pourrait ne pas être, être autre de manière tout aussi arbitraire. Le livre s’engouffre dans cet arbitraire et développe une écriture par laquelle le signe et le référent, le langage et la chose renvoient l’un à l’autre non selon une adéquation fixe et assurée, mais selon des rapports variables, divergents et mobiles, l’un glissant sur l’autre sans le recouvrir, comme deux séries convergentes et divergentes.
C’était à Casablanca, en 1962. Du linge suspendu séchait au soleil au bord de la route. Une femme voilée regardait la route. Un homme vendait des fruits au bord de la route. Un ruisseau de boue coulait au milieu de la rue. Nous étions à Casablanca, au Maroc. Nous vivions dans des conditions dégradantes. Nous étions des milliers.
« Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder ou à réfléchir (…). Mais qu’est-ce donc que la philosophie aujourd’hui – je veux dire l’activité philosophique – si elle n’est pas le travail critique de la pensée sur elle-même ? Et si elle ne consiste pas, au lieu de légitimer ce qu’on sait déjà, à entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement ? » (L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984, p.15-16).